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Nom du blog :
elissandre
Description du blog :
Ecriture, lecture, peinture, architecture, photo
Catégorie :
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Date de création :
05.08.2007
Dernière mise à jour :
23.07.2008
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Il est tard

Posté le 05.08.2007 par elissandre
Il est tard, il fait froid, elle est fatiguée. Elle rentre chez elle. Elle est fatiguée, elle ne sort pas de cette fatigue. Elle va rentrer et se coucher.
Et puis non, finalement elle ne veut pas rentrer. Assez, c’était toujours la même chose. Elle ne rentrera pas. Pas ce soir.
Elle va y aller. Elle y a souvent pensé , elle en a rêvé, elle a imaginé tous les détails. Mais elle n’y est jamais vraiment allée. Elle reste, au fond persuadée , je suppose, que ça vaut encore le coup d’essayer. Alors elle essaie, tous les jours. Mais ce soir, non, c’est fini.
Justement ce n’est pas loin, c’est pour ça aussi qu’elle s’est décidée. D’habitude elle y pense quand elle est dans son lit mais elle n’a pas le courage de se lever dans ces cas-là, de s’habiller, de partir dans le noir. Trop dur. Ce soir c’est plus facile, elle y est presque.
Il lui reste un bon bout de chemin tout de même. En voiture on ne dirait pas, mais à pied …, surtout qu’elle porte des chaussures à talons. Et son sac est lourd. Elle pourrait le laisser là, son sac, mais c’est bizarre, elle n’y arrive pas. Elle a trop souvent eu peur qu’on le lui prenne, peur de le perdre. Alors le laisser là, comme ça, au pied d’un arbre, non, elle en est incapable.
Une voiture passe. Elle a peur, on ne sait jamais, avec tous ces cinglés. Mais la voiture poursuit sa route. Elle en est presque déçue : décidément, elle est transparente. Puis elle se rend compte:
-Tu ne sais pas ce que tu veux, Bichette !
C’est comme ça qu’elle s’appelle quand elle se méprise. Souvent. Je n’aime pas entendre ça.
C’est loin. Elle commence à transpirer même si elle ne marche pas vite. Et elle a mal aux pieds. Mal au dos aussi, à cause du sac. Il se met à pleuvoir en plus. Dommage, ses cheveux vont friser. Elle rit !
Oui mais la boue … ce n’était pas prévu. Bon, après tout, c’est une épreuve alors il faut accepter toutes ces embûches. Ce serait trop facile sinon, vraiment.
-Luttons, luttons… Aux armes… Elle ironise souvent de la sorte.
Le téléphone portable sonne. Elle se précipite quand même. Un comble ! Elle l’a tellement attendu ! Justement aujourd’hui ? Elle hésite. Très envie de céder, décrocher dire « Oui, viens, oui quand tu veux, je suis là ce soir, je serai là dans pas longtemps. Je ne suis pas fâchée, je ne suis pas fâchée. Cette façon qu’elle a de lui dire je t’aime, cette façon qu’il a de le lui demander : « tu n’es plus fâchée ? ». Elle est déjà en train de faire demi-tour, de réfléchir : il lui faut du temps pour se préparer , elle ne peut pas l’accueillir comme ça, les cheveux, les chaussures, la boue, la sueur. Elle veut être belle, comme il l’aime « superbe, rien qu’à moi, tu m’appartiens, à moi seul ».
Mais non, finalement non : elle n’a pas répondu. Trop tard, elle ne veut plus. Elle a attendu longtemps, des jours, des jours, les heures qui ne passent pas, les larmes, impossible de respirer et les yeux gonflés, gonflés, les oreilles comme pleines de coton , quelque chose d’irréel, impossible…quand elle étouffe, qu’elle veut crier, elle crie mais pas assez, pas assez fort, ses cris sont minables, rien à voir avec sa peine, vraiment rien.
Puis l’espoir. Forcément, il faut bien. Inévitable : ça va s’arranger, oui tout va être bien, il va venir, il te dira qu’il se rend compte, qu’il ne savait pas mais que maintenant, oui, il est sûr. Il va venir et la vie sera belle, légère, gaie. Enfin ! Oui.
Voilà elle respire mieux, elle reprend son souffle, repart. Bon petit soldat.
Elle est presque bien, presque. Il l’a appelée ! Elle tremble : il la trouble. Comme toujours, il l’a toujours troublée. Depuis le premier jour, le premier téléphone. Quelque chose d’étrange. Elle avait voulu croire que pour lui aussi…
-Entre nous, ce sera passionnel !
Il n’en doutait pas, c’était un fait.
Elle qui faisait tout ce qu’elle pouvait pour s’éloigner de la passion, fin de la passion, maintenant la sagesse… drôle ! Elle s’était presque inquiétée.
Vraiment elle rit : la passion ? Juste une visite de temps à autre, comme ça une heure quand il pouvait. S’était-il moqué ?
Comme la fois où il lui avait dit qu’il était romantique. C’était drôle aussi, ça… mais là elle commençait déjà à le connaître un peu et elle n’avait pas eu peur…
Elle est en colère. Ça a cessé de sonner. Il a appelé trois fois, c’est ce qu’elle voit en ouvrant son téléphone, celui qu’elle s’est acheté récemment, si beau, si fin, le vendeur lui a dit « c’est le modèle poudrier, les femmes aiment bien… » Le temps s’est mis à passer vite, déjà 23h15, elle n’aurait pas cru. Mais elle n’a pas vraiment avancé : ses chipotages, retour en arrière puis non, puis si. Bon elle s’est calmée. Cette fois, cette fois, elle n’a pas répondu. Elle est victorieuse…
Elle est vide. Elle voudrait qu’il rappelle. Oui c’est ça, maintenant elle le veut. Elle accepte, elle ne souffrira plus, ou elle acceptera de souffrir, elle prendra comme ça vient, elle le prendra comme il est, c’est ce qu’elle aurait toujours dû faire, qu’il rappelle, mon Dieu qu’il rappelle !
Rien, le silence.
Tout de même, faut-il qu’elle soit complètement trempée, frigorifiée, ce soir. Aucun répit décidément ? Celui-là roule comme un fou et il n’y pas de flic pour le cueillir, le punir de l’avoir éclaboussée, justement ce soir. Elle sourit. Un sourire triste, quand même parce qu’une fois ça avait été ça justement : « Je n’ai pas pu venir, on m’a retiré mon permis. Excès de vitesse ». Elle n’avait pas pu s’empêcher d’ironiser : « portable confisqué aussi ?». Il n’avait rien répondu. C’était même ça le plus énervant :elle pouvait lui faire toutes les scènes du monde, il restait impassible, calme, serein. Confiant.
Elle se souvient aussi des photos. « Rien que pour moi, d’accord ? », « Comme ceci, comme cela, gauche, droite, nue, habillée, enfin nue plutôt » etc. etc. Elle avait bien aimé, elle devait le reconnaître : cet enthousiasme, presque de la gloutonnerie.
Vraiment c’est loin. Elle n’aurait pas cru. Pour tout dire ça n’en finit pas et elle voudrait être arrivée. Parce qu’une fois là-bas, il faudra encore attendre, forcément. Peut-être longtemps, peut-être pas, impossible de savoir au juste. Elle craint maintenant d’avoir froid, là dans le noir, la pluie, la boue. Il va lui falloir du courage, une sorte de courage, enfin toujours difficile de se faire une opinion précise sur ça.
Elle voit la maison, celle qu’on distingue à peine derrière les arbres quand on est sur la route. Elle s’en rapproche. Le mieux serait peut-être de s’y arrêter. Inventer quelque chose, justifier le fait d’avoir frappé à la porte. Mais quoi justement ? Je me suis perdue … j’habite à quelques rues d’ici mais je me suis perdue… Grotesque. Elle n’oserait pas. Non il faut continuer, pas d’autre solution, c’est sûr.
Et le téléphone qui ne sonne plus. Elle ne pense qu’à ça, elle ne veut que ça : rappelle, rappelle, rappelle !
Elle va hurler.
Non elle ne peut pas, pas encore, elle n’y est pas encore. Alors elle hurle en elle, elle hurle contre elle. Personne ne sait. Bichette.
Oui elle avait voulu se sentir écrasée par un corps puissant. C’était une façon de prendre le risque de se perdre, en tout cas de se mettre en danger. Elle sentait peut-être déjà qu’elle allait l’aimer. Peut-être. Au fond elle l’avait tout de suite aimé.
Elle dit même parfois que c’est là qu’elle a senti que sa vie allait basculer. Et puis elle rit et s’excuse de cette expression pompeuse. Pourtant, oui c’est tout à fait ça.
Le calme d’un tigre. La chanson disait qu’il ne fallait pas l’aimer, qu’il fallait passer son chemin. Ne pas le regarder, ne pas l’écouter. Un tigre.
Elle avait dû se sentir sa proie assez vite.
Plus que quelques mètres. Elle arrive, haletante, beaucoup moins sereine qu’elle ne l’avait imaginé. Elle n’a pas à attendre, le train arrive. Elle hurle.

Elissandre



--

Défaillances

Posté le 05.08.2007 par elissandre
-J’ai failli perdre mon sang-froid, là, tu vois…
C’était les derniers mots qu’il avait prononcé en sa présence. Le téléphone avait sonné. Elle avait hésité mais, d’un geste de la main, il l’avait engagée à aller répondre. Et quand elle était revenue au salon, il n’y était plus.
Elle ne saurait jamais.
Il venait à peine d’arriver, il allait commencer à parler. C’est vrai qu’il était moins posé que d’habitude, un débit un peu moins assuré, des gestes légèrement saccadés, et quelque chose dans les yeux, de l’inquiétude, une demande d’aide, quelque chose qui vraiment ne lui ressemblait pas.
Pour une fois qu’il était sur le point de se confier ! Pour une fois qu’il semblait avoir besoin d’elle ! Elle ne se pardonnait pas d’avoir été assez stupide pour répondre au téléphone. Elle avait écourté, avait dit « Je te rappelle, d’accord ? Excuse-moi… » Mais c’était tout de même trop tard. Elle avait perdu l’occasion tant attendue de l’aider, lui qui semblait n’avoir jamais besoin de rien ni de personne.
Evidemment c’était ça qui l’avait attirée lorsqu’elle l’avait rencontré. Chez des amis, quelque chose de banal, en somme : des amis qui vous invitent parce qu’ils veulent vous présenter quelqu’un qui … que… Bien sûr ils ne vous ont rien dit, juste une allusion : « Tu sais, Pierre sera là, tu te souviens ? Non ? Tu l’as déjà croisé. Oui …, sa femme. Oui c’est ça. Ils ont divorcé, tu sais. Un gars bien. Enfin, ça ne te dérange pas, dis ? »
Si, bien sûr que ça la dérangeait ! Ces dîners, elle connaissait. Ça faisait quelque temps maintenant qu’elle vivait seule et que ses amis croyaient l’aider en lui présentant des amis, qui … , que…
Ils étaient gentils, elle ne voulait pas les décevoir mais bon, ça se passe rarement comme ça, non ?
Pourtant il lui avait tout de suite plu. Justement son calme, plus que du calme, de la sérénité. Tout lui avait semblé simple, les premiers mots, le retour en voiture, la nuit. Simple et comme écrit. C’était lui, elle en était sûre. Elle en était ravie. Elle dansait seule dans sa salle de bain. Elle avait retrouvé la légèreté qui lui manquait tant ces derniers mois, la légèreté que lui donnait l’espoir de l’amour, l’amour dont elle avait rêvé, celui qui n’existe pas.
Elle n’avait pas eu à attendre des heures, des jours. Il l’avait appelée le soir-même et ils s’étaient tout de suite revus. Elle se souvient encore du plaisir de découvrir son appartement : un vaste séjour, éclairage au sol (comme les Canadiens, avait-il précisé). Un canapé aux lignes pures, une table basse discrète elle aussi. Dans le prolongement un vieux bureau vernis, imposant, sûrement celui de son père psychiatre, sur lequel un ordinateur portable dernier cri faisait presque tache.
Il ne l’avait pas emmenée jusqu’au bout de la pièce, là où deux portes grand ouvertes donnaient sur une chambre soigneusement rangée elle aussi.
Ils étaient revenus sur leurs pas pour préparer le dîner. Elle avait adoré le regarder. Des gestes sûrs, des aliments simples et raffinés à la fois. Il avait débouché le vin, l’avait goûté, expert et pourtant inquiet. Il lui avait finalement tendu un joli verre. Elle l’avait exposé à la lumière vive d’une lampe halogène et avait adoré la couleur rubis de ce vin prometteur.
Enfin bref elle était conquise. Elle n’aimait pas ce mot qui lui rappelait plus la guerre que l’amour mais elle se souvient que c’est ce qu’elle avait dit le lendemain quand elle en avait parlé.
Elle n’avait pu s’empêcher d’appeler ses amis pour les remercier « mille fois, mille fois merci, vraiment » Mais elle s’était sentie un peu ridicule, présomptueuse surtout : un homme comme lui se lasserait bientôt d’elle … Ses vieux démons…
Il lui avait annoncé qu’il envisageait très sérieusement de s’installer en Chine pour quelques années. Il était en train de monter un projet qui prenait bonne tournure. Il ne lui avait pas vraiment laissé le temps de paniquer parce qu’il avait précisé que bien entendu si elle s’y opposait, il « trouverait autre chose ». L’avait-il vue pâlir ? En tout cas il lui avait pris la main et l’avait portée à son visage. Elle lui avait caressé la joue et déclaré qu’elle serait ravie de vivre en Chine avec lui.
Elle se souvient comme il l’avait serrée contre lui. Personne ne les séparerait.
Tout était donc allé très vite. Il avait fallu régler divers détails administratifs et matériels. De ces détails qui vous empoisonnent tant tout semble se liguer pour qu’ils deviennent de véritables complications et même des problèmes quand un employé perd votre dossier («Euh… l’informatique … vous comprenez… ») ou que justement dans votre ville le délai d’obtention d’un passeport etc. etc.
Tout avait été surmonté.
Et malgré ce tumulte, ils avaient pris le temps de continuer à faire connaissance. Elle lui avait raconté ses difficultés passées, sans trop de détails parce qu’elle ne voulait pas l’ennuyer. Mais il fallait bien qu’il sache certaines choses, sinon il ne pouvait la connaître vraiment. Quand, malgré son bonheur actuel, quelques larmes trahissaient sa peine passée, il la prenait dans ses bras et lui promettait de ne jamais l’abandonner. Alors, dans ces moments-là, elle redevenait un peu une petite fille et ça lui faisait du bien malgré tout.
Est-ce que peu à peu il n’avait plus vu en elle que la petite fille qui a tellement besoin des autres ? Elle se montrait pourtant « adulte et responsable », comme elle avait appris à le devenir. Mais il est vrai qu’il lui parlait peu de lui. Son passé, surtout. Elle savait qu’il avait épousé une femme très riche, sûre d’elle et … adultère. Il lui avait juste dit : « Un jour j’ai parlé. On ne devrait jamais ! ». Elle s’était exclamée :
-Quoi, tu regrettes de n’avoir pas fait semblant de rien ?
ça l’avait bouleversée, comment pouvait-il regretter une situation fausse alors qu’ils vivaient actuellement une si belle histoire ?
Elle avait choisi d’oublier. Ou du moins d’y penser le moins possible…
Mais elle avait commencé à perdre confiance, à se dire qu’une autre était encore aimée, regrettée.
D’ailleurs il n’avait pas répondu à sa question.
Le départ était imminent. Elle était encore heureuse. Un peu moins peut-être. Lui irradiait : son mètre quatre-vingt-quinze, ses cheveux épais à peine coiffés et pourtant parfaits, ses yeux noirs… Un conquérant !
Et puis ce soir-là…
Elle ne saurait jamais ce qui lui avait presque fait perdre son sang-froid mais elle savait qu’il n’avait pas supporté de lui demander de l’aide, sans doute parce qu’il ne l’avait pas sentie capable de lui en donner.
Et ça elle ne se le pardonnait pas. Elle ne le lui pardonnait pas non plus.

Elissandre
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