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elissandre
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Ecriture, lecture, peinture, architecture, photo
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Date de création :
05.08.2007
Dernière mise à jour :
08.06.2008
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Houle

Posté le 02.04.2008 par elissandre
Houle

Sept ans qu’ils ne se sont pas vus.
Ni même parlé.
Ils avaient pourtant été amis.
Très proches, très intimes.

Peu à peu pourtant...

Flash back :

Ils ont cinq ans.
L’âge de la maternelle.
Personne ne doit savoir que je sais lire.
Pierre pense ça aussi.
Ils se reconnaissent dans la même imposture.
Peu importe comment. Ils se reconnaissent.

Même jeu au CP. C’est amusant. Ânonner bêtement.
Se retrouver à la récré et rire ensemble.
Quel bon tour !
Comme ça on est tranquille.
On ne veut pas se faire remarquer.
Etre tranquilles !

Ils sont à part. Pas très attirants pour les autres.
Pas très attirés par les autres.
Pas sympathiques !
Mais eux se plaisent.
C’est tout.

Le temps passe.
Agréablement :
La prairie, quelle aventure !
On rêve, on parcourt la savane des blés,
On construit, on apprivoise les salamandres,
Enfin on essaie.

Pierre et Paul
Paul et Pierre.
Personne n’essaie plus de s’interposer.
Les familles ? On n’en parle pas.
Ce n’est pas essentiel.

Les écoles, les diplômes…
Ça se passe bien. Tout va.
On a le choix.
Pierre a le choix.
Paul a le choix.



Pierre veut partir plus loin.
Paul ne comprend pas.
Fêlure…
Il va admettre. Il le faut.
Et Pierre est son ami !

Le départ. Départ dans la vie
La suite aussi : mariage, enfants.
Chacun de son côté.
Mais il y a les lettres
Le téléphone.

Une visite de temps en temps
En métropole
Ou alors dans les îles,
C’est dépaysant.
Charmant mais seulement charmant :
Il faut s’occuper du reste,
Plus de soi.
Et ça manque !

Le reste, ça accapare.
De plus en plus.
Insatisfaction en métropole
Insatisfaction outre-mer.

On se voit, on se revoit
C’est bien dans ces moments-là
Sauf qu’on n’ose pas
On n’ose pas se dire
Que ça ne va pas
Ce n’était pas ça,
Pas ça qu’on voulait

Et le temps passe
Passe.
Sept ans.
De nouvelles retrouvailles.
Cette fois, tous les deux
Tous les deux seulement !

Ils vont partir en mer.
Ce sera tellement bien.
Tout est prêt, ça y est.
Tout est bien, on est heureux.
Largués femmes, enfants et bagages.
Ils rient : pour un moment, pour un moment seulement.
Bien sûr ils reviendront.
Bien sûr.

Ils ne savent pas.

Il fait beau quand ils partent.

C’est une houle.
Haute de onze mètres, il paraît.

Ils ne reviennent pas.

Avril 2008





--

Sorcier glouton

Posté le 30.03.2008 par elissandre
L’image même de la modération, de l’équilibre.
Personne ne sait.
Alors il attend le moment, le moment de manger. Il ne parle pas du repas du midi, pris en hâte avec les copains, l’air de ne pas s’en soucier, il faut manger pour vivre et non … Un sandwich, une pizza quand ils ont un peu de temps. Pas de dessert, c’est vite fait. Comme ses copains…

Manger c’est son truc, son secret, sa vie. Oui sa vie est réduite à ça, rien d’autre ne le soulage.

Alors il se dépêche de partir. Il passe par la grande surface la plus proche, ça dépend des cours, parfois plutôt au centre, parfois à l’est. Donc d’abord acheter. Il ne pourrait pas prendre le métro, comme ça, sans la nourriture, là dans les sacs. Même si c’est lourd. Et encombrant, aux heures de pointe.

Il ne réfléchit pas, ne choisit pas. Il n’aime rien en particulier, il veut juste des choses à absorber facilement, des aliments qu’il ne faut pas mâcher, croquer, des aliments mous et gras, idéalement. Il survole les rayons, ses gestes sont précis presque aériens, pas d’hésitations, il sait ce qu’il veut. Toujours cette apparente indifférence… Pourtant son cœur palpite : si on le perçait à jour, si quelqu’un savait… Regard qui balaie, l’air de rien. Regard terrifié si on est attentif. Mais qui l’est ?

Le trajet en métro est long, très long. Il voudrait commencer à manger, à se goinfrer pour tout dire. Mais impossible : il faut être seul. Trop de honte sinon. Alors il attend.

Alors quand il arrive, il faut faire vite, très vite. Pas le temps d’y mettre les formes, pas le temps de préparer, de réchauffer, de sortir une assiette. D’abord un ouvre-boîte et les raviolis, froids, fades, mous. De la mayonnaise, pour qu’ils glissent mieux, beaucoup de mayonnaise. Une boîte, deux boîtes. Puis viennent les sardines. A l’huile. A croire qu’il veut se punir. Dégoûtant, il est dégoûtant. Il bouffe dégoûtant. Le tarama c’est bien aussi. A la cuiller, évidemment. L’hoummous, oui mais un inconvénient : la constipation.

A ce stade-là, il faut vomir, il n’y a plus place : il est plein. Alors il vomit. Le doigt est devenu inutile. Fini les temps où il fallait forcer. Juste la position, devant la cuvette, juste un haut le cœur. Ça sort.

Il reprend son souffle, pas longtemps. Il s’est vidé. Il va pouvoir recommencer. Maintenant il peut prendre un peu de temps, il se sent mieux déjà. Il s’assied pendant que le hamburger chauffe : hamburger super giant… avec tomates. Mais il ne savoure rien, avec tomates, sans tomates, quelle importance ? Se remplir et c’est tout, s’écœurer. Se vomir !

Puis la glace, un litre. Il faut qu’elle ait fondu, qu’elle coule, qu’il bave, qu’il vomisse en même temps. Oui ça aussi ça arrive.

Le téléphone peut sonner, il n’est pas là. Impossible dans ces moments. Il pleure. Il mange et il pleure, mais il ne s’en rend pas forcément compte, ou pas tout de suite : les larmes coulent, les aliments entrent et ressortent de sa bouche. Il veut se remplir, se vider, il ne sait plus. Il veut crier mais il ne peut pas. Impossible d’appeler au secours, on ne parle pas la bouche pleine. On finit son assiette, on ne quitte pas la table avant d’avoir terminé. Oui il a bien retenu tout ça. Et il entend encore sa mère :

-Mange, mon chéri, Une cuiller pour papa, une cuiller pour maman, et une autre pour le grand sorcier glouton. Mange, mon chéri. Tout doit disparaître, disparaître.

Maya

Posté le 07.01.2008 par elissandre
Quitter Guatemala Ciudad. Comme ça. Sans savoir pour où. Il va se lever. Il ne lui dira rien. Il la regarde dormir, découverte, sa peau douce, cette peau qu’il a tant aimée, qu’il voudrait désirer encore. Son épaule, un fin duvet, une odeur qu’il connaît bien, qui le rassurait presque parfois. Il la caresse légèrement, du dos de la main, il l’effleure. Il ne peut pas la quitter, il va rester, il ne veut pas la faire souffrir. Mais les derniers mois… non, il faut partir. Ce n’est plus la peine.
Il n’emporte rien, il s’en va comme un voleur. C’est ce qu’il est, il lui a volé sa vie, maintenant il doit la lui rendre. Elle sera plus heureuse.
Il est parti. C’est la nuit. Où aller ? Une gare, un train. On verra. Il ne veut plus penser. Ne plus souffrir, surtout ne plus souffrir. Alors il boit. Beaucoup. Beaucoup… Le train, l’alcool. On verra. Et il s’endort.
Puis c’est le car, les secousses, l’animation des autres passagers alors que lui somnole encore, nauséeux, malheureux. La nuit n’a rien réglé, toujours cette oppression, sa tête va éclater, son corps va éclater. Vomir.
On lui parle, il répond vaguement mais il sourit. Il a toujours souri. Ne pas imposer ses humeurs, ses peines. Ne pas s’imposer.
Les autres se désintéressent de lui puisqu’il ne veut pas parler. Ni rire. Ni manger. Rien. Juste un peu d’eau qu’une vieille dame lui tend. Gracias. Et un sourire…
Le chemin est long mais qu’importe puisqu’il ne sait plus. Les heures passent, le paysage l’intéresse peu. Il est ailleurs, il ne sait pas où. Un coup de coude, son voisin l’éveille : ils sont arrivés. Arrivé …il se souvient maintenant, Tikal, oui c’est ce qu’il avait choisi, si on peut dire, sans même y réfléchir. Que faisait-il là ? Il fallait suivre maintenant. Suivre un groupe de touristes, enthousiastes, énergiques, appareil photo et camera. Il suit, accepte même de photographier les jeunes couples si pleins d’espoir, de rêves encore.
Puis il s’éloigne. Puisqu’il est là, il va vraiment visiter. Après tout, il connaît, il a un peu étudié la question alors tout compte fait, il peut se débrouiller.
D’abord le lieu des échos : là il se renseignera, achètera des plans. Et il verra. C’est le temple du grand jaguar qu’il visitera, il aime ce nom, il sent qu’il va aimer le lieu. Oui il l’aime. Jamais il n’aurait cru. Il va rester au haut de la pyramide. Ne plus bouger. Jamais.
Et la nuit tombe. Tôt. Il reste. Hurlement des singes, frôlement des lianes. Un agouti au loin. Une tarentule aussi, énorme, velue, sur le bras. Puis le sommeil. Et la fièvre. Il s’endort malgré les tremblements. Il est un jaguar, il court dans la jungle. il est libre. Enfin. Puis le voilà à la tête d’une foule, peau de jaguar, longues plumes vertes de quezal et lourd pectoral de jade, il monte les marches de la pyramide et arrive au sanctuaire embrumé d’encens. Il faut rendre hommage aux dieux, au dieu maïs surtout. Il le fait. Il connaît tous les gestes, toutes les prières. Les sacrifices humains… Et c’est elle qui va être sacrifiée. Il la reconnaît, oui c’est elle. Alors il se précipite, l’enlève, fuit. Ils courent. Et ils rient. Ils sont heureux.
Le matin , cinq heures , une pluie de rosée l’éveille, le rafraîchit. Il va s’en aller. Il va la retrouver. Il sait maintenant : il est un Maya. Et il a besoin d’elle.

A vif

Posté le 06.01.2008 par elissandre
Elle rentre. Après une journée de travail. Elle est donc un peu fatiguée. Mais elle est toujours un peu fatiguée. Elle a l’habitude. Sa vie est comme ça. Sa vie ? Elle ne sait plus trop. Peu importe, elle ne va pas si mal.
Et puis on la dit intelligente, jolie. Admettons, pense-t-elle, un peu sceptique.
Elle ne l’a pas vu. Elle l’entend simplement. Une voix grave mais douce, une diction soignée… Sa voiture est en panne, il voudrait téléphoner. Etonnant qu’elle ne l’ait pas vu arriver : un arbre ! pas loin du mètre quatre-vingt-dix probablement, massif, un long manteau noir, des cheveux foncés, jetés vers l’arrière. Et sa bouche, tellement régulière, comme dessinée. Une bouche dont on a envie de suivre du doigt le contour, comme ça, simplement. Longtemps.
Etrange, son écriture… elle l’observe pendant qu’il note le téléphone d’un garagiste, une écriture vieillotte, presque des pleins et des déliés. On n’a plus l’habitude ! Elle sourit.
Le dépanneur arrivera vite mais il faut attendre un peu. Elle lui offre un verre. Elle dans le canapé, lui dans un fauteuil, en face. Ils sont embarrassés, ne savent trop quoi dire. Alors ils se taisent de longs moments puis échangent quelques banalités, se taisent encore. Mais c’est curieux, elle ne se sent pas mal à l’aise. Par moment elle surprend son regard posé sur elle, de ces regards qu’on dit magnétiques. Elle rit intérieurement : la voilà bien avec ses clichés !
Elle est déçue d’entendre la sonnette. Il se lève, la remercie, si, vraiment, vous avez été très aimable… Et il s’en va.
*
Le lendemain, comme la veille, il a fait chaud. Ça devrait être un soulagement, ce vent léger, rafraîchissant. Mais non : elle attend. elle l’attend. Sur la terrasse, mal installée. En regardant sa montre toutes les cinq minutes. Redoutant le moment où il ne sera plus possible qu’il apparaisse.
Déjà presque 21 heures. L’angoisse qui noue les entrailles. Ça fait mal.
Un toussotement, une silhouette, un bouquet de fleurs… pour la remercier. Il les lui tend, un peu intimidé.
-Mais il ne fallait pas …
Alors ils font un peu connaissance. Tranquillement. Quelques pas dans l’allée puis dans la rue. Il fait doux. La vie est belle.
*
Deux jours passent. Il l’appelle comme promis. Toujours cette voix douce, sensuelle, qui la fait flotter. Quel bonheur !
Et c’est le week-end. Il l’a invitée chez lui. Il est venu la chercher et l’a emmenée en voiture. Ils arrivent non loin de Paris. Il faut d’abord traverser un immense parc. Puis devant elle, une vieille maison, grande, imposante. Ce doit être ce qu’on appelle un manoir.
C’est une maison sombre, mystérieuse, envoûtante. Elle s’y sent bien puisqu’il est là. Elle n’y resterait pas seule pourtant. Enfin peut-être pas, disons.
Et puis tout va très vite.
*
Elle n’a jamais éprouvé quelque chose de semblable. Ce côté fusionnel, c’est étrange, fort, tout à fait inconnu…
Il lui dit :
-Je pourrais passer ma vie à t’embrasser.
Elle lui répond :
-Moi aussi.
Et c’est vrai, ce n’est pas une image, une politesse, un compliment. Il pourrait littéralement passer sa vie à l’embrasser. L’impression que rien d’autre ne serait nécessaire.
La serrer dans ses bras aussi. A en étouffer, à en avoir mal, la serrer, je me donne à toi, accepte-moi, prends-moi pour toujours. Injonctions inutiles, c’est évident. C’est tellement curieux , nouveau, cette évidence.
*
Pourtant le lundi matin il faut partir.
Chacun de son côté.
-Au revoir la Belle.
Il s’enfuit presque.
Elle ne comprend pas, c’était si fort.
*
Impossible de se concentrer sur son travail.
Il se sentait tellement heureux.
Elle dormait, sereine, épanouie. Mais ce baiser qu’il a déposé dans son cou. Et puis, brusquement la bouche qui s’ouvre, l’envie d’embrasser plus fort, il suce, il aspire, la mord presque. Elle se réveille, le regarde, un peu étonnée, souriante pourtant. Il se détache d’elle, se précipite hors du lit : il faut qu’il boive.
Il n’a rien trouvé pour étancher sa soif. Il n’a pas pu se coucher à nouveau à côté d’elle. Il a attendu, ailleurs, loin, dans la pièce la plus éloignée de la chambre. Il tremblait.
Et là il ne tient pas en place. Pas la peine de continuer à faire semblant de travailler. Il sort. Toujours cette chaleur et surtout ce soleil. Etrange comme il le supporte mal ce matin. Il sent comme une brûlure. Pourtant d’habitude sa peau résiste bien.
Il continue malgré tout de marcher, comme ça au hasard dans les rues. Longtemps. Il ne sait pas comment il est rentré. Il ne sait pas ce qui s’est passé. Un moment il s’est réveillé, brûlant, la tête prête à exploser, une impression de faiblesse, impossible de se lever. Il ignore
combien de temps ça a duré.
*
Il l’appelle. Il entend sa voix . Elle est douce mais comme éteinte. Trois jours sans nouvelles, lui dit-elle. Il lui raconte la fièvre, quelque chose d’inexplicable. Il ne comprend pas. Il lui demande de le croire, lui jure qu’il l’aime, qu’il va venir. Mais pas tout de suite : il n’a pas la force. Elle comprend. Elle accepte.
Il peut se lever un peu mais il est faible. Il veut ouvrir les volets, aérer la chambre. La clarté lui brûle les yeux. La journée se passe donc comme cela, volets clos. Il est agacé par divers bruits. Son ouïe semble s’être étrangement développée.
*
La nuit venue il va un peu mieux. Il faut qu’il sorte : il a faim. Comme extérieur à lui-même, il s’entend commander une viande saignante. Il est à la fois dégoûté et étrangement attiré par ce met. Pourtant il doit bien admettre que ça lui fait du bien, il est mieux maintenant. Ses yeux ont cessé de picoter et même il a l’impression de voir avec une acuité totalement inhabituelle. Il aperçoit d’ailleurs un livre, probablement oublié par un consommateur, là, à l’opposé. Il se lève et s’en saisit. D’un geste presque brutal.
Anne Rice, Entretien avec un vampire.
Il dévore le roman. Son cerveau est plus rapide que ses doigts qui ne tournent pas suffisamment vite les pages.
Il rentre chez lui en titubant. S’effondre. Sanglote.
Pourquoi ce roman le bouleverse-t-il ?
Il est allongé, les yeux ouverts, le regard fixe. Peu à peu des bribes de son passé lui reviennent, l’enfance dont il ne lui reste que quelques vagues souvenirs. Un petit garçon, des parents aimants, un jardin. Un lapin retrouvé mort, une mort mystérieuse, le lapin vidé de son sang. Et tout de suite après l’hôpital. Oui il se souvient maintenant. Ses parents sont là, il entend le médecin, sa mère qui pleure, qui ne cesse de répéter que ce n’est pas possible, qu’on se moque d’eux, que c’est une erreur. Et le regard qu’elle lui lance alors. Un regard d’amour et d’horreur mêlés. Le mouvement de recul quand il lui tend les bras.
*
C’est là que les transfusions avaient commencé. Une forme de leucémie. Incurable mais peut-être pourrait-il vivre tout de même encore longtemps, presque normalement. Il les avait cru. Et il avait vécu.
Maintenant il comprenait tout.
Il comprenait aussi que le traitement ne suffisait plus.
*
Le téléphone. Il sait que c’est elle. Il ne peut répondre. Il ne doit plus l’approcher. Plus jamais.
Elle ne cesse d’appeler. Il se bouche les oreilles. Il hurle. Puis il s’endort, épuisé.
Mais il est bientôt réveillé par ses pas, au loin. La porte s’ouvre, elle est devant lui. Pâle, diaphane même. Les cheveux défaits sur ses épaules à peine couvertes d’un vêtement qu’elle a enfilé à la hâte. Des traces de larmes. L’air tellement désemparée. Elle n’approche pas, reste immobile, comme désorientée. Il se retient de se lever, la prendre dans ses bras, lui dire les mots qu’il voudrait lui dire mais qui sont interdits maintenant. Il ne doit pas céder. Quoi qu’il lui en coûte.
-Va –t-en !
Sa voix a perdu toute douceur. Elle recule. Pourtant elle ne s’en va pas. elle reste là, hébétée. Les larmes coulent, des larmes qu’elle ne sent pas. Il se cache le visage, lui ordonne à nouveau de s’en aller. Il se dresse et la menace. Mais elle se précipite dans ses bras. Il cède. Il l’étreint. Un peu de chaleur lui revient. Il l’embrasse à l’étouffer, à la tuer.
Il doit lui parler.
*
Elle l’a écouté. Attentive, impassible.
Il lui dit :
-Maintenant pars.
Comme une somnambule, elle s’en va, abasourdie. Elle va rentrer chez elle. Rien de tout cela n’est arrivé, elle a rêvé, elle va se réveiller.
Deux somnifères et elle s’endort finalement.
*
Le lendemain elle se sent beaucoup mieux. Comment a-t-elle pu marcher ? Franchement c’est ridicule. Quel drôle de tour ! Elle va l’appeler et ils vont rire ensemble. Un goût douteux tout de même. Elle n’est pas vraiment sûre d’apprécier.
Elle n’arrive pas à le joindre.
*
Il s’est d’abord contenté de pis-aller. Mais ce temps passe vite. Il lui faut des proies humaines. Dans cet état il ne pense plus, il ressent seulement, il pousse des hurlements de bête sauvage. Il est une bête qui erre dans la nuit et ne se contrôle plus. Seul le sang humain l’apaise, provisoirement.
Il redevient alors lui-même et souffre de l’absence de celle qu’il aime. Une seule issue, fatale en un sens. Peut-il lui demander cela ? Supporterait-il de voir la femme qu’il aime devenir comme lui un être de violence et d’horreur ? Non. Il faut qu’il accepte ce qu’il est et qu’il vive seul à tout jamais.
*
Elle n’en peut plus. Elle va retourner au manoir. Elle veut savoir ce qu’il lui cache. Un autre femme, sans doute. Banal ! Mais cette histoire de vampire … S’il était fou ? Oui ça ne peut être que ça. Elle sera forte. Elle ne s’imposera pas. Simplement elle veut comprendre.
Mais quand elle arrive chez lui, il est en train de sortir. Sans trop savoir pourquoi, elle se cache. Elle le regarde parcourir l’allée. Elle est d’abord frappée par sa pâleur. Plus il se rapproche, moins elle le reconnaît. L’expression de son visage… sa bouche soudain si cruelle, le regard dur, la détermination. Elle frissonne. Mais elle va le suivre. Il marche vite, elle peine un peu. Il se dirige vers les quais. Les ruelles sont désertes. Elle doit faire attention, il lui est de plus en plus difficile de se dissimuler.
*
Bien sûr il l’a vue. Sentie plutôt. Il sait qu’elle le suit. Après un moment de panique, il s’est dit qu’il valait mieux qu’elle sache qui il était vraiment. Alors il continue. Elle fuira. Ce sera mieux.
Il arrive sur les quais. Les prostituées l’interpellent. Il ralentit l’allure, semble faire son choix. Et en effet, il parle à l’une d’entre elles. Elle l’emmène.
*
Elle se sent sale tout à coup. Cet homme… elle a cru en lui !. Les larmes vont couler. Elle va rentrer, plus la peine maintenant. Pourtant elle regarde encore. Ils sont devant une porte, la jeune femme a sorti les clés. Mais il prend la main de la prostituée et l’entraîne. Elle résiste un peu, fait non de la tête. Elle rit et le suit finalement. Quel couple écoeurant ! Cette jupe trop courte, les bottes noires jusqu’à mi-cuisse. C’est abject !
Pourtant peu à peu le chagrin laisse place à une envie étrange. Elle ne veut plus fuir. Au contraire elle voudrait se joindre à eux. Elle va l’appeler. Non ce n’est pas possible. Elle résiste. Mais elle continue à les suivre. Au bord de l’épuisement.

*
Il l’emmène sous un pont. Il fait nuit noire. Elle a peine à les observer. Il faut qu’elle se rapproche. Elle le voit maintenant. Très vite il écarte les cheveux de la jeune femme. Pas la moindre douceur. Le cou est dégagé. Il l’embrassse longuement. Elle semble se laisser aller. Feint-elle le plaisir, comme elle doit en avoir l’habitude ? Le baiser est long, elle gémit, abandonnée. Puis il la lâche brutalement. La prostituée s’affaisse sur le banc, inerte, le plaisir et l’étonnement dans les yeux pourtant.
*
Elle, elle est fascinée, incapable de la moindre réaction.
Il s’approche, la prend dans ses bras.
C’est à elle de choisir maintenant.
**

août 2005



!Allez!

Posté le 06.01.2008 par elissandre
آ Allez !


J’y comprends rien. J’étais tranquillement en train de digérer quand on est venu m’attraper, me ficeler ou tout comme et me balancer dans un camion avec d’autres malheureuses victimes aussi ahuries que moi. Et me voilà maintenant dans un couloir nauséabond à supporter un abruti qui me crie dessus et qui ne cesse de vérifier que l’espèce de cocarde dont ils m’ont affublé, tient convenablement. J’ai pas l’air bête avec ce truc. En plus ça tiraille, c’est agaçant, et je reste poli…
Voilà qu’il crie de plus belle. Non mais qu’est-ce qu’il a, ce zouave, à me pousser et à me frapper. Ah ? tiens ? de la lumière ! Quoi, je peux sortir ? Ah ben pas trop tôt. Merci mon gars, l’était temps…
Oui mais… c’est quoi , ce truc jaune qui me colle aux pattes ? Et puis les fermiers… qu’est-ce qu’ils sont nombreux ! Et qu’est-ce qu’ils font là, assis, en rond ?
Ah ! Je l’avais pas vu, celui-là. On se demande comment j’ai pu le louper d’ailleurs, accoutré comme il l’est ! Au fait, c’est un homme ou une femme ? Il a comme un petit chignon… un corsage étincelant… doré… un collant… rose ! ça doit être une femme. Ah ? …non … le collant … colle … C’est un homme ! Pas de doute. Beau petit cul, dis donc !
Mais qu’est-ce qu’il fait ? Il se met à agiter un bout de tissu. Et il me regarde. Il me parle, on dirait. Qu’est-ce que je suis supposé faire? Bon ben je vais aller voir ça de plus près, j’aime bien comprendre, moi !
Oh mais le voilà qui s’agite carrément. Son bout de tissu a l’air de l’agacer sérieusement. Bon, il a pas l’air méchant, je vais lui donner un coup de main. Après tout, maintenant que je suis là…
Mais pourquoi il continue à s’agiter alors que je veux l’aider. .. Ben oui mais gauche, droite, droite, gauche, … je commence à m’étourdir, moi ! Va falloir qu’il se débrouille tout seul. Je lâche l’affaire !
Oh mais voilà d’autres fermiers. Toujours cet étrange déguisement. Je vais aller les saluer. Ça se fait, après tout. Mais… pourquoi courent-ils ? Ils vont où ? Eh, les gars ! Attendez-moi !
Aïe ! Pas drôle ! Pas drôle du tout. Et ça fait mal en plus ! Qu’est-ce qu’ils croient ? que c’est marrant de se retrouver la tête dans leur foutue palissade. Eh, venez m’aider, j’en sors pas, moi. Ah les vaches !
Ouf, ça y est, j’ai pu me dégager. Tiens, je vais le suivre, celui-là. Il a une bonne tête, il acceptera peut-être de me ramener chez moi. Parce que là, je vous l’avoue, je suis un peu mal. Pas à l’aise, quoi.
Mais qu’est-ce qu’ils font ? Oh non, ça recommence, les tissus qui volent et ma tête qui tourne ! Et qu’est-ce que c’est que cette musique ? Ah enfin les voilà, les fermiers, les vrais, les à cheval ! Respect ! Ben oui mais ce qui m’inquiète, c’est qu’ils sont déguisés pareil…même les chevaux, dis donc. Jamais vu autant de paillettes, moi ! Trop drôle ! Z’avez l’air con, les gars ! Faut vous plaindre à la SPA !… Mort de rire !
Ah ben oui mais non, là je dis non. Ça fait mal leur truc. Qu’est-ce qu’il a à me piquer dans la nuque, l’autre vieux , là ! Ben si c’est ça, fini, je m’en vais, z’avez gagné, les mecs ! Il est où le couloir ? Je vois plus très clair. Et puis c’est quoi ce qui me coule le long des flancs? Oh mais j’ai même un sérieux coup de pompe. Et le soleil qui cogne, en plus !
Quoi ? Oh ben non, qu’est-ce qu’ils me veulent encore ? Ah non ! Plus de cocardes ! J’ai déjà l’air assez bête comme ça ! Mais… c’est pas des cocardes… ça pendouille. Et ça tire ! Quoi, veulent que j’aie l’air aussi con qu’eux ? Ça va pas tarder, je vous le dis ! Je suis pas vaniteux mais là pour supporter, faudrait de l’abnégation : des bleus, des blanches, des roses… je veux bien qu’ils s’amusent mais là ça commence à faire sérieusement mal.
Ils le font exprès, ou quoi ?
Et puis tous les autres assis, bêtement. Ah j’aimerais bien être peinard comme eux, moi. Et qu’est-ce qu’ils crient ? « Allez » ? Allez qui ? Ils se croient au foot ? N’importe quoi !
Ouh la, oh non, il remet ça, l’autre, là, le chef, on dirait bien… C’est plus tout à fait le même tissu. Oui ben il va se débrouiller tout seul, cette fois-ci parce que quand je veux l’aider, ça va encore pas, alors basta !
Quoi ?
Bon d’accord, j’y vais. Mais je suis bonne pomme ! Je mérite la légion d’honneur. Enfin non , j’ai rien dit ! J’en ai déjà assez, des décorations. J’en veux plus de vos décorations !
Mais enfin qu’il arrête de s’agiter sinon je vais jamais y arriver, moi…
Aïe. Ben oui, ça y est, je me casse la figure ! C’était prévisible, ça.
-Allez, allez !
Oui ben , je voudrais les y voir, moi. J’arrive plus à me relever, là. Oh et puis je suis tellement fatigué… Tiens, je sais pas si je me relève…
Pff…. T’y crois, toi ? Pas moyen de me débarrasser de celui-là. J’y vois rien. C’est quoi ça ? C’est tout mou… c’est pas le tissu… Quoi ? On m’encourage plus ? C’est fini les « Allez ! » Qu’est-ce qu’il se passe ? Eh ? Ben il se passe plus rien… J’ai chaud. Je suis fatigué.
Aïe ! ça fait mal. Sais pas ce que c’est mais alors ouh la ! ça ressort. Ça rentre encore. Aïe ! Ils remettent ça… Arrêtez , les gars, c’est plus drôle du tout…
Alleeeez !

Aux bords

Posté le 16.08.2007 par elissandre
Aux bords


NON ! NON ! NON ! Il ne peut pas entendre ça, il n’entend pas, il se bouche les oreilles, non, elle ne s’en ira pas, non elle n’a pas dit ça, elle ne fera pas ça, elle va rester là, tout sera comme avant. COMME AVANT.
Avant :
Lui, elle, assis au bord de l’eau… il y a longtemps. Des ricochets, des poissons à nourrir, des mains qui se cherchent… ses yeux, profonds, plus bleus que… non pas de clichés, non on est différents, on n’est pas comme eux, ce sera mieux, tellement mieux.
Elle est d’accord, elle dit j’accepte, elle le crie, J’ACCEPTE !!! Elle rit. Elle dit je t’aime. Il ne sourit pas. Enfin si, un peu. On verra bien.
Ce sera sans concession, sans facilité. Parfois il faudra lutter. Lutter ? On ne sait pas trop contre quoi, contre qui. Il n’est pas sûr qu’elle comprenne mais elle admet. Et tout va. Presque bien.
Toujours ses démons. Les cris la nuit. L’abattement le jour. Parfois c’est calme. Ça dépend. De quoi ? IL NE SAIT PAS. Elle cherche à comprendre. Sans le forcer à s’expliquer pourtant. Elle est patiente. Un ange… Il lui dit mon ange. Mais pas souvent.
Souvent il est ailleurs. Immobile, assis, debout, couché, ça dépend. Des yeux qui ne voient pas les choses, des yeux du dedans. Elle pleure : regarde-moi, regarde. Elle l’implore aussi. Ça il déteste ! REDRESSE-TOI !
Et il ne veut pas qu’elle se conforme. A rien ! Surtout pas à lui ! SURTOUT PAS ! Il lui hurle ça. Comme ça. N’importe quand. Elle sursaute. Elle murmure mais non, tu sais bien, mais non, mon amour. Un ange.
Elle ne doit pas voir ses larmes. Jamais. Il a promis. Il s’est promis. Je serai fort. Je serai à ses côtés. Toujours. Un pilier. Son pilier. Et il n’a jamais voulu lui raconter. Il dit ce qui importe c’est nous. Avant nous, il n’y a rien. RIEN.
Et l’album ? Elle l’a déniché où ? OÙ ? Il l’a attrapée au col. Elle dit ce n’est rien, c’est fini, c’est fini. Pour cette fois, ça passe ! Il le ramasse quand même. Sifflement dédaigneux. Ce sentimentaliste, QUELLE MERDE ! Ma mère, je suis sûr ? Elle ne répond pas. Ça t’apporte quoi de me voir en culotte courte ? Il murmure ça. Il est calmé. Il regrette ? A ce moment-là il ne sait pas encore qu’il regrettera. Tellement ! Il faut juste qu’il en devienne capable.
Les bons moments, il y en a. Au bord de l’eau. Assis. Tous les deux. Besoin de rien d’autre. Elle le regarde. Elle attrape son regard. Pas longtemps. Mais il y a tellement d’amour. Tout est bien. Je t’aime… Un ange.
Evidemment l’enfant. L’enfant ? Je suis ton pilier, je ne peux pas être plus. Je ne peux pas. Elle le serre dans ses bras, tu verras, il n’y aura pas besoin de force, on sera juste tous les trois. NON ! Il répète non ! Et ne pleure pas ! Ne pleure pas. Il ajoute ça.
Quand il faisait très chaud, il a plongé. Dans l’eau. Mais pas seulement. Il a plongé. Au plus profond de lui. Les deux en même temps. Il a failli y rester. Vraiment ! Mais c’était pas si mal. On souffre moins. Il lui dit ça, je souffrais moins. Elle serait presque contente : il lui parle un peu. Et c’est la première fois. Mais que lui dit-il ? Elle n’arrive pas à entendre. Quelle souffrance ? Elle vient d’où ? ARRÊTE, il crie, ARRÊTE. Et c’est de nouveau les yeux du dedans. EXIT L’ANGE ! Il veut être seul.
Mais elle reste là. Elle ne dit rien. Elle est là, c’est tout. De toute façon il ne la voit pas. Il est ailleurs. Il se repose un peu. C’est ce qu’il lui murmure de temps en temps, je me repose, je me repose. Il mangera plus tard. Il vivra plus tard. Promis.
Plus de cri. C’est plus doux. Et il remonte. Il lui revient. Elle dit c’est moi et il l’entend à nouveau. Oui je t’entends, c’est bien. Les yeux mi-clos. Il n’est pas tout à fait là encore. C’est tout un travail. Il contrôle, il la rassure, je contrôle, je reviens.
C’est long. Elle a murmuré ça. Il l’a vaguement entendue.
Mais il continue en lui-même. Il rêve. Rêver : longtemps que ça ne lui était pas arrivé. Il voit, il se voit, et elle aussi : elle et lui assis au bord du monde. Ils vont se lever, ils vont plonger : il veut vivre vraiment. Enfin !
Il ouvre les yeux.
Il va lui dire : ça y est, je suis prêt, je n’ai plus peur, j’accepte la vie, je la prends, je te prends.
Et c’est là qu’elle dit je pars!
Alors il crie !
NON !
NON !
NON !
Il ne peut pas entendre ça, il n’entend pas, il se bouche les oreilles.
TU NE T’EN IRAS PAS !
Mais elle s’en va.

Elissandre Juin 2007

Tifoso

Posté le 13.08.2007 par elissandre
Tifoso

Trente-six ans ! Je le connaissais. On était à l’école ensemble. Un brave gars, je me souviens. Un jour il m’avait donné toute sa tablette de chocolat. Et devant tout le monde ! Les autres n’avaient pas osé rire, ni se moquer, rien. Pourtant j’étais le paria et on ne devait surtout pas avoir l’air de me prendre pour un être humain.

Ça ne s’était pas reproduit. Ça lui avait pris ce jour-là et c’était tout. On n’était pas devenus amis. Il ne m’avait pas invité dans sa famille. Il ne m’avait pas sauvé! La vie n’a jamais été un roman !

J’ai suivi l’histoire. Dans les journaux parce que moi le foot, je n’aime pas ça. Pauvre gars. Il travaillait, il gagnait sa vie. Un dimanche en plus !

Son fils n’a pas l’air de se rendre compte. Il regarde les ministres. Ce n’est pas rien. Notre petit cimetière n’aura pas souvent reçu de telles personnalités…Et bien sûr les adversaires politiques sont là aussi. La mine éplorée… Tout de suite après, ils partiront, mission accomplie et ce sera tout. Les honneurs…

La veuve. Oui je la connais. Elle peut pleurer… je sais moi. Je suis resté le paria mais peu de choses m’échappent. Surtout que cette sotte ne peut pas s’empêcher de venir tout susurrer à sa mère. Elle est là, deux allées plus loin, la tombe bien entretenue … oui forcément : elle vient tous les jours. Ou presque. Moi je ne suis jamais bien loin, je fais mon boulot.

La petite ne lui a jamais ressemblé ! On ne ressemble pas forcément à son père, c’est vrai. Mais si on ressemble au collègue de son père, celui qui lui a dit jeudi dernier, Dino, mon ami, peux-tu me remplacer dimanche, j’ai une obligation familiale, celui qui a baisé sa femme dimanche pendant que lui se faisait arracher les tripes par un supporter devenu fou…

Elissandre

Ma douce

Posté le 06.08.2007 par elissandre
Ah la voilà, ma douce, ma belle ! Que j’aime ses mains sur mon corps. Des caresses incomparables. Je frissonne. Elle connaît tout de moi, elle sait ce qui me plaît. Les endroits les plus sensibles, les moments, caresse douce ou appuyée, ébouriffement, presque bagarre.
Oui elle sait tout ça.
Et c’est pour ça que je l’aime.
*
Pour ça et pour tout le reste.
J’adore la voir évoluer. Elle est élancée, souple, légère, c’est un ballet.
Pas toujours. Parfois elle se dépêche et je dois m’éloigner un peu. Pas le moment d’être sur son chemin. Elle est pressée, ma belle, ma princesse.
*
La regarder dormir. Le teint pâle, les lèvres roses. Un léger souffle. Parfois un soubresaut, un froncement de sourcil… Je viens vers elle. Et je l’apaise. A ma façon. Elle se rendort.
Ou alors elle se lève, va boire un peu d’eau, fumer une cigarette. Elle sait que je n’aime pas ça. Alors elle me regarde en souriant, implorante, juste une, tu sais que ce n’est pas si souvent… fais-moi confiance. Et elle répète, fais-moi confiance, tu sais bien que je suis une lionne.

*
Sa voix. Un bercement. Une bise légère. Le chant d’un oiseau. Parle-moi encore. Dis, parle-moi longtemps. Nos mots. Des mots rien qu’à nous. Personne ne peut comprendre. Ce sont nos secrets.
*
Elle part toujours. Elle revient toujours. Elle ramène toutes sortes d’odeurs. J’aime bien. Je me blottis contre elle, je retrouve la sienne, celle que je reconnais entre mille. Je pose ma tête sur son épaule, m’enfouis dans ses cheveux, lui chatouille le cou. Elle rit. J’aime l’entendre rire.
*
Quand elle mange, je la taquine. J’essaie de lui voler un petit quelque chose, je veux partager tout avec elle, goûter aux mêmes choses. Alors elle me repousse, dit que ce n’est pas bon pour moi. Oui mon poids, je sais bien mais juste un peu, juste un peu, que je sache. Elle ne cède pas souvent. J’aime aussi sa fermeté. Elle sait ce qui est bon, pas bon pour moi. Je m’en remets à elle.
*
Non pas ça ! Je ne sais que faire, je tourne en rond. La tête dans l’oreiller, elle étouffe ses cris, les larmes coulent. Elle hoquette. Tout son corps parcouru de soubresauts. Pourquoi, ma beauté, pourquoi ? Qui t’a fait mal ? Mais elle ne répond pas. Finalement, épuisée, elle revient vers moi. Je la réchauffe comme je peux. C’est fini. C’est fini.
*
Elle est partie. Elle m’a expliqué : elle en a besoin, il faut qu’elle nage. Longtemps, longtemps. Le soleil aussi. Bien sûr je ne peux pas l’accompagner. Je comprends. Mais tout de même c’est dur. Plus faim, plus soif. Je perds du poids, je perds le contrôle. Si elle ne revenait pas ? Cette fois-ci, elle serait partie pour toujours. J’ai peur, si peur. Mais non, la voilà ! Enfin elle est là. Elle me prend dans ses bras. J’ai eu si froid, ne fais plus ça. Elle promet. Elle ne me laissera plus jamais.
*

Et tout redevient comme avant. Nous deux. Notre intimité. Notre bonheur. Enfin pas tout à fait comme avant. Je ne sais pas ce que j’ai. Je me sens moins bien. Je dors beaucoup. Marcher me fatigue. Je me traîne. Je voudrais la rassurer parce qu’elle s’inquiète, je le vois bien. Mais pas moyen. Je suis affaibli et ça se voit. Elle redouble d’attentions, de gentillesse, de baisers. Mais je sens ses larmes couler, même si je feins de ne rien remarquer.

*
Je n’irai pas plus loin. Nous restons serrés, blottis. Elle tient ma tête entre ses mains, je la regarde, elle me regarde. On sait. En tout cas moi je sais. Courage ma belle, courage, je ne suis plus qu’un vieux chat, tu dois continuer seule.

Elissandre



Une gentille petite fille

Posté le 06.08.2007 par elissandre
Une gentille petite fille. Blonde, un petit chignon tout mignon, les yeux bleus, un joli teint laiteux. Oui une belle petite fille.

Elle aime, la petite fille. C’est son truc.

D’abord elle aime son papa et sa maman. Mais ça ne va pas tout seul. Son papa est le mari de sa maman. Il est à sa maman. Et puis sa maman, c’est son mari qu’elle aime. Je veux dire, qu’elle aime vraiment.

Alors ça commence tôt, la peine.

Elle va à l’école. Ça tombe bien, elle est la chouchoute ! C’est si bon ! La seule, l’unique. Enfin pas toujours, ça dépend, les autres sont là aussi. Mais elles sont moins là. Oui c’est bien elle la préférée !

On prépare la fête de fin d’année. Eh non, ce ne sera pas elle la princesse. Elle n’est plus la chouchoute ! C’est une autre ! C’est la princesse !

Elle pleure.

D’amour.

C’est la première fois !

Pas la dernière.

Les amies. Ah elle a deux amies. Anne et Marie. Elles s’aiment toutes les trois ! C’est une grande histoire. Sauf le jour où Anne lui dit, Marie ne t’aime pas !

Le lit sur lequel elle se jette. Les larmes.

Scénario classique désormais. Courir dans le couloir, se précipiter dans sa chambre, se lancer sur son lit. Sanglots.

Personne ne saura pourquoi. Elle n’avouera pas qu’on ne l’aime pas. Elle prendra le dessus.

Carapace.

C’est fini. Plus rien ne sera pareil. La méfiance, ça s’appelle. Plus question de croire en quiconque.

Elle sera seule.

Tant pis !

Elle est seule. Pas grave. Plein de choses à faire. Dans le jardin. Capturer des salamandres. Elles sont belles ! Comme des bonbons à la réglisse ! On en mangerait. Elle se retient. Ça ne se fait pas. Puis elle n’a pas souvent faim, alors… Mais elle les emprisonne. Ah oui, pas question de partir, tu es à moi, tu m’aimeras ! Mais non : soit elles s’échappent, soit elles meurent.

Carapace !

Mais ça devient dur.

Repartir vers les humains ? Elle ne veut pas. Plus d’amies depuis longtemps. Elle est solitaire. On dit ça comme ça, solitaire. Tout le monde le sait maintenant. Alors on la laisse. Et c’est bien.

Sauf lui. Il ne peut pas s’empêcher ! On se demande pourquoi. Oui elle est jolie. On le dit. Elle n’en sait rien. Ça ne l’intéresse pas. Pourtant c’est ce qu’il lui dit. Lui qui vient d’arriver. Qui ne sait pas encore. Tu es la plus jolie, pourquoi tu restes seule ? Elle ne répond rien. Elle ne répond jamais. C’est mieux.

Mais il ne désarme pas. Le revoilà, encore, toujours. Qu’est-ce qu’il lui veut ?

Evidemment à force, son cœur … elle avait oublié mais c’est si bon…

Alors elle fonce. Sans retenue. Elle ne sait pas ce que c’est, la retenue. Elle l’aime. Absolument. Irrémédiablement.

Mais ce n’est pas ce qu’il voulait, on dirait. Le voilà qui s’en va ! Hein ? Je ne comprends pas ? Tu me voulais ? Je me donne tout à toi !

Hurlements

Et la carapace ?

Retour de la carapace.

Quelques mois. C’est l’hiver. Un jour elle accouche. Un bébé formidable. Un beau petit garçon. Blond. Les yeux clairs. Les yeux tendres… Non ! Elle ne peut pas lui imposer tout ça. Elle ne peut pas !

Alors elle le tue.

Elissandre

Salamandres

Posté le 05.08.2007 par elissandre
Elle a 4 ans peut-être. C’est plus ou moins ça. Elle a peur parce qu’il fait sombre. Sombre et humide aussi. Elle est dans une sorte de château. Une visite avec ses parents. Ce qui l’impressionne surtout, ce sont les soldats. On dirait qu’ils sont vrais. Certains sont menaçants , d’autres, allongés, sont blessés. Ou morts. On voit des marques rouges, des corps éventrés.
Puis tout a l’air d’aller mieux. Elle est sur une terrasse un peu venteuse mais il fait doux. Elle mange une glace. Et elle aime surtout le petit parasol de papier métallique. C’est joli. Inhabituel. Oui, elle aime bien. L’angoisse est passée, c’est mieux maintenant. Malgré les rochers gris environnants et le vent. Elle n’est pas seule. On lui a raconté que toute la famille était là. Mais ça, elle ne s’en souvient pas vraiment. Elle se voit seule, attablée, en train de regarder la glace. Et surtout le petit parasol. Et il y a le vent.
Le garde aussi. Elle ne sait plus dans quel ordre c’est, tout ça. Mais il y a un garde, quelqu’un qui donne des explications peut-être. C’est vrai, elle a vu la photo. Mais quand même elle se souvient de son visage, elle le voit en train de parler, en train de sourire. Donc ce n’est pas seulement la photo. A ce moment-là elle n’a plus trop peur. Enfin c’est peut-être parce que là, elle en est sûr, sa maman est près d’elle. Elle lui donne la main. Et toujours le vent. Ça fait peur, quand même un peu.
Elle ne dit pas qu’elle a peur. Elle ne le sait pas. C’est juste comme ça, comme si elle ne devait plus jamais voir maman. Ça lui fait le même effet, c’est tout à fait ça. Mais pourquoi pense-t-elle que maman pourrait partir ? Elle pense souvent ça.
Peut-être parce qu’elle n’est pas assez gentille. Elle s’éloigne et maman s’inquiète. Elle crie son nom pour qu’elle rentre. Parfois elle l’entend alors elle se dépêche, elle court, elle court. Elle ne veut pas que maman se fasse du souci pour elle. Elle court mais elle est loin. Il faut aller plus vite, plus vite. Elle tombe, ses genoux sont tout écorchés. Mais elle se relève et elle court encore.
Quand elle arrive, maman n’est pas trop fâchée mais elle lui demande de ne pas recommencer. Elle promet. Maman la soigne. Ça fait un peu mal. Mais maman souffle sur le genou alors ça passe. Elle met un pansement. Le soir Eve le montrera à papa qui lui dira :
-Pauvre petite fille, viens dans mes bras.
Mais elle aime mieux les bras de maman.
Pourtant le lendemain elle s’en va encore. Elle pense toujours rentrer tôt. Mais le temps passe vite. Surtout au printemps : elle est tellement contente de retrouver les têtards dans l’étang. Elle en ramène. Maman est contrariée, elle le voit bien, mais Eve a trop envie de les voir grandir. Elle les plonge dans un seau, dans un coin du jardin, pas loin de la buanderie. Elle les regardera tous les jours, c’est sûr. Elle se réjouit de voir les grenouilles.
Il y a les salamandres aussi. C’est une chance d’en trouver une. Elle l’installe dans un aquarium qui traîne dans le garage. Un peu d’herbe pour qu’elle ne soit pas malheureuse, pour qu’elle veuille bien rester. Mais non , chaque fois la salamandre s’en va. Le lendemain Eve ne la retrouve pas. Elle est déçue. Mais Maman la console :
-Elle est plus heureuse dans la prairie.
Et elle l’embrasse. Alors ça va mieux. Elle s’en veut un peu aussi : pourquoi a-t-elle voulu emprisonner la salamandre ?

*

Un jour elle a pleuré parce que son papa partait travailler. Elle se souvient, elle a regardé par la fenêtre et elle l’a vu s’en aller. Elle pense bien qu’il ne l’a pas regardée : il ne savait pas. En tout cas, elle a pleuré. Maman l’a consolée, une fois encore. Mais à ce moment-là, elle voulait son papa.
Alors elle est partie. Elle a couru. Elle ne savait pas où vraiment, comme ça de prairie en prairie. Elle s’est retrouvée dans une grange. C’était grand, et haut, et ça sentait bizarre. Elle s’est couchée dans le foin. C’était ça, l’odeur. Elle aimait bien, ça chatouillait un peu, c’était moins confortable que son lit mais c’était bien quand même. Elle a dû s’endormir, elle ne sait pas combien de temps. En tout cas, quand elle s’est éveillée, il faisait nuit. Elle a fait le chemin à l’envers. Maman préparait le repas, donc il n’était pas vraiment tard. Elle a souri à sa petite fugueuse, comme elle a dit. Elle lui a dit qu'une fois de plus, elle l’avait appelée en vain. Elle lui a dit qu'elle n’aimait pas la voir disparaître. Alors Eve s’en est voulu, une fois encore. Mais elle ne pouvait pas contrôler ça, et elle n’arrivait pas à le dire à sa maman. C’était comme ça, elle ne parlait pas. En tout cas pas souvent.
Maman parlait. Elle racontait comment c’était quand elle était petite. Eve l’écoutait. Même si elle avait l’air ailleurs, elle l’écoutait. Et pour mieux comprendre, elle fermait les yeux, imaginait sa maman en jolie petite fille brunette et pleine de vie. Maman croyait parfois qu'elle s’était endormie mais non : si elle cessait de raconter , Eve ouvrait de grands yeux pleins d’attente, elle voulait rêver encore, encore. Elle aurait voulu être l’amie de sa maman, deux petites filles toutes contentes d’être ensemble, inséparables, deux sœurs peut-être. Des jumelles.

*

Evidemment l’école c’est difficile ! Elle n’aime pas ça. Non, elle ne veut pas y aller. Sa maman la lave, l’habille, un beau petit chignon, quelle jolie petite fille ! Eve sourit. Elle oublie toujours qu’elle ne part pas vraiment en promenade avec maman. Elle donne la main, elle marche tranquillement, en regardant les maisons, toujours les mêmes mais elle découvre toujours un autre détail, quelque chose qui lui avait échappé. Aujourd’hui la salle de bain était encore éclairée . Là elle voit Pierre en train de quitter la table, mâchant la dernière bouchée de son petit déjeuner et tournant la tête dans la direction de sa mère. Et puis il y a le chien. Heureusement que maman est là, elle se serre contre elle. Maman dit qu’il ne faut pas montrer qu’on a peur : « ils le sentent ». Et ça l’inquiète plus encore parce qu’elle ne voit pas comment cacher ça. Mais maman la protège bien et le chien ne l’attaque jamais.
*
C’est dimanche. Elle s’ennuie un peu parce que papa et maman dorment encore. Elle les attend et pour patienter, elle prépare le petit déjeuner, ils vont être contents ! Elle sort la dînette du placard. Comme elle est belle : rouge et des petites fleurs blanches. Elle va préparer un petit déjeuner délicieux. Elle prend du lait et de la grenadine. Et elle remplit les douze petites tasses. Il n’y a plus qu’à attendre. Ils seront contents quand ils se lèveront !

Peut être qu’elle devrait faire un peu de ménage. Elle prend le seau, la serpillière, le torchon. Elle n’a pas le droit de se servir du gaz alors elle prend de l’eau froide. Tant pis si le savon se dissout mal. Ça brille, c’est beau. Mais ça ne sèche pas. Ça colle aux chaussons. Alors Eve ne veut plus voir ça. Elle en a assez. De toute façon ils ne se lèvent pas. Elle s’ennuie. Elle tourne sur elle-même les bras écartés pour se sentir mieux, elle tourne, elle tourne, les yeux au plafond mais elle ne voit plus rien. Elle tombe.

*

Elle l’entend encore :
-Bon, il faut que tu le dises. Tu l’aimes ou tu m’aimes ? Parce que c’est important, il faut que je sache. Il l’intimide, bien qu’ils aient le même âge. Quelques mois de plus, c’est vrai. Il aime bien décider, protéger. Elle trouve ça un peu bizarre mais parfois ça lui plaît, ça dépend. Lui, il veut la protéger, il est sûr qu’elle en a besoin. Et puis c’est son rôle de petit mari, de futur mari. C’est vrai tout le monde en plaisante … « alors les amoureux ?… ». Elle est un peu gênée et d’ailleurs qu’est-ce que c’est un amoureux ?
En tout cas, lui, il voulait savoir. Elle le revoit, jambes légèrement écartées, fermement plantées dans le sol, les bras croisés. Et les yeux qui se veulent sévères, qui sont doux pourtant. Pierre la regarde bien droit dans les yeux :
-Maintenant, Eve, tu dois choisir. Tu choisis qui tu veux mais il faut me le dire. Dis-moi si c’est lui ou si c’est moi.
Il prend l’air de celui qui traite une affaire. Ça l’intimide, ça l’amuse. Et ça l’ennuie un peu aussi : est-ce qu’elle sait qui elle aime ? Ça dépend, hier c’était l’autre, aujourd’hui c’est lui. Il est très proche d’elle. Il avance un peu, elle ne bouge pas. Il lui met la main sur l’épaule. Elle se dégage et s’en va en courant. Son cœur bat fort. Elle voudrait revenir en arrière, lui dire que c’est lui mais elle ne peut pas. Alors elle continue à courir. Jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus.
Elle ne sent rien, son cœur qui bat, un point de côté mais c’est tout. Elle ne veut pas sentir. Elle est dans sa cachette, personne ne pourra la trouver, elle attend que ça passe, elle ne sait pas bien ce qu’elle attend. Soudain l’appel de sa maman : il faut y aller. Elle se faufile à travers les épis de blé, aussi longtemps qu’elle le peut. Ils sont plus hauts qu’elle, personne ne peut la voir, elle est une grande aventurière, dans un pays inconnu.
Quand elle sort du champ, celui qui est tout juste à côté de sa maison, elle croise Pierre. Il a ces drôles de plaques rouges sur le visage, elle n’a jamais vu ça sur quelqu’un d’autre. C’est quand il a pleuré, les dernières traces, même si les paupières ne laissent rien paraître. Elle le regarde furtivement, leurs regards ne se croisent pas. Il traverse la rue en sifflotant l’air de rien, pour s’éloigner d’elle. Elle se sent un peu mal à l’aise. Demain elle n’ira pas jouer avec lui, elle est mieux seule, elle n’aime pas qu’on lui pose des questions comme ça. Elle ne sait pas y répondre.
*

Elle a un potager à elle seule. Elle a demandé, alors son père lui a montré. Elle a bêché un peu, comme elle pouvait. Il l’a aidée. Ils ont semé ensemble et puis arrosé. Il fallait attendre. Attendre et surveiller, Bon-Papa aussi lui a bien expliqué : il faut arracher les mauvaises herbes et arroser quand il ne pleut pas sinon rien ne poussera. Elle s’applique, elle s’applique autant qu’elle peut. Justement c’est l’été, alors il faut arroser. Elle le fait méthodiquement tous les soirs, avant d’aller dormir. Elle traîne, elle aime bien l’odeur de la terre. Et puis maintenant il y a de petites pousses… elle se réjouit de donner une laitue à maman, comme ce sera bien de la manger tous ensemble. Elle est accroupie devant son potager et contemple son travail, satisfaite.

*

Un jour alors qu’elle est en plein travail, râteau et pelle des vacances à la mer, l’arrosoir aussi et un peu d’engrais, il arrive d’un air bizarre. Elle se méfie. Il va encore lui poser des questions ennuyeuses, aïe, elle ne veut pas. Mais non, il a un regard un peu cruel, il sait qu’il va lui faire mal, il se venge de son silence :
-Ta maîtresse prend la classe des garçons l’année prochaine…
Elle est bouleversée : sa maîtresse, elle l’aime beaucoup. Elle est douce et jolie, rassurante aussi. Elle lui sourit quand elle passe dans sa rangée. Elles se sourient, confiantes.
La maîtresse croit en Eve. Elle le dit depuis longtemps déjà : il faut la laisser tranquille, ne pas la forcer quand elle n’a pas envie. Et c’est vrai qu’elle a appris à lire et à écrire. Elle est même parmi les meilleures élèves de la classe. Et pour le spectacle de Noël, Eve a eu le plus beau rôle !
Pierre l’avait déjà trahie quelques mois plus tôt. Elle s’en était rendu compte quand, à la fin de la récréation la maîtresse l’avait retenue et lui avait dit, la serrant contre sa poitrine : « Comment ça, tu n’aimes pas mon prénom, Eve ? ». Elle riait mais Eve était sûre de lui avoir fait de la peine et elle avait pleuré. Longtemps. Elle aurait tellement voulu n’avoir jamais dit ça à Pierre. Elle ne lui avait rien reproché. Mais en le voyant maintenant, triomphant, parce qu’il lui volait sa maîtresse, elle comprend qu’il avait déjà voulu lui faire du mal. Alors elle se saisit du râteau, se jette sur lui et lui griffe le visage. Il a peur et mal. Il hurle et part en courant.
Elle n’a pas prononcé un mot. Maman a vu la scène de la fenêtre. Elle n’a pas compris. Elle ne reconnaît pas sa petite fille. C’est ce qu’elle lui dit quand elle la rejoint dans le jardin et qu’elle constate qu’en plus Eve a piétiné son petit potager. Mais la pâleur de sa fille l’inquiète, son visage aussi. Le regard fixe, le nez et les lèvres pincés, Eve reste immobile, le râteau à la main. Maman voudrait qu’elle pleure, qu’elle se jette dans ses bras. Mais non.
Eve n’a pas voulu manger. Ni se laver. Ni boire, ni se brosser les dents. Rien. Elle a secoué la tête pour dire non et c’est tout. Elle est restée silencieuse, à côté de Maman qui préparait le dîner. Elle a même épluché les pommes de terre. Puis elle a aidé à essuyer les assiettes. Maman lui souriait. De temps en temps elle lui passait la main dans les cheveux en lui disant « ma petite fille », attendrie, pleine d’amour. Mais tellement préoccupée aussi. Puis papa était rentré et Eve avait eu peur. Maman allait lui raconter. Forcément.
Mais elle ne s’était pas fait gronder. Papa avait seulement dit : demain tu t’excuseras.
Elle n’avait pas répondu mais elle ne le ferait pas. Elle ne voulait plus jamais voir Pierre. Et maintenant elle était fâchée contre Papa aussi. Pour ne pas devoir l’embrasser avant de se coucher, elle avait feint de s’endormir dans le fauteuil. Maman l’avait portée jusqu’à son lit, l’avait bien bordée puis lui avait dit « Bonne nuit , ma chérie » après l’avoir embrassée sur le front.
Elle avait entendu que Maman et Papa parlaient sérieusement. Elle savait bien qu’elle avait mal agi. Elle ne voulait plus donner de souci à sa maman.
Alors elle a ouvert la fenêtre et a sauté. Pour avoir mal, elle aussi.

Elissandre

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