Marine roman
Posté le 12.08.2007 par elissandre
XI
Marine ne savait pas encore. Alors Michel lui a tout expliqué.
-Il a fallu la séparer de Pierre deux jours après l’accouchement, dit-il.
Pendant ces deux jours elle avait pleuré chaque fois qu’on lui mettait son enfant dans les bras. Il fallait l’emmener au plus vite. Après, seule, elle continuait à pleurer. Mais ce n’était plus de la peur.
Pourtant elle était tellement heureuse d’être enceinte. Elle avait tout de suite dit à Michel qu’elle voulait des enfants. Il fallait qu’il soit d’accord.
Et la grossesse s’était bien passée. Elle était radieuse, Michel, comblé :
-Elle avait tant de projets ! raconte-t-il.
Elle avait décoré la chambre de l’enfant. Elle avait peint les murs en jaune, un beau jaune solaire. Puis elle avait accroché quelques tableaux au mur. C’était des tableaux qu’elle avait peints pour Pierre. Ils représentaient l’espoir , le bonheur. Elle avait choisi la dentelle dont elle ferait les rideaux : la plus belle, la plus fine. Dans le petit lit de bois une couverture d’un bleu lumineux, un magnifique petit oreiller blanc dont les bords étaient fait de la même dentelle que les rideaux. Il était tout rebondi, douillet. Comme elle avait hâte de veiller sur le sommeil de son enfant !
Elle disait que peu lui importait que ce soit un garçon ou une fille. Mais un soir, alors qu’elle était à moitié endormie, elle avait tout de même dit son envie de serrer un fils dans ses bras.
C’était un garçon. Michel, qui avait assisté à l’accouchement, l’avait embrassée. Elle ne lui avait pas rendu son baiser. Elle était épuisée, en sueur, blessée. Il ne s’était donc pas étonné de son apathie. Une infirmière avait posé le bébé sur son ventre et elle avait souri.
Elle avait ensuite dormi. Pas longtemps, une heure ou deux. Quand l’infirmière était entrée avec l’enfant, tout avait commencé. Comme ça, subitement, les pleurs et la tête tournée vers la fenêtre et les « je ne peux pas, je ne peux pas ».
Michel s’était précipité et l’avait prise dans ses bras. Il l’avait serrée. Il lui parlait, pour la rassurer, pour lui dire son amour. Mais ça n’avait pas suffi. Ça n’avait plus jamais suffi.
*
Pierre et Marine se sentent fatigués. Marine a été bouleversée par toute cette histoire. Pour le moment il est préférable que la mère de Pierre reste seule. Elle a été admise dans un hôpital réputé. Mais, comme toujours, il a fallu que ce soit Pierre qui lui impose l’hospitalisation. Il espérait pourtant que, cette fois, elle se déciderait. Un jour, alors qu’elle était un peu plus calme, elle en avait évoqué la possibilité, comme ça, posément, sans drame. Mais ça n’avait pas abouti.
Pierre avait expliqué à Marine que, dans ces moments-là, il en venait presque à détester sa mère. Qu’elle soit malade, soit, mais qu’elle l’oblige chaque fois à le lui rappeler, c’était dur.
Quant à son père, il ne pouvait pas vraiment compter sur lui pour ce genre de choses.
Pierre ne sait plus très bien quand il a compris ça mais il était encore très jeune. C’était lors d’une des nombreuses fugues de sa mère. Un matin, ne la trouvant pas dans la cuisine, lorsqu’il s’était levé, il s’était précipité dans les bras de son père et lui avait demandé de la faire revenir :
Son père l’avait doucement repoussé, lui avait lancé un regard triste et avait haussé les épaules, impuissant et regrettant de l’être.
*
-Et puis finalement on s’habitue.
Il vient de dire ça. Il soliloquait depuis un moment, Pierre ne comprenait pas ce qu’il disait. Le malade ne cherchait pas à se faire comprendre sans doute.
Il répète, contrarié cette fois :
-Et puis on s’habitue.
Il ouvre grand la bouche, il va hurler. Il hurle.
Pierre n’a pas bougé. Il doit se fondre dans le décor, se faire oublier. Et être présent en même temps.
-Et puis on s’habitue.
Cette phrase qui revient sans cesse.
Il s’arrête net. Il regarde Pierre, le plus naturellement du monde cherche son regard et demande, posé, tellement calme soudain :
-N’est-ce pas, Docteur ?
Pierre fait oui de la tête. Trop tard. Il n’aurait pas dû, il vient de se rendre compte. Tant pis.
Le jeune homme ne semble pas avoir remarqué. Pourtant il s’est vraiment apaisé. Ça lui fait du bien que Pierre le comprenne.
*
-Des gants, des dizaines de gants ! s’esclaffe-t-elle, c’est ridicule ! vraiment ridicule. Vous comprenez, c’est en faisant le ménage hier que j’ai constaté que j’en avais vraiment assez de ça aussi. Alors je les ai tous jetés. Et j’étais contente, assise à côté du tiroir vide. Je me suis sentie soulagée. J’étais fière de moi, pour une fois. Je me réjouissais de le raconter à mon mari. J’ai failli appeler ma mère, pour lui dire. Mais bon, j’aurais été déçue, évidemment : avec elle, rien ne va jamais, alors…
Quand mon mari est arrivé, j’étais toujours dans la chambre, assise, par terre, à côté du tiroir vide. Avec cette impression de soulagement. Mais je me suis rendu compte que j’étais restée comme ça, plusieurs heures, alors j’ai pris peur. Je ne sais pas comment ça se fait, pourquoi j’en ai pris conscience quand mon mari est apparu à la porte. A ce moment-là je me suis dit que je n’avais pas déjeuné, ni bu de café le matin, qu’en fait je m’étais levée et puis plus rien, les gants et cette espèce de bien-être qui s’est alors tout de suite transformé en angoisse.
Comment le temps peut-il passer comme ça ? Je me fais peur, Docteur, je crois que je sombre, cette fois. Je sombre.
*
Toujours ses longues robes informes, ses chaussures sans lacets et ses cheveux en bataille. Mais ses lèvres sont un peu plus roses que d’habitude : elle s’est maquillée. Elle le regarde et esquisse un léger sourire. Il lui rend son sourire. Il est touché par cette douceur toute nouvelle.
Elle s’assied et détourne le regard mais Pierre ne perçoit pas d’agressivité dans cette attitude. D’ailleurs bientôt elle le regarde à nouveau :
-Vous vous souvenez des jours où je ne vous reconnaissais pas ? Vous étiez là mais je vous réclamais, je vous disais que vous étiez un imposteur, que vous n’étiez pas mon médecin.
Pierre opine.
Après un court silence, elle reprend avec gravité et sur le ton de la confidence :
-Eh bien, en fait, je n’en étais pas vraiment sûre. Il me semblait que je me trompais, ça ne pouvait pas être vrai. Je me répétais que forcément les médecins sont des gens honnêtes et que ce que j’imaginais ne pouvait pas être possible. Pourtant en même temps, je ne vous reconnaissais jamais tout à fait. C’est drôle, hein ?
Pierre reste silencieux. Alors le visage de la jeune fille change d’expression. Le chagrin d’abord. Et puis la colère :
-Vous ne réagissez pas, lui réagissait, il ne m’abandonnait pas. Elle ajoute en pleurant :
-Mon père ne m’abandonnait jamais.
*
Pierre est rentré et a serré Marine dans ses bras. Il avait tellement besoin de la retrouver. Il le lui dit. Alors elle l’embrasse.
*
Ils ont parlé de mariage. Comme ça, presque en plaisantant d’abord. Ils se regardaient et ils riaient. Ils ont parlé des alliances, Marine a dit qu’elle n’aimait pas vraiment. Pierre a eu l’air triste. Alors elle lui a caressé la joue. Un geste doux, un geste d’amour. Pierre a souri. Marine lui a murmuré qu’elle l’aimait. Elle s’en voulait de l’avoir blessé. C’était juste un moment de panique. Il a compris.
*
-Regardez, Docteur.
Elle lui tend une photographie en noir et blanc.
-Il est beau, hein ?
-Oui,répond Pierre. Vous étiez déjà née ? ajoute-t-il
-Non, il devait avoir quinze ou seize ans à peine. Il n’avait même pas encore rencontré ma mère.
Pierre note les progrès de la jeune fille. Il y a des semaines qu’elle n’a pas semblé plus cohérente. Elle le regarde même en souriant. Plutôt, elle regarde le portrait de son père en souriant mais son sourire ne s’efface pas quand elle dirige son regard vers Pierre. Ça le réconforte. il avait besoin de cette évolution. Parfois il se demande si elle ne sent pas qu’elle doit l’apaiser, qu’elle l’a assez malmené. Il a souvent été surpris de voir comme des êtres qui paraissaient tellement fermés pouvaient par moment se montrer soucieux de lui. Comme s’ils comprenaient qu’il fallait l’aider à les supporter.
-Vous savez, il me manque terriblement, dit-elle. Et son visage se transforme, ses traits s’affaissent, les larmes ruissellent.
-Il me manque, ajoute-t-elle en hoquetant.
Elle tend la main vers Pierre. Bien sûr il ne peut pas la saisir. Mais elle, est-ce qu’elle peut comprendre son refus ?
*
-Blanche-Neige, ces conneries !
Ça recommençait. Il était de nouveau agité. Pierre avait pourtant prévenu ses parents : il n’était pas encore prêt à quitter l’hôpital. Mais ils n’avaient rien voulu entendre. Ils donnaient même l’impression de ne pas chercher vraiment à savoir ce que pensait leur fils. Celui-ci, apaisé, n’exprimait pas vraiment de désir propre, il tentait probablement de se racheter parce qu’il était maintenant conscient de la souffrance qu’il leur avait fait endurer.
C’est par hasard qu’il en était venu à parler de Blanche-Neige. Il pestait contre ses parents qui, la veille, avant de se rendre compte de la nécessité de le faire hospitaliser à nouveau, avaient tenté de l’emmener au cinéma. Il ne s’en remettait pas. Il était indigné contre ses parents. Et du coup il se souvenait de son premier film.
Bien sûr aujourd’hui rien n’aurait de valeur, ni de sens. Pierre savait bien qu’il devrait se contenter d’être présent et de laisser au jeune homme le temps de prendre conscience de sa révolte. De sa maladie aussi.
Maintenant il était anxieux, tendu. Il ne cessait de se tordre les doigts, d’en faire craquer les articulations. C’était éprouvant. Et, en effet, il mettait Pierre à l’épreuve.
-Je suis content que vous ayez décidé de revenir, lui dit Pierre.
Le jeune le regarda et, pour un bref instant, dans ses yeux l’anxiété laissa place à l’espoir.
*
Paul et Claire sont de retour. C’est toujours un bonheur de les retrouver. Paul est maintenant moins intimidé par Marine. Et il a cessé de se méfier d’elle. Marine aime les observer, Pierre et lui : ils se connaissent bien et depuis si longtemps. Elle serait presque jalouse parfois si Pierre n’avait su la convaincre de l’amour qu’il éprouve pour elle. Elle se surprend à être capable d’accepter que quelqu’un d’autre aime Pierre et soit aimé de lui. C’est doux, reposant, elle peut oublier la méfiance, la peur. Elle tend son visage au soleil et ferme les yeux.
Elle revoit Hadrien. Et elle s’entend, très sérieuse , lui déclarer :
-C’est Eve ou moi. Et je te le dis pour la dernière fois.
Hadrien est embarrassé. Il aime le regard de Marine mais Eve est tellement drôle. Avec Eve, tout est simple. Avec Marine tout est grave. Grave et profond. Il n’a envie de se passer ni de l’une ni de l’autre. C’est ce qu’il essaie d’expliquer à Marine :
-On est bien tous les trois !
Il ne la revoit pas de tout l’après-midi. Le soir Eve et lui s’inquiètent et se mettent à la chercher. Ils cherchent dans la maison, la cave, le grenier, sous l’escalier, ultime cachette, lieu des confidences les plus sincères, des larmes et de la solitude aussi. Elle n’est pas là !
Ils sortent et l’appellent. Pas de réponse. Il vont au loin, là où passe le ruisseau. Ils traversent les prairies. L’herbe sent bon : quel dommage de ne pas pouvoir en profiter. Hadrien en veut à Marine. Mais Eve le presse. Elle commence même à pleurer.
Finalement ils la retrouvent dans l’arbre creux. Ils n’y avaient pas pensé : depuis le temps... Elle est endormie, les yeux rougis, les cheveux en bataille. Ils prononcent son nom à mi-voix et finalement elle se réveille. Elle feint la bonne humeur. Eve est soulagée. Ils rentrent joyeusement.
*
Elle entre en souriant :
-Vous savez, hier, c’était encore la fin du monde…
Elle rit. Pierre reste muet. Elle attend des questions, des réactions, quelque chose. Bon, elle se résigne : il ne la prendra pas dans ses bras.
Alors elle se sent seule. Et elle a envie de pleurer. Envie de partir. Mais de rester toujours là, aussi. Elle conclut, comme toujours :
-J’ai envie de mourir.
Pas de réaction. Elle va finir par se tuer ! Pour voir !
-Non, c’est idiot, je sais bien. Ça va passer. Maman me chantait, je ne sais plus quoi, une berceuse qui disait que ça allait passer, que tout allait s’arranger. Tout va s’arranger, Docteur ?
Evidemment il ne peut pas être comme sa mère, lui dire que tout va s’arranger. Elle sait bien. Mais elle ne l’admet pas parce que, à ce moment-là , elle veut qu’il lui dise que oui, tout va s’arranger, qu’il ne l’abandonnera jamais, qu’il est d’accord, il va la protéger, il ne lui arrivera plus rien de mal, elle sera toujours heureuse.
Elle rit et c’est un rire si triste que ça bouleverse Pierre. Il va lui dire ce qu’elle a envie d’entendre.
Le téléphone sonne. Pierre se lève, parle un peu, se rassied. Il se tait.
*
-Aujourd’hui, j’y arrivais, vous savez.
Il s’interrompit quelques secondes puis :
-J’arrivais à ne pas être aspiré. Je me retenais de toutes mes forces et j’y arrivais.
Ce n’est pas la première fois que le jeune homme lui parle du terrier. Souvent il lui a dit qu’il était tombé, qu’il n’avait pas pu résister. Il se sentait au chaud. Mais juste un moment et puis il avait froid, de nouveau. Il disait qu’il restait immobile sur le sol, à frissonner, jusqu’à ce que sa mère le convainque de se lever, de manger ou boire ou se doucher, toutes ces choses auxquelles il n’accordait plus aucune importance. Il se levait et acceptait de s’asseoir devant la télévision où il restait hébété pendant des heures. Il avait précisé :
-Ce n’était pas comme le terrier mais c’était supportable : au moins ma mère cessait de pleurer.
Aujourd’hui, c’est bien. Il s’est accroché aux parois du terrier. La terre avait tendance à se dérober sous ses mains, il devait se montrer fort. Fort et volontaire. Il riait presque en racontant cela à Pierre.
*
XII
Marine et Pierre viennent de passer plusieurs jours dans leur maison. Aujourd’hui Il a fait très chaud. Chaud et sec. Maintenant la nuit tombe. Il fait doux. Tout est calme.
Eve vient d’arriver, elle les regarde.
***
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Elissandre[/i]
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Posté le 12.08.2007 par elissandre
IX
Pierre se réveille. Il est deux heures. Marine dort. Elle paraît paisible. Il se souvient. Ce soir-là, chez Paul, il l’avait observée. Longtemps. Un moment elle lui avait souri et il s’était retrouvé tout bête, ne sachant que faire, comme pris en faute. Il avait dû grimacer une sorte de sourire, sans doute peu engageant. Paul, mine de rien, les avait placés l’un à côté de l’autre à table.
Pierre avait d’abord été accaparé par une vague connaissance, un féru de golf. Il avait supporté un moment. Puis il en avait eu assez et, tout à coup, s’était tourné vers Marine, plantant là son voisin.
Marine avait souri à nouveau, un sourire de connivence, cette fois. Comment engager la conversation avec une personne qu’on a envie de séduire ? Pierre avait l’impression d’avoir quinze ans. Décidément c’était un art qu’il n’avait pas appris.
Finalement Marine, beaucoup plus à l’aise, lui avait tout simplement demandé s’il connaissait Paul depuis longtemps. Il avait pris plaisir à raconter un peu et s’était détendu. Ce jour-là, déjà, Marine était en lui.
*
Elle pleure souvent. Mais elle ne le dit pas. Il l’a appris. A lui elle se plaint de ne pas avancer dans son travail. Elle dit qu’elle va devoir prolonger d’un an et que ça devient insupportable.
- Et d’ailleurs ce sujet ne m’intéresse pas. C’est vrai, je ne l’ai pas choisi. Enfin pas vraiment. Disons que si j’avais voulu travailler sur autre chose, je n’aurais pas pu travailler avec lui. Maintenant je me dis que ça n’aurait pas eu d’importance. C’est ce que j’aurais dû faire. De toute façon il ne m’aide pas.
Pierre savait que ce n’était pas tout à fait vrai. On l’a traitait comme une étudiante. Une étudiante parmi d’autres, forcément. C’était bien ça le problème pour elle.
- Et vous, hein ? Est-ce que je compte pour vous ? Non plus, bien sûr.
Tout était lié. Quand ce genre de sentiments la submergeaient, elle était, pour un temps, incapable de progresser vraiment. Il fallait attendre.
Ce qui l’étonnait chez cette jeune femme c’était qu’elle soit toujours en vie. Il détestait cette pensée et pourtant il ne pouvait l’empêcher. Elle avait choisi une sorte de mort lente et masochiste. Elle semblait satisfaite des coups qu’elle se donnait. Comme si elle marquait des points. Elle ne s’accordait pas de répit. Son corps résistait malgré tout. Pierre devait au moins maintenir ça. Mais il lui arrivait de douter. Et d’avoir peur aussi.
*
-Papa ! Tu sais qu’en ce moment elle préfère rester seule. On va attendre. Marine vient de décrocher le téléphone et une fois encore son père insiste pour aller voir Eve. Evidemment il ne comprend pas. Marine non plus ne comprend pas. Mais puisqu’Eve le veut. Ils savent qu’elle va bien, du moins aussi bien qu’on peut l’espérer : le médecin les en a assurés.
-Alors patientons encore un peu, non ?
Mais son père n’est pas d’accord. Cette fois il ne comprend pas : d’habitude elle l’appelle, elle est contente de le voir. Il répète à Marine qu’il n’est pour rien dans tout cela, qu’il n’était pour rien dans l’accident et qu’il est fatigué lui aussi.
Marine le console, elle sait bien qu’il n’était pour rien dans l’accident.
-Quelle idée, voyons, Papa !
Mais il insiste, il dit que s’il avait pu, il aurait donné sa vie pour… Il pleure presque maintenant. Et Marine ne sait quoi dire sinon qu’elle sait bien, qu’il n’a jamais été question de ça, qu’elle ne comprend pas pourquoi il réagit de cette façon.
Elle se sent démunie. C’est vrai que ça n’a pas toujours été simple. Et c’est vrai aussi qu’il lui est arrivé de se demander pourquoi en effet, plutôt que sa mère … Mais ce sont des choses qu’on ne pense pas vraiment. C’est seulement quand l’absence est trop difficile… on perd un peu la tête. Et puis c’est si vieux maintenant.
Bien sûr Marine ne peut pas dire ça à son père. Alors elle lui rappelle qu’ils ont toujours été unis.
-Il faut patienter encore un peu. Viens manger avec nous ce soir, veux-tu ?
Non, il ne veut pas, justement. Il ne veut pas qu’elle se sente obligée… et il y a Pierre.
-Allons, Papa. Nous serons contents nous aussi. Ce soir 7 heures. D’accord ?
Marine appelle Pierre. Elle veut le rejoindre, le voir quelques minutes seulement.
*
Il s’est à nouveau allongé et ne bouge pas. Toujours ce dos hostile, une barrière. Pierre s’est un peu approché du lit. Le malade s’est raidi davantage. On dirait qu’il se retient presque de respirer.
- Pourquoi tous ces livres ? demande Pierre.
Le malade ne répond pas.
Pierre prend un livre sur la table de nuit et s’apprête à l’ouvrir.
-Pour qui se prend-il ? vient de dire le malade, qui pourtant n’a pas bougé.
-Pour qui se prend-il ? répète-t-il. Le ton calme, presque doux ne s’accorde pas à l’agressivité des propos.
Pierre ouvre tout de même le livre et ne répond rien. Il s’agit d’un livre de biologie. Les premières pages sont couvertes d’annotations. Une petite écriture fine mais totalement irrégulière. Les annotations rendent le texte très difficile à lire. Plusieurs encres ont été utilisées. Pierre essaie de comprendre mais rien ne semble en rapport avec le sujet. On dirait des menaces. Il y a des prières aussi. Et puis plus rien. Apparemment le livre n’a pas été lu.
-Vous vous intéressez à la biologie, tente Pierre.
Un long silence. Et puis un éclat de rire, un rire qui n’en finit pas.
Et soudain il crie :
-Qu’il foute le camp !
-Non, répond Pierre, la séance n’est pas terminée.
Alors le malade se retourne vers Pierre. Il garde les yeux fermés. Cependant un sourire moqueur apparaît :
- Rideau ! Rideau !
Et il éclate à nouveau de rire.
*
-J’appelle à mon secours une demoiselle qui est si belle et qui s’appelle…
Un coup de klaxon et Pierre n’a pas entendu la suite. Il se souvient des rondes dans la cour de récréation. Quelquefois les filles réussissaient à attirer les garçons dans leurs jeux mais c’était rare.
Pierre aurait voulu avoir une sœur. Un jour il l’avait dit à sa mère. Elle n’avait pas répondu. Ou seulement d’un sourire. Il avait envie de protéger une petite sœur. Il l’aurait tenue par la main pour l’emmener à l’école et l’aurait défendue contre les méchants, les maladroits, tous ceux qui auraient cherché à la blesser.
Il avait patienté. Et puis le temps avait passé.
*
-Tu penses souvent à elle, Marine ?
Elles sont assises dans la chambre d’Eve. Marine vient d’arriver.
-Parce que moi, en ce moment, je rêve d’elle presque toutes les nuits. Mais ses traits ont comme disparu. Elle m’impressionnait. Je la trouvais si belle et pourtant un peu lointaine aussi. Il me semble qu’elle s’intéressait plus à toi, Marine.
-On en a souvent parlé : moi j’avais l’impression inverse, tu sais bien.
Marine trouvait ça un peu ridicule, déplacé : fallait-il se poser encore ce genre de questions ? Mais Eve n’en sortait pas vraiment. Et il semblait à Marine que pour l’aider vraiment, il allait falloir évoquer tous ces souvenirs. Pour aider Eve… Mais elle ? Elle n’était pas sûre d’avoir envie de remuer le passé en ce moment. Evidemment Eve n’était pas en état de s’intéresser à sa sœur.
-J’aimerais ne me souvenir que des bons moments. Je me sens en faute quand il m’arrive d’éprouver de l’hostilité à son égard. J’essaie de chasser mes sentiments, je me sens mauvaise. Et c’est toujours la même chose : je me mets au lit et je dors longtemps. Ça va un peu mieux quand je me réveille.
Eve explique que ces derniers temps, elle continuait à se sentir mal après le sommeil. Alors elle dormait de plus en plus.
-Mais ce n’est pas une solution, hein ?
-Non, répond Marine.
Une infirmière entre :
-Comme vous vous ressemblez !
*
Eve a accepté de voir son père. Enfin elle ne présente pas les choses comme ça, brutalement, non, elle dit qu’elle est moins fatiguée, que ça va mieux.
Il sort de l’hôpital et se sent triste. Une fois encore, il n’a pas trouvé les mots. Il ne sait que dire. Il voudrait lui dire qu’il l’aime, qu’il est avec elle mais il n’ose pas. Ils n’ont jamais utilisé ces mots-là. Il a toujours pensé que ce n’était pas les mots qui étaient importants. Maintenant il ne sait plus. Il voit que sa fille va mal et qu’il ne peut pas l’aider. Pas vraiment.
Le médecin a insisté : rien de pire que la culpabilité. Rien de moins constructif. Il lui a dit de ne pas penser à ce qu’il aurait dû faire. Qu’il soit disponible. Simplement.
C’est vrai qu’il n’a pas toujours été disponible. Bien sûr il y avait le travail dans lequel il s’était plongé parce qu’il fallait survivre malgré tout. Mais surtout il avait toujours eu peur de la souffrance de ses filles parce qu’il y voyait un reproche : jamais il ne leur rendrait leur mère, pourquoi ? C’est ce qu’il lisait dans leurs yeux. Et il se sentait totalement impuissant.
Il s’était souvent demandé si les jumelles auraient voulu qu’il se marie. Peut-être. Dommage qu’il n’ait pas parlé de ça avec elles. Est-ce de tout ça qu’il doit parler avec Eve. Est-ce que c’est ça être disponible ?
*
- C’était assommant !
Marine revient d’une réunion de travail. Il était question d’une nouvelle collection à mettre en place. Comme toujours personne n’était d’accord. Des discussions à n’en plus finir. Finalement chacun se montre sous son plus mauvais jour. C’est perturbant.
Pour Marine, dans ces cas-là, pas d’autre solution que le retrait et l’attente : ce sera bientôt fini. Mais souvent elle se retrouve à parler quand même.
- Je me lance dans la bataille. Et ça me met mal à l’aise.
C’est vrai : ces situations la culpabilisent toujours. Elle n’aime pas combattre, entrer en conflit. Elle voudrait ne pas avoir à s’impliquer : tout ça l’intéresse si peu, finalement. Et rien n’est jamais capital, alors.
Il n’empêche que si elle ne s’était pas un peu battue, elle serait passée à côté d’un travail intéressant.
Pierre écoute Marine.
*
Il hurle. Pierre se présente dans sa chambre mais ça ne change rien. Il continue. Ce n’est plus un cri humain. Il faut attendre et c’est tout. Alors Pierre attend. Longtemps. Mais il ne se calme pas encore. C’est toute sa souffrance qu’il impose et on n’a pas le choix : cette fois il faut l’entendre. Que faire ? Pierre est là mais ça n’a pas l’air important pour lui. C’est comme s’il ne le voyait pas. Il ne le voit pas. Il en a assez de souffrir et de ne pas savoir le dire. Il va le dire. Un jour. Peut-être.
Il est exténué, il ne peut plus crier. Il reste prostré, les yeux ouverts comme s’il regardait Pierre. Pourtant il ne le regarde pas.
*
Eve ne peut pas dire qu’elle se sente mal. Ces journées sont finalement très occupées. Elle ne peut pas céder à la tentation du sommeil, on ne l’y autorise pas. Elle s’éveille tôt, en même temps que les autres malades. Elle mange, à heure fixe, des repas équilibrés. Rien à voir avec les gâteaux avalés entre deux couloirs de métro ou la tranche de jambon plus ou moins fraîche. Alors finalement elle reprend des forces.
L’avantage de l’hôpital c’est qu’on ne s’y pose pas de questions. Après les repas c’est la visite au médecin ou alors toutes sortes d’activités pas vraiment passionnantes mais ça change. Et pendant ce temps-là on ne pense pas trop.
Et puis c’est reposant de ne pas devoir lutter du matin au soir. Les autres malades ne demandent rien. Eve n’a même pas besoin de parler et encore moins de se justifier. Evidemment c’est un peu triste aussi parce qu’on est seul. Mais c’est reposant et c’est de repos qu’Eve a besoin.
Bien sûr si elle se laisse aller à penser, sa sœur lui manque comme elle lui a toujours manqué, au fond. C’est ça qui est dur : se dire qu’il faut renoncer à s’appuyer sur Marine.
*
Pierre vient d’entrer dans la chambre du jeune homme. Il est accroupi sur son lit, le torse incliné vers la droite, en appui sur le bras, la tête penchée sur l’épaule. Ses vêtements sont à ses pieds. Il semble plus calme presque détendu. Il est ébouriffé mais c’est réconfortant : ses cheveux ne sont pas dressés sur sa tête.
Ses grands yeux presque noirs restent fixés un moment sur la porte. Puis lentement il dirige son regard vers Pierre. Il soulève légèrement la main gauche et la lui tend.
*
Il est tard mais Marine l’a attendu. Elle se réjouit de lui donner des nouvelles de sa sœur :
- Je l’ai trouvée détendue. Elle m’a parlé calmement. On est allées prendre un café et tout s’est bien passé.
C’est vrai, Eve s’était montrée accueillante. Dès qu’elle avait aperçu Marine, elle s’était dirigée vers elle en souriant. Elle l’avait embrassée affectueusement et l’avait complimentée sur sa bonne mine :
-Tu es éblouissante !
Marine avait souri et l’avait embrassée une fois de plus. Pourtant très vite elle avait pensé que les rôles étaient un peu inversés. Aussi s’était-elle empressée de dire à Eve qu’elle lui paraissait en bonne forme :
-Tu as même repris un peu de poids, non ?
Eve opina :
-Justement, si nous allions au salon de thé.
Il suffisait de prendre l’ascenseur pour arriver dans le hall. Là se trouvait un petit salon de thé assez confortable.
Elles y étaient restées au moins une heure.
-Le temps a passé vite, précise Marine.
Pierre sourit et demande si Eve a beaucoup parlé.
-Oui, on a évoqué toutes sortes de souvenirs, des choses légères, rien de grave.
*
Il la sent hostile. Elle vient d’entrer, s’est installée et regarde en direction de la fenêtre. Elle ne semble pas prête à parler. Pierre attend. Il l’observe. Elle a tout de même un peu grossi ces derniers temps. Ses yeux sont moins immenses, perdus dans son visage. Elle a même les joues légèrement roses et ses lèvres sont un peu gonflées.
Pourtant aujourd’hui encore elle est triste et elle tente de se dissimuler sa tristesse : elle se croit distante, critique. Depuis dix minutes, pas un mot. De temps en temps elle croise ou décroise les jambes en soupirant. Finalement :
-Je me demande ce que je fais ici alors que j’ai tant de travail. C’est vrai, rester assise à ne rien faire, je ne vois pas à quoi ça sert.
Pierre lui fait remarquer qu’elle n’est pas obligée de rester silencieuse. Elle esquisse un sourire moqueur :
-Vous ne m’écoutez pas.
Et elle ajoute :
-De toute façon je ne dis rien d’intéressant.
Pierre précise qu’elle n’a pas besoin de juger de la qualité de ce qu’elle dit. Il dit aussi qu’évidemment il l’écoute.
Elle répète :
-Je ne dis rien d’intéressant.
Et au fond ça signifie qu’elle ne veut rien dire. Il n’insiste pas.
*
Pierre et Marine se sont retrouvés pour déjeuner. Ils se sont précipités dans un café parce qu’il s’est mis à pleuvoir. Le café est bondé, les garçons vont et viennent, les clients sont un peu excités par la pluie, contents d’être entre amis à l’abri. Les cheveux sont mouillés, les parapluies dégoulinent, ça crée une sorte d’intimité.
Marine aime bien les cafés. Avant, elle y restait souvent un moment pour lire ou même écrire. Elle aimait y être seule et entourée à la fois. La présence anonyme des autres la réconfortait quand elle se sentait seule. Elle choisissait un coin calme, chaud et un peu en retrait. Le café-crème et la chaleur l’engourdissaient un peu parfois. Après elle pouvait rentrer chez elle.
Elle est contente d’être là, avec Pierre.
*
Eve n’a pas trop envie de rentrer. Elle se sent protégée à l’hôpital. Dehors il faudra reprendre le combat. Le combat de tous les matins : se lever et se demander pourquoi. Pour Marine. Pour son père aussi. Mais ont-ils vraiment besoin d’elle maintenant ? Marine s’éloigne de plus en plus, quoi qu’elle en dise. Et son père, elle ne l’a jamais vraiment délivré de ses fantômes. Elle s’en est donné du mal, pourtant. Comme pour Marine. Ce n’était pas si simple. On aurait dit que plus le temps passait et plus la douleur était grande. Elle se souvient qu’une institutrice avait semblé remarquer :
-Pense à toi , Eve.
Et elle lui avait souri.
Il avait même fallu renoncer à Hadrien. Pourtant Hadrien était doux et drôle.
*
Paul et Claire sont venus passer quelques jours à Paris. Marine et Pierre les emmènent voir la maison.
Il faut environ une heure pour y arriver. C’est une assez grande maison dissimulée par la forêt. Marine avait tout de suite adoré l’endroit. Evidemment, comme Pierre, elle avait constaté qu’il y aurait pas mal de travaux et qu’ils n’étaient pas près de l’habiter vraiment. Mais ils n’étaient pas pressés. Et puis ils se réjouissaient de tout modifier, à leur façon. Il faudrait même abattre quelques cloisons et laisser entrer la lumière. Marine imaginait un grand salon au lieu de trois petites pièces sombres en enfilade. Elle avait envie d’espace. D’espace et de simplicité. Quelques meubles seulement : du bois clair, du verre et juste quelques objets auxquels ils tenaient.
Il fait beau et prendre un verre dans le jardin est vraiment très agréable. Paul observe Pierre. Il le trouve bien maintenant.
X
Elle lui tend une feuille mais elle ne dit rien. Il lit :
« J’aurais voulu vous faire plaisir. J’ai toujours envie de faire plaisir à ceux que j’aime et je vous aime. Mais je perds courage, je suis fatiguée. Fatiguée de lutter, de me forcer à vivre. Je me lève parce qu’il le faut, je mange parce qu’il le faut, je travaille parce qu’il le faut. Je ne sais plus de quoi j’ai envie, de rien sans doute, de néant. Ou plutôt il me semble que ma seule envie c’est de vivre avec vous, pour vous. C’est difficile de renoncer.
Et puis toujours l’idée que je me trompe, que je suis comme tant d’autres patients. C’est ça le pire, ne pas être pris au sérieux, le sourire de l’entourage, votre silence.
Je ne peux pas continuer. Au fond, décider de mourir ce n’est pas forcément échouer. Vous m’avez aidée puisque je suis maintenant capable de prendre une décision. »
-Ce sont mes dernières paroles, lui dit-elle après un long silence ,…du moins je le pensais.
Elle rit nerveusement.
Pierre a envie de la frapper.
*
Vous savez, Docteur, le problème c’est que ma fille ne m’a jamais aimée. En tout cas, depuis que mon mari est mort. Je ne l’ai pas remarqué tout de suite. Elle était encore toute petite et je m’occupais bien d’elle. Elle était bonne élève : les institutrices l’entouraient parce que son papa était mort. Elle semblait se remettre peu à peu. Au bout de quelques mois elle avait même cessé de parler de lui. c’était moi qui devait insister pour qu’elle m’accompagne au cimetière. On se disputait toujours dans ces moments-là.
Comme fatiguée par ces souvenirs douloureux, elle se tait quelques instants. Enfin elle sourit :
-Oh, ce n’était pas bien grave, elle boudait et puis ça passait. En fait, quand on rentrait, elle filait dans sa chambre en me disant qu’elle allait lire. Et je ne la retrouvait que pour le dîner. Je n’avais jamais besoin de vérifier si elle avait fait ses devoirs. Au fond, je n’avais pas vraiment besoin de m’occuper d’elle.
*
Pierre et Marine sont allés passer le week-end dans leur maison. Ils avaient décidé de commencer les travaux. Mais il y a du soleil et il fait doux. Alors ils se sont installés dans le jardin.
-Je t’emmènerai à la montagne, Marine.
Marine est surprise. C’est la première fois que Pierre lui parle de la montagne. Ou presque. Elle se souvient qu’un jour, alors qu’il était très fatigué, peut-être découragé, il lui avait dit que la montagne lui manquait. Elle n’avait pas vraiment prêté attention à cette remarque parce qu’elle s’était souciée de le réconforter.
Elle se sent un peu inquiète parce qu’elle n’est pas sûre d’aimer la montagne. Il faut dire qu’elle la connaît peu. Elle y est allée, deux fois peut-être, quand elle était petite, peu après la mort de sa mère. Pour elle la montagne, c’est la peine, l’envie de hurler son chagrin.
Pierre ressent le malaise de Marine alors il lui prend la main et sourit :
- Tu verras.
*
Il paraissait très abattu mais il ne tournait pas le dos. Pierre pensa à un masque grec. Cette impression était renforcée par l’immobilité du jeune homme. Au bout de quelques minutes il cilla et sembla sortir d’un rêve :
-C’est vous, Docteur, dit-il d’une voix douce.
-Oui, répondit Pierre.
-Je suis fatigué, Docteur, je crois que je suis un peu malade ces derniers temps. Qu’en pensez-vous ?
C’était la première fois que le jeune homme reconnaissait sa souffrance et qu’il demandait de l’aide explicitement. Pierre eut peur de tout gâcher. Evidemment il ne fallait pas se tromper, il fallait trouver les mots.
-Je pense que vous avez besoin d’aide en effet. C’est pour cela que vous êtes à l’hôpital.
-Je comprends, dit-il.
Il ferma les yeux. Peu à peu il parut se détendre. Pierre resta un long moment à l’observer. il avait maintenant l’air d’un petit garçon.
Plus que jamais Pierre eut envie de le protéger.
Elle se laisse aller, c’est évident. Il y a quelques mois, avant l’interruption, elle était une assez jolie femme d’une quarantaine d’années. Mais à présent elle semble avoir renoncé à toute coquetterie. Pas une trace de maquillage, les yeux cernés, les lèvres pâles et comme desséchées. Elle ôte très peu ses gants, des gants défraîchis, inquiétants, menaçants, au fond. Elle continue à prendre de nombreuses douches et des bains prolongés mais elle dit que ça ne suffit pas à la rassurer. Alors elle dort beaucoup. Pourtant elle n’est jamais reposée. Elle se sent vide et incapable de répondre aux attentes de son mari. D’ailleurs récemment il est parti en claquant la porte. Et il n’est pas rentré de la nuit.
Elle dit qu’elle s’en moque, qu’elle préfère quand il n’est pas là. Au moins elle ne doit pas se forcer, elle peut rester allongée, sans même avoir à faire semblant de lire ou de regarder un film. Et personne pour lui demander si elle a mangé, si elle a pris ses médicaments, si elle a téléphoné à sa mère… C’est ça le plus dur, cette complicité entre son mari et sa mère. Ils se confient leur amertume : elle est ingrate, elle n’aime personne, en bref, elle ne mérite pas leur amour. Elle est bien convaincue de ça, elle ne s’est jamais sentie digne de l’amour de quiconque. Simplement elle espérait qu’un jour quelqu’un la convaincrait du contraire. Elle dit que maintenant elle sait que ça n’arrivera pas.
-Alors je dors, conclut-elle.
*
Ils ont envie d’un jardin.
Ils viennent d’acheter des rosiers. Pierre aime voir Marine s’occuper de ses roses. Dans ces moments-là elle semble détendue, sereine. Alors Pierre se sent bien.
-Je me demande si ça plaira à Eve, dit Marine. J’ai hâte qu’elle puisse venir.
Marine se surprend à espérer que sa sœur accepte de passer quelques jours avec eux. Elle a envie de la retrouver. Elle se sent forte maintenant : elle pourra l’aider.
Hier son père lui a téléphoné. Il était tout ému parce qu’Eve l’avait appelé Papa. Il riait et disait qu’il y avait bien longtemps que ce n’était pas arrivé :
-C’est bon signe, non ?
Oui, Marine était d’accord, c’était bon signe, on pouvait espérer…
*
Et Eve est venue, en effet. Elle était calme et confiante. Elle a visité la maison et déclaré qu’elle était idéale, à l’image de Pierre et de Marine. Elle a observé longtemps un tableau de Michel Ange :
-Elle est belle mais comme elle est triste. Ou alors inquiète. C’est étrange qu’elle ne regarde pas l’enfant. On dirait qu’elle sait déjà qu’elle va le perdre.
Cette opposition entre la scène d’allaitement et la tristesse du regard, un regard qui n’est pas dirigé vers l’enfant mais vers quelque chose ou quelqu’un dont on ne sait rien, c’est bien ce qui a toujours frappé Marine. Ce beau visage triste, est-ce celui d’une vaincue ? N’empêche, Marine aime ce tableau et a décidé de l’accrocher dans la bibliothèque. Pierre était d’accord.
*
-Les voix disent de vous parler…
Pierre reste silencieux mais il aide son patient d’un signe de tête. Le jeune homme poursuit, inquiet, redoutant on ne sait quelle vengeance.
-Elles disent que vous voulez sans doute m’aider… avant elles disaient de me méfier.
Un silence et puis, il ajoute, comme indigné :
-Elles m’obligeaient à me taire… Vraiment, elles avaient interdit…
Le patient se trouble. Il regarde vers le plafond, ses lèvres s’agitent légèrement mais Pierre n’entend rien.
-Pardon ? dit-il.
-Mmm, non je ne veux pas les écouter, elles recommencent…
il hurle maintenant :
-Elles me rendront fou. Non je n’ai pas peur, je ne veux plus vous entendre, partez, laissez-moi.
Il répète « laissez-moi » inlassablement, pendant une vingtaine de minutes. Fort d’abord et puis de plus en plus faiblement. Il a les yeux mi-clos, il semble lutter pour ne pas les fermer tout à fait. Par moment il cède et tout son visage s’affaisse. Mais très vite ses paupières se soulèvent, lentement, avec effort. Il souffre. Et Pierre ne peut pas le soulager ; il ne doit pas le faire s’il veut l’aider vraiment.
Le jeune homme n’en peut plus de lutter, il se recroqueville, il maintient sa tête entre ses genoux serrés. Ses bras pendent dans le vide puis soudain s’agitent : il chasse les démons qui le tourmentent.
*
Le père de Pierre vient de l’appeler.
-Ta mère va mal. C’est incroyable, lui dit-il, depuis quelque temps elle avait l’air tellement bien. Tu sais on s’est beaucoup promené ensemble et elle semblait contente, détendue. Et hier soir ça a recommencé. Viens vite !
Pierre prévient Marine. Elle souffre de voir qu’il va encore affronter seul toutes ces difficultés. Alors elle propose de l’accompagner. Elle insiste et Pierre la remercie.
Ils s’en vont tout de suite. Pierre est anxieux, ça se voit. Marine se tait : elle voudrait trouver les mots.
Le père de Pierre accourt dès qu’ils arrivent :
-Hier soir elle était complètement abattue. Elle est restée plusieurs heures assise dans le fauteuil en face de la télévision qui ne fonctionnait pas, les yeux dans le vague. Vers minuit, parce que j’insistais, elle s’est décidée à se coucher. Une fois alitée, elle a murmuré qu’elle voulait mourir. Mais ce matin elle ne tient pas en place…
Il est interrompu par sa femme qui se précipite vers la porte et embrasse son fils avec effusion. Elle va ensuite vers Marine
-Oh, ma chérie, ça va aller, il ne faut pas vous inquiéter.
Marine l’embrasse et lui sourit.
-Je vais m’en tirer vous savez. Oh, bien sûr, un cancer, c’est long, c’est douloureux mais je serai forte. Et puis vous seriez trop malheureux sans moi, vous avez besoin de moi. Surtout toi, Pierre. Ne dis pas le contraire, que deviendrais-tu si je ne n’étais pas là pour m’occuper de toi ?
Son débit est stupéfiant. Impossible de l’interrompre :
-Je sais que le cancer du poumon, ce n’est pas bon mais je suis prête. Je vais appeler ton oncle, mon chéri, il me soignera.
Pierre arrive à rappeler que son oncle est décédé depuis plusieurs années déjà et qu’il ne comprend rien à cette histoire de cancer. Mais elle n’écoute pas :
-Bah ce ne sera que la cinquième fois que je serai soignée pour ce genre de choses. J’ai l’habitude ! Et puis je me sens forte, vous ne pouvez pas savoir !
Elle les regarde avec fierté et reprend tout de suite :
-Mais entrez, je vais préparer un repas, je ne suis pas encore morte, vous savez. Ou plutôt, attendez, je téléphone à ton oncle. Non, il faut que je fasse les courses. Cette chimio m’épuise. Mais je vais y arriver, ne craignez rien. Bon les courses. A moins que nous n’allions au restaurant. J’aimerais bien vous inviter au restaurant pour fêter ma guérison… ma future guérison. Oui je suis sûre qu’on peut déjà la fêter... Mais, Michel, à quelle heure dois-je être à l’hôpital aujourd’hui ? Je crois que je vais aller voir un homéopathe aussi, on ne sait jamais. Oui, oui, Michel, je t’entends ricaner. Eh bien, non, cette fois je ne t’écouterai pas. Tu voudrais déjà me voir morte, toi !
Le père de Pierre est livide. Il semble maintenant incapable de la moindre réaction.
-Bon je vais à l’hôpital, les enfants. A plus tard.
C’est Marine qui réagit la première. Elle fait mine de l’accompagner. Elles sortent. Une fois dehors Marine la prend par le bras et l’emmène vers un banc, à l’ombre. Surprise elle se calme et accepte de s’asseoir. Pierre les observe de la fenêtre. Il voit sa mère s’apaiser un peu et écouter attentivement Marine. Ensuite elles restent un moment silencieuses puis elles rentrent. Marine emmène la mère de Pierre dans sa chambre. Peu après elle redescend et elle annonce qu’elle dort.
*
Elle a passé trois jours chez ses parents et est de retour à l ‘hôpital comme convenu. Pierre se demandait si elle reviendrait : il est soulagé. Il l’accueille en souriant. Elle a mauvaise mine. Elle porte une épaisse veste de laine et semble avoir froid. Elle est pâle, maigre aussi, bien sûr même si ces dernières semaines elle avait repris un peu de poids.
-Je sais qu’on vous le dira, si ce n’est déjà fait, dit-elle, hostile, alors je vous préviens : j’ai perdu deux kilos pendant le week-end. Et … je suis ravie !
Elle prononce ce dernier mot en insistant sur chaque syllabe.
-Je suis à un poids idéal, je me sens en forme ! je ne comprends pas pourquoi vous voulez tous que je grossisse. Je suis bien placée pour savoir ce qui me convient, tout de même.
Elle accompagne ces mots de quelques gestes des bras. Mais elle ne regarde pas Pierre.
Elle est au bord de la colère :
-Vous croyez que c’est amusant de manger avec Papa-Maman qui m’observent et m’encouragent : « Encore un peu de viande, ma chérie ? » « Mais reprends donc un peu de glace, mon poussin ». C’était… dégoûtant, dégoûtant.
Elle se tait un bref instant puis poursuit :
- Alors j’ai vomi. Longtemps. Et enfin j’ai pu respirer à nouveau, je n’étais plus une outre.
Elle se contient, elle ne veut pas se laisser à aller à pleurer devant Pierre :
-Quelle horreur ! Pour ce que vous en avez à faire d’ailleurs.
Elle serre les poings.
*
Quand il la revoit , quelques jours plus tard, elle paraît moins fermée. Elle esquisse même un léger sourire après s’être assise et elle prend assez vite la parole :
-Je ne vous ai pas encore raconté ma maladie.
Pierre la regarde attentivement et l’encourage à poursuivre d’un signe de tête.
-J’avais six ans. Une sorte d’angine qui a mal tourné. Je ne me souviens plus bien, il faudrait que je demande à ma mère. Mais je me souviens que j’ai manqué l’école assez longtemps. Je crois que je dormais beaucoup. J’avais de la fièvre. Maman m’a raconté que je délirais même un peu par moment. Elle m’a dit que je tenais des propos bizarres, peu cohérents. Je riais aussi, comme ça, sans raison... Le médecin l’avait rassurée.
Elle reste silencieuse un moment, les yeux dans le vague. Puis elle ajoute :
-Maman se faisait du souci. Je me rappelle qu’elle me préparait des repas, des repas spéciaux, rien que pour moi. Elle me disait que ce serait bon pour ma santé, que ça me permettrait de me rétablir plus vite. J’étais flattée , j’avais l’impression que, pour une fois, Maman s’occupait de moi avant tout, avant Papa.
*
Ils se sentent bien dans leur maison. Ils aiment l’arranger à leur goût. Dès qu’ils le peuvent, ils vont ensemble faire des achats. Marine a tenu à installer dans la bibliothèque l’écritoire que Pierre lui a offert. Il sait qu’elle y conserve les lettres qu’il lui a écrites quand elle était en Italie.
Pierre commence à craindre un peu moins que Marine ne parte à nouveau.
Comme si elle avait entendu ses pensées, elle vient vers lui et l’embrasse :
-On est bien, lui dit-elle.
-Oui, répond Pierre, comme jamais.
*
-C’est un cauchemar ! Je sais, j’ai de nouveau cessé de venir. Je ne vous ai pas même prévenu. Je suis honteuse de cela mais ce n’était pas possible. C’est allé vite cette fois-ci. Je n’ai pas eu le temps de me rendre compte. Je me suis seulement surprise à saisir de deux doigts précautionneux la poignée de la porte de mon immeuble. Et j’ai pensé : « Ça recommence, cette fois, ça recommence vraiment. »
Elle avait eu peur alors elle avait trouvé le courage de le rappeler pour demander un nouveau rendez-vous. Elle craignait qu’il ne se fâche et refuse de s’occuper d’elle à nouveau. Elle le remercie de la recevoir encore. Elle dit que cette fois c’est la bonne, qu’il faut vraiment qu’elle se soigne, que ça ne peut plus durer.
Elle est installée au bord du fauteuil, elle s’efforce visiblement de toucher le moins possible un siège que tant d’autres occupent avant et après elle. Un moment elle se laisse aller à poser le bras sur l’accoudoir mais vite elle se ressaisit et croise les mains fermement. Elle a gardé ses gants.
Elle se doute que Pierre comprend alors elle sourit, un sourire d’excuse, une petite fille qui s’excuse. Mais très vite son visage redevient grave et elle reprend son récit :
-Puisque je suis là, autant tout vous dire. Mais sachez bien que je me trouve ridicule. C’est même ça le plus dur d’ailleurs : savoir qu’on a tort et ne pas arriver à se détacher de son angoisse. Quand je me lave les mains, quand je désinfecte mes chaussures, celles de mon mari, quand je me douche, quand je refuse d’ouvrir le courrier, oui ça non plus je ne peux pas le faire, enfin chaque fois que je cède à mes frayeurs, je me répète : « Ça n’a pas de sens, ça n’a pas de sens, ça n’a pas de sens » comme ça, sans arrêt. Et ces mots-là non plus n’ont pas de sens, ils m’évitent seulement de me tordre de souffrance. Et, moi qui n’ai jamais cru en Dieu, je joins les mains et je regarde le ciel en les prononçant.
Elle pleure quand elle précise que son mari l’a surprise.
-Il n’a rien dit. Il est venu vers moi et m’a installée dans le canapé puis il m’a préparé un thé. Je n’ai rien pu dire non plus mais j’ai pensé que je ne pouvais plus lui imposer ça.
Elle trouve son mari beaucoup plus attentionné depuis qu’elle s’est enfoncée davantage dans le maladie. Sa mère aussi se montre patiente. Comme elle ne l’a jamais été.
-Vous croyez qu’ils changeront à nouveau quand j’irai mieux, Docteur ?
*
Elle est assise à terre, contre le mur. Elle ne l’a pas salué, ne l’a même pas regardé. Mais elle s’est présentée spontanément tout de même.
Ses longs cheveux cachent son visage. Elle est immobile. Pierre la regarde. Il continue à la trouver physiquement menaçante. Il s’attend toujours à la voir bondir sur lui. Elle a décidément le charme inquiétant des plus beaux félins.
Alors qu’il pensait ne pas l’entendre de toute la séance, elle finit par dire, d'une voix blanche :
-Je n’existe pas.
Elle n’a pas bougé et déjà elle retourne à son silence.
Pierre se souvient du jour où elle a pu lui raconter qu’après la mort de son père, elle avait l’impression qu’il vivait toujours, que c’était sa mère, les gens qu’elle croisaient dans la rue, tous les autres qui étaient vraiment morts. Elle seule vivait. Et son père.
A l’époque elle ne parlait plus, bougeait peu. Sa mère l’avait surprise en train de se livrer à de curieux mouvements. S’assurait-elle qu’elle vivait vraiment ?
Elle se lève, se dirige vers Pierre. Elle s’approche de lui et d’un geste presque médical, palpe sa main. Puis elle le regarde.
-Je me suis surpris à douter de ma propre existence, raconte Pierre à Marine.
Elissandre
Posté le 08.08.2007 par elissandre
VII
Paul a téléphoné. L’accouchement s’est bien passé. Pierre et Marine se retrouveront à la maternité. Marine ouvre le tiroir de la commode et prend le petit coffret rouge qu’elle y a déposé quelques jours plus tôt.
Pierre lui avait demandé de l’aider à choisir un cadeau pour sa filleule. Elle lui avait conseillé un bijou :
-tu sais comme c’est émouvant de retrouver un petit bijou qu’on a porté quand on était bébé.
Pierre ne se souvient pas vraiment. En tout cas il ne possède aucun bijou. Mais il aime ceux de Marine et se réjouit à l’idée que la fille de Paul puisse éprouver comme Marine le plaisir de porter un objet qu’elle aimera contempler.
Quand la vendeuse a disposé devant eux une dizaine de petits pendentifs, Pierre a regardé Marine. Elle l’a invité à observer les petits personnages, des pantins, des animaux, des croissants de lune et des étoiles. Elle l’a vu sourire et demander à voir de plus près un petit ourson tout rebondi. Il était parfaitement adapté à un bébé et ça plaisait à Pierre.
Lorsqu’ils quittent leurs amis, Pierre et Marine sont pensifs. Marine rompt le silence :
-On aura des enfants, tu crois ?
-Bien sûr, répond Pierre.
Marine se sent bien. Elle aime Pierre. Elle le lui dit.
*
Eve est en larmes. Elle attend sa sœur devant la porte de l’appartement. Quand elle l’aperçoit, elle se dirige vers elle en continuant à pleurer. Marine pense qu’elle devrait prendre Eve dans ses bras. Mais elle ne peut pas. Pas aujourd’hui. Elle était si heureuse…
Elles entrent. Eve ressent la froideur de sa sœur. Alors elle cesse de pleurer. Et très vite elle se montre agressive :
-Excuse-moi, je te dérange, évidemment…
Marine lui sourit et l’entraîne vers le canapé. Eve se blottit contre l’épaule de sa sœur, qui, résignée et attendrie aussi, se met à lui caresser les cheveux. Eve pleure à nouveau. Elle s’accroche à Marine qui se sent impuissante et en a assez de se le reprocher. Mais cette fois encore elle se tait.
Eve va se calmer, s’excuser et puis partir. Fuir, plutôt. Ça aussi Marine le sait. Et elle ne voudra pas la retenir. Elle lui dira :
-Va voir ton médecin, Eve.
Eve lui répondra de ne pas s’inquiéter :
-Ce n’est rien, tu sais bien. Je suis comme ça. Mais je me sens mieux déjà. Grâce à toi, Marine. Embrasse Pierre. Et ne t’en fais pas, hein ?
Après le départ de sa sœur elle veut se remettre au travail. Mais elle n’y arrive pas. Elle se sent fatiguée.
-Ça ne peut pas continuer, dit-elle aux chattes en leur caressant la tête.
Elle semblent sages et posées et Marine aime bien les imaginer en confidentes attentives et indulgentes.
*
Heureusement Pierre rentre peu après le départ d’Eve et il rassure Marine : bien sûr qu’elle n’est pas responsable du chagrin de sa sœur. Il l’emmène marcher dans les rues de Paris. Ils marchent longtemps.
-j’aurais voulu que tu la connaisses, Pierre. Elle disait parfois que nous, les jumelles, nous n’avions pas besoin des autres. Mais elle se trompait. En tout cas, moi j’avais besoin d’elle. Eve ne voulait que moi, c’est vrai. Un jour je lui ai dit que c’était à cause d’elle que Maman étaient morte. Je lui ai crié qu’elle avait dû se sentir inutile et qu’elle avait choisi de mourir pour nous punir. Eve m’a giflée, elle m’a donné des coups de pieds. Je ne criais pas, je savais que je n’aurais jamais dû dire ça.
Quand Papa est rentré le soir, il a bien vu que ça n’allait pas. Mais il ne nous a rien demandé. Et nous n’avons rien dit. Je me souviens que nous étions en sixième. Le lendemain nous sommes allées au collège comme tous les autres jours, comme si rien ne s’était passé. Mais nous étions tristes et c’est avec soulagement que j’ai gagné ma classe pendant qu’Eve se dirigeait vers la sienne.
Pierre est étonné que ni Marine ni Eve n’aient jamais plus parlé de cette scène. Marine dit qu’aujourd’hui encore elle a honte. Et pourtant elle pense qu’elle n’avait peut-être pas tout à fait tort.
*
Il est couché, il fait face au mur, comme souvent. Pierre s’assied. il attend. Le jeune homme ne dit rien. Depuis cinq séances il n’a pas dit un mot. Pierre ne sait pas s’il est conscient de sa présence. Il ne voit pas s’il dort. Impossible de savoir si ses yeux sont ouverts. Il est maigre et raide. Même ses cheveux, hirsutes, sont comme volontairement dressés sur sa tête. On dirait que tout en lui se veut hostile. Son corps est une barrière. On ne passe pas, semble-t-il dire.
-Vous pourriez me demander ce que j’en pense !
Pierre sursaute. Il ne s’attendait pas à des paroles.
-Ce que vous pensez de quoi ? demande-t-il de façon aussi calme que possible.
Le malade se retourne et laisse voir une balafre sur la joue droite. Ce n’est qu’à ce moment-là que Pierre aperçoit une fourchette par terre, près du lit.
-Vous êtes responsable, dit le malade. C’est vous qui l’avez voulu.
Pierre lui dit qu’il va le faire soigner et il se lève.
-C’est à vous de me soigner, lance le malade. Il crie. Puis il hurle. Toujours la même phrase. Pierre l’entend encore quand il entre dans son cabinet.
*
Marine est allongée dans le canapé. Elle se repose : elle a beaucoup travaillé. Elle pense à Eve et se souvient d’un été à la mer. C’était peu après l’accident. Leur père avait voulu partir, changer d’air comme il avait dit. Elle s’en était réjouie. Sa sœur et elle avaient réussi à surmonter leur douleur. Eve avait beaucoup aidé Marine pour cela. Une toute petite fille qui en soutenait une autre... Marine ne trouvait plus la force, Eve lui donna à manger, l’aida à se lever, à s’habiller. C’était bouleversant de la voir faire le clown pour que sa sœur rie :
-Regarde, Marine, regarde !
Marine souriait, un peu, comme pour faire plaisir à sa sœur. Eve le sentait bien. Mais elle continuait, ne perdait pas espoir.
Et quand arriva l’été, Marine allait mieux. Elle se souvient du plaisir qu’elle avait éprouvé à faire les préparatifs. Le départ, le voyage, tout s’était bien passé. Le petit appartement que leur père avait réservé était agréable, très clair. Eve et Marine partageraient la même chambre. Tout irait bien.
Et les premiers jours tout avait été idéal. Marine, Eve et leur père avait reconstitué une famille. L’absence se faisait un peu moins sentir.
Puis ce fut cette tristesse qui s’abattit sur Marine quand elle vit une petite fille et sa mère s'enfoncer dans la mer et jouer avec les vagues. La mère portait dans ses bras son enfant qui riait aux éclats. Apeurée et heureuse à la fois, elle se serrait contre sa mère. Marine n’avait pu retenir ses larmes. Eve n’avait pas compris mais elle avait semblé soudain tellement découragée que Marine s’était sentie honteuse : comment pouvait-elle ainsi imposer sa souffrance ? Elle ne secourait ni Eve ni son père. Pourtant eux aussi avaient du chagrin.
Ce sentiment de honte, Marine le ressentit intensément. Alors elle se fit violence : Il ne fallait plus qu’elle montre sa tristesse aux autres. Pendant plusieurs années, elle se tint à cette résolution.
Machinalement elle vient de sortir un paquet de gâteaux et s’apprête à en manger un. Elle se souvient que, les trois ou quatre années qui suivirent, elle n’avait mangé avec plaisir que des gâteaux et des bonbons. Le reste elle le mangeait sans faim. Il lui arrivait d’éprouver du dégoût. Mais elle le taisait, plus rien ne devait inquiéter Eve.
Elle range les gâteaux parce qu’elle sait que Pierre va rentrer et qu’elle peut enfin être sincère.
*
Pierre est fatigué. Aujourd’hui il a vu un de ces patients les plus difficiles ,
-Celui qui s’était blessé au visage, tu sais.
Marine se souvient qu’en effet, Pierre lui a parlé de ce patient. Elle s’était demandé comment Pierre arrivait à supporter ça et elle le lui avait dit.
Il ne parlait pas beaucoup de son travail. Mais il avait, depuis peu, ressenti le besoin de raconter à Marine. Elle l’écoutait. Elle aurait voulu entrer dans la chambre du patient et lui crier d’arrêter de s’en prendre à Pierre. Elle l’aurait secoué, elle lui aurait dit qu’il ne méritait pas Pierre ... Mais elle savait que ça n’aurait eu aucun sens.
Pierre avait été ému par sa réaction et il le lui avait dit. Parfois il avait besoin que quelqu’un le protège, lui aussi.
- Il était là, allongé comme toujours, la face contre le mur, il ne bougeait pas. Rien, pas un mot, pas un soupir. Je pensais à ce que tu m’avais dit. Moi aussi j’avais envie de le secouer. Et je m’en suis voulu. Alors je lui ai parlé, je lui ai dit que j’étais là pour le soigner et que je voulais le soigner. Il a ri. J’ai trouvé que c’était pire que tout, je n’ai pas supporté son rire. Et c’est ça qui m’inquiète parce que, au fond, c’était une réaction et je n’aurais pas dû la ressentir comme une agression.
Pierre parla longtemps. Mais il n’arriva pas vraiment à se détendre ce soir-là.
*
-Vous savez, Marine, Pierre était extrêmement taciturne. J’aurais tellement voulu qu’il me raconte ses journées, ses copains enfin tout. Mais non.
-Maman, tu as toujours su ce qui était important, tout de même.
-Je ne sais pas, je ne sais pas. Enfin moi j’aurais voulu qu’on soit un peu complices. D’habitude, un fils et sa mère… je ne sais pas moi… Il restait des heures dans sa chambre… Impossible de l’en faire sortir. « Pierre, viens prendre un goûter avec moi » « Merci, je n’ai pas faim ». Ah ! il était poli et jamais de problèmes. Ça non. Les voisines se plaignaient de leurs enfants qui étaient toujours en train de mijoter des mauvais coups. Ils embêtaient la maîtresse…Pas Pierre. Pierre était sage. Mais il préférait sa chambre. Ou alors sa forêt ou je ne sais pas. Je ne savais pas où il était. Ça me mettait hors de moi…
-Maman, arrête. On ne va pas reparler de tout ça. C’est passé. Hein ?
Pierre a parlé doucement, gentiment. Mais sa mère s’emporte :
-C’est toujours la même chose. Toujours maintenant. Il n’est pas là. Je ne peux pas lui parler. Jamais. Vous trouvez ça normal, vous , Marine ?
Mais Pierre l’interrompt :
-Laisse, Marine, s’il te plaît !
Il sait bien que dire ça, c’est déclencher la foudre.
Sa mère se met à hurler qu’elle ne compte pas, n’a jamais compté, que personne ne l’aime et que ce qu’elle a de mieux à faire c’est encore de se pendre.
Marine est bouleversée, Pierre exaspéré. Des scènes comme celle-là, il en a déjà supporté beaucoup. Il est toujours resté calme. Il attendait que ça passe, il consolait sa mère, finissait pas la mettre au lit avant de s’en aller. Mais aujourd’hui, non ! Il en a assez :
-Viens, Marine. Excuse-moi, Papa.
Il embrasse son père, se dirige vers sa mère pour l’embrasser elle aussi. Mais elle s’en va en pleurant. Tant pis, il ne cédera pas. Il a bien le droit de vivre et d’aimer Marine !
*
Il y a longtemps qu’ils ne sont plus allés au restaurant, tous les deux. Pierre et Marine se sont installés près d’une fenêtre. Ils voient des jardins fleuris et même un pré, quelques maisons en pierre. Tout est calme. Le service est un peu cérémonieux et ça faire rire Marine. Pierre est content. Ils se sentent bien.
Les plats qu’ils ont choisis sont savoureux. Le vin aussi. Les joues de Marine rosissent et ses yeux brillent. Pierre la regarde sans rien dire pendant un long moment. Elle sourit puis rit puis feint de se fâcher, se dit mal à l’aise quand il la regarde comme ça. C’est vrai. Mais elle est surtout très heureuse. Elle l’ajoute d’ailleurs.
Pierre dit qu’il voudrait vivre dans une petite maison comme celle qu’il aperçoivent un peu plus loin. Marine se voit bien décorant leur nouvelle maison. Elle a bien envie de vivre dans un endroit qu’ils auraient choisi ensemble.
Alors ils font des projets. Et au moment du café, ils sont décidés.
*
Eve vient d’arriver, des paquets plein les bras.
-C’est bientôt les vacances, Marine, alors je suis joyeuse. J’ai décidé de passer quinze jours au soleil. J’ai fait les magasins. Tu comprends, je n’ai plus rien de convenable à mettre. Il me fallait des maillots. J’en ai acheté six : je n’arrivais pas à me décider. Et puis j’ai trouvé toutes sortes de petites robes légères vraiment mignonnes, tu sais.
Marine admire les robes, pour ne pas décevoir sa sœur.
-je te les donne ! Forcément elles t’iront aussi !
Elle rit, trop fort, trop longtemps. Marine sait ce que ça veut dire.
-Garde-les, Eve. Tu sais, je n’en ai pas vraiment besoin.
-Ah oui, tu restes pour chercher une maison à la campagne. Quelle drôle d’idée ! Enfin si ça te plaît… Mais avant de connaître Pierre, jamais tu ne te serais lancée là-dedans.
-Forcément, pense Marine. Mais elle ne dit rien pour ne pas peiner sa sœur. Eve n’accepte pas encore l’idée que Marine et Pierre forment vraiment un couple. Elle se rassure en pensant qu’il s’agit d’une situation provisoire, que bientôt sa sœur sera à nouveau comme elle.
-Tout de même, quelle idée ! Aller s’enterrer à la campagne ! Et tu te rends compte du travail. Marine, tu ne vas pas bêtement te transformer en fée du logis.
Elle rit à nouveau. Marine s’impatiente un peu mais feint la bonne humeur et sourit. Elle aurait voulu pouvoir parler de ses projets avec sa sœur. C’est à elle qu’elle a envie de confier son bonheur. En ce moment elle ne peut s’empêcher de penser que sa mère lui manque. Elle pouvait tout lui raconter. Sa mère aurait aimé Pierre et tout aurait été simple. Justement avec Eve, rien n’était jamais simple.
La voilà qui sort des chaussures. Elle déballe tout. Des vêtements recouvrent le canapé, les fauteuils, les chaises, le sol même.
Maintenant Eve se met en tête de les essayer. Rien ne va : c’est trop étroit ou trop large, trop court ou trop long, complètement excentrique, impossible à porter. Marine se sent nerveuse. Elle voudrait arrêter sa sœur, qui est ravie, ne se rend compte de rien. Elle sait que les choses vont se compliquer. Elle est inquiète. Finalement :
-Eve, tu ne vas pas bien. Tu es complètement surexcitée.
Mais Eve ne veut pas accepter. Elle reproche à sa sœur de ne jamais être en forme quand elle se sent heureuse. A croire qu’elle le fait exprès !
-Mais non, Eve, et tu le sais.
Eve ramasse ses affaires, feint brusquement d’avoir oublié un rendez-vous et s’en va en embrassant distraitement sa sœur.
Marine s’allonge sur le canapé. Avant toute chose, il faut qu’elle se calme. Que faire ? Eve devrait être hospitalisée. Il va encore falloir attendre des incidents graves pour qu’elle s’y résolve. Marine n’aime pas du tout les projets de vacances de sa sœur. Elle sait que c’est souvent dans ces périodes que les choses s’aggravent. Evidemment Eve tombe toujours sur toutes sortes d’individus peu scrupuleux et il n’est pas rare qu’elle y laisse beaucoup d’argent. Des larmes aussi. Non il ne faut pas qu’elle parte. Marine va en parler à Pierre.
*
Une fois encore elle lui crie que c’est de l’amour qu’elle veut. Elle a accepté de venir vers lui. Et elle lui parle. Pourtant ces derniers jours elle s’était encore cachée tout au fond de son lit. Elle n’avait pas voulu manger, ni boire, ni prendre ses médicaments. Elle lui répétait qu’elle voulait son médecin et pas un autre. Puis elle riait en le regardant. C’était un ricanement plutôt, qui se transformait en sanglots puis en cris. Ça avait quelque chose d’animal. C’était terrible, éprouvant. Il avait eu envie de la confier à quelqu’un d’autre. Il n’en pouvait plus.
Il avait mis sa tête entre ses mains. Et elle avait surpris son geste. Il n’aurait pas cru. Elle avait cessé de hurler et l’avait regardé comme elle ne l’avait sans doute jamais fait. Elle était redevenue un être humain.
-Ne pleurez pas, lui avait-elle dit.
-Il s’était immédiatement ressaisi mais n’avait pas eu le courage de lui dire qu’il ne pleurait pas.
-Alors elle avait continué encore un peu. Elle lui avait dit qu’il était comme son père. Son père pleurait quand elle allait mal, quand elle le repoussait. C’était seulement dans ces moments-là qu’elle était sûr que c’était bien lui. Sinon elle ne savait pas vraiment, elle avait des doutes. Elle pensait qu’il lui voulait du mal. Alors elle criait et elle pleurait.
-Et un jour, il n’était plus là, dit-elle d’une voix enfantine. Elle ajouta :
-Parti, endormi.
Pierre savait que son père était mort quand elle était petite. Sa mère lui avait raconté le suicide, la petite qui avait trouvé le corps.
Quand elle était rentrée, elle avait vu sa fille couchée à côté de son père, la tête sur son ventre. Elle chantonnait une berceuse. Elle regardait au loin. Et ce regard, elle l’avait presque toujours depuis.
Elle avait hurlé quand on l’avait éloignée du corps. Sa mère pleurait en le racontant.
La jeune fille continue à regarder Pierre. Elle se met à chantonner une berceuse.
-Tout va bien, lui dit Pierre.
*
Il se lève de temps en temps, lui ont dit les infirmières. Mais aujourd’hui il est couché, la face contre le mur. Raide, absent. Pierre ne sait pas s’il est conscient de sa présence. Il pense que oui. Alors il reste. Il paraît qu’il a un peu mangé. Il réclame des sucreries, beaucoup de sucreries. Il peut en manger pendant des heures. Pierre aperçoit des papiers de toutes les couleurs sous le lit du malade. Ils ont été consciencieusement pliés et rangés les uns à côté des autres.
Pour le moment le jeune homme est soucieux d’ordre et de propreté : il accepte de se laver. Il a réclamé des feutres. Hier il a consacré plusieurs heures à dessiner. Tout le monde l’encourageait, le personnel et même certains patients. Il restait muet mais on pouvait percevoir un petit sourire de fierté.
Pierre l’avait lui aussi félicité et il avait deviné la satisfaction de son patient. Même si celui-ci n’avait pas tourné la tête dans sa direction ni même levé les yeux. Pierre ne savait pas s’il l’avait reconnu. Pourtant il lui avait bien semblé entendre un « Ça t’en bouche un coin, hein ? » auquel il n’avait pas cru devoir répondre.
*
Pierre vient de rentrer. Marine n’est pas là. Il s’installe à son bureau et s’apprête à travailler. Le téléphone sonne. C’est le père de Marine :
-Bonjour, Pierre. Je viens de recevoir un coup de fil du collègue d’Eve. Il est inquiet : elle n’est plus allée travailler depuis lundi dernier. Trois jours sans nouvelles. Vous l’avez vue, vous ?
Pierre lui dit qu’elle est passée rendre visite à Marine la semaine dernière mais qu’il ne pense pas qu’elle ait donné de nouvelles depuis lors.
-Ça recommence !
Le père de Marine semble complètement perdu :
-Que va-t-on faire ?
Pierre l’invite à passer la soirée avec eux :
-Marine ne va pas tarder.
Il accepte, apparemment soulagé :
-Vous savez, Pierre, maintenant je ne pourrais plus supporter.
-Je ne pense pas qu’Eve soit vraiment en danger. Elle appelle toujours Marine quand la situation devient critique.
-Oui, jusqu’à présent… Espérons… A tout de suite, alors ?
-Oui, à tout de suite.
Pierre se demande s’il viendra. Marine lui a expliqué que, dans ces moments-là, son père était perturbé, indécis et imprévisible. Ce qui ne simplifiait généralement pas les choses.
Il se souvient de leur première rencontre. Ça avait été le hasard. Marine et Pierre sortaient d’un cinéma. Marine s’était brusquement arrêtée et avait appelé :
-Papa, Papa !
Elle avait lâché sa main, avait rattrapé son père et le ramenait vers Pierre. Il avait vu arriver un homme élégant, d’une élégance discrète. Souriant mais un peu mal à l’aise, comme intimidé. Ils s’étaient serré la main, avaient échangé quelques banalités puis s’étaient séparés. Pierre l’avait trouvé un peu fuyant, peut-être.
Finalement si, il arrive. Et même avant Marine. Pierre lui offre un verre, qu’il accepte.
-Je ne sais pas ce qu’elle a. Vous savez, c’était une petite fille très forte. Lors de la mort de ma femme, c’est Eve qui nous a soutenus, Marine et moi. Quand elle nous trouvait abattus, elle nous regardait, préoccupée. Puis elle choisissait ce qu’elle allait faire pour nous. Elle nous proposait une promenade ou préparait un gâteau. Elle était prête à tout. Et le plus émouvant, c’est qu’elle feignait de s’occuper d’elle et non de nous.
-Mais je parle, je parle et vous devez être fatigué, Pierre.
Pierre le rassure. Pourtant ils sont soudain mal à l’aise et le silence règne quelques instants. Pierre hésite puis se décide :
-Il faudrait vraiment qu’Eve accepte de se soigner convenablement. Marine m’a dit qu’elle n’avait plus vu son psychiatre depuis trois mois au moins.
-Mmm…
Pierre se souvient que ces propos, le père des jumelles n’aime pas les entendre. Il sait qu’il est en partie responsable de la situation. Il a toujours éprouvé une espèce de méfiance à l’égard de tout ce qui est psy , comme il dit, en l’absence de Pierre… Il se laisse quelquefois aller aux clichés les plus éculés au grand déplaisir de Marine.
D’ailleurs elle vient de rentrer et elle a entendu ce que Pierre disait.
-C’est vrai, Papa, tu devrais l’y encourager, tu sais.
-Mais tu te souviens, le dernier qu’elle a vu, il avait l’air plus fou que ses patients…
-Non, pitié, pense Marine. Papa, voyons !
-Mais je t’assure, je l’ai vu. D’ailleurs j’ai tout de suite compris qu’il cherchait à la séduire. C’est vrai qu’elle est belle, ma petite fille.
-Papa, ce n’est pas la question !
Cette fois Marine se montre ferme. Elle en a assez de ces inepties. Et son père qui continue à répéter tout ce qu’Eve lui a raconté ! Eve qu’il a vue débarquer chez lui en plein délire… Marine est persuadée que son père n’est pas vraiment dupe. Alors pourquoi ?
-Pourquoi la soutiens-tu dans ce qui lui nuit ? Tu vois bien qu’elle n’en sort pas. Qu’est-ce que tu espères ? Qu’est-ce que tu attends ?
L’exaspération de Marine est de plus en plus perceptible. Et, bien sûr, son père tente d’éluder. Comme il n’y arrive pas, il se lève, s’apprête à s’en aller. Mais Marine le retient :
-Reste, il faut que nous parlions !
Au fond, il en a conscience. Alors il s’assied.
*
VIII
-Bonjour, Docteur !
La jeune fille le regarde avec insistance, lui sourit. Elle ne s’assied pas : elle pose. De toute évidence elle a soigné sa toilette. Elle s’est maquillée et parfumée. Et elle attend qu’il la trouve belle…
Pierre l’invite à s’asseoir.
Bien sûr elle est déçue. Son sourire s’efface, ses yeux se remplissent de larmes :
-Je suis affreuse, j’ai grossi et c’est votre faute. En plus je suis ridicule. Personne ne peut s’intéresser à moi.
Elle sort un miroir de son sac, comme pour vérifier ce qu’elle est en train de dire. Alors elle se met à rire et à pleurer à la fois :
-Dire que j’ai perdu mon temps à me maquiller. Oh, non ! Quelle tête ! Mais je n’en sortirai jamais !
Pierre la voit chercher un mouchoir qu’elle ne trouve pas : elle ouvre toutes les poches de son sac, les rouvre, les referme. Il voudrait lui tendre une boîte de mouchoirs. Mais il craint qu’elle n’y voie du cynisme, de l’indifférence. De toute façon il sait que quoi qu’il dise ou fasse elle va le détester, le rendre responsable.
Parfois lui-même ne sait plus.
Finalement quand elle est un peu calmée, il lui demande de se souvenir. Il sait aussi qu’elle va détester ça, qu’elle va lui dire que le passé n’a pas d’importance, qu’elle voudrait que quelqu’un l’aime, qu’il l’aime, qu’elle se demande vraiment si… Et puis, courageusement, elle se raisonnera et tentera de voir clair en elle.
Pierre sait que c’est difficile, il le lui fait comprendre pour l’aider, pour qu’elle sache qu’il ne la rejette pas. Alors elle sourit. Mais elle ne le regarde plus.
*
Marine en veut à Eve. Elle devrait être avec Pierre et la voilà en train de courir sur un quai de métro parce qu’Eve vient de l’appeler. C’est urgent :
-Viens vite, Marine !
Puis plus rien, un café près du Louvre et c’est tout : Eve avait raccroché brutalement. Impossible d’en savoir plus.
-Il vaut mieux que j’y aille seule, avait dit Marine à Pierre. Pierre n’en était pas sûr mais il n’avait pas voulu s’imposer :
-Appelle-moi si tu veux que je te rejoigne.
Elle lui avait souri, l’avait remercié et était partie.
Pierre aurait voulu que tout cela cesse. Il trouvait Marine particulièrement fragile en ce moment, souvent au bord des larmes, se plaignant d’être fatiguée. Il aurait voulu l’emmener en vacances mais Marine lui avait fait comprendre qu’elle ne pourrait pas s’éloigner tant qu’elle n’aurait pas de nouvelles précises de sa sœur. Il comprenait mais tout de même , il en avait assez. Il aurait voulu protéger Marine de toute souffrance, l’enfermer dans ses bras et ne laisser personne lui faire de mal.
*
Eve a maigri. Elle est pâle, affaiblie. Elle esquisse un pauvre sourire, ne se lève pas pour embrasser sa sœur. Elle n’a pas touché à son café mais elle fume. Marine est surprise : il y a au moins cinq ans qu’elles ont arrêté, toutes les deux. Comme elle veut éviter d’irriter sa sœur, elle ne fait aucun commentaire.
-Je suis fatiguée, Marine. Je crois qu’il faudrait que j’entre à l’hôpital pour me reposer un peu.
Marine tremble. Elle devrait être soulagée et pourtant elle a peur. Elle embrasse sa sœur. Elles pleurent.
-Viens, on va rentrer à la maison.
Marine se rend compte de ce qu’elle vient de dire. C’est ça qu’elle craint. Tomber dans la folie. Avec Eve.
-Viens, répéte-t-elle.
Mais elle se demande où elle doit l’emmener.
*
Pierre a fait le nécessaire et Eve se repose. Pour le moment, elle ne reçoit pas de visites. C’est encore un peu tôt. Mais elle va mieux, d’après les infirmières.
Paul est désolé. Il était retourné en Allemagne et y était resté un peu plus longtemps :
-Tu aurais dû nous prévenir, Marine. Tu sais que Claire t’aurait aidée.
-Merci, Paul.
*
-Je n’aurais jamais dû partir comme ça. J’ai voulu me prouver que j’en étais capable. Je ne voulais plus dépendre de ma mère, de vous. C’est un peu après mon dernier coup de téléphone. Ce jour-là j’ai essayé de vous parler mais je n’ai pas pu. J’aurais dû vous prévenir, vous dire que j’en avais assez, que je ne viendrais plus. C’était ça que je ressentais. J’en avais assez de venir. Il me semblait que je n’avais plus rien à vous dire.
Pierre l’écoute attentivement. Il la trouve volubile. Pour le moment elle se contient mais il voit qu’elle se tord les doigts, elle tente d’enlever ses gants, n’y arrive pas, les enlève puis les remet aussitôt.
Il a pourtant le temps d’apercevoir une alliance. Il ne veut pas intervenir dans le cours de son récit alors il ne pose pas de questions mais il est inquiet.
-Vous comprenez, j’ai pensé que j’avais besoin de vacances, qu’après ça, tout irait mieux. J’étais encouragée par les progrès que j’avais accomplis … deux douches par jour seulement et les gants qui restaient dans mon sac…
Il se souvient qu’en effet lui aussi était confiant. Trop sans doute : il n’avait pas prévu cette décision.
-Et puis j’étais retournée chez ma mère et je l’avais bien supportée. Pour tout dire il me semblait que je ne l’avais plus si bien supportée depuis des années…Enfin, je me suis précipitée.
Elle retire un gant, puis l’autre. Elle ouvre son sac pour les y ranger mais se ravise et les garde en main. Pendant un moment elle reste silencieuse, comme absente.
Pierre ne bouge pas, il attend. Il est soulagé de la revoir et inquiet aussi. Elle vient de vivre de grandes difficultés, c’est évident.
-Je me suis même mariée, dit-elle en éclatant de rire.
Un rire forcé, un sanglot.
-Vraiment je n’en rate pas une.
Les larmes coulent maintenant. Elle tente de cacher son visage à Pierre.
*
-Elle nous a beaucoup parlé de vous, Docteur. Elle nous a fait rire ! Elle nous racontait tout ce qu’elle vous disait. Elle se moque de son débit. Elle dit qu’elle ne veut pas rater une minute, qu’elle veut tout vous raconter. Et ça la met de bonne humeur. Vraiment il y a des années que je n’ai pas vu ma fille de si bonne humeur. Elle va bien mieux, n’est-ce pas, Docteur ? Quand pouvons-nous l’emmener ?
Pierre expliqua et la mère s’en alla stupéfaite. Elle n’attendit pas la réponse qu’il aurait pu tenter de donner au « Mais pourquoi ? » qu’elle avait murmuré.
Pourtant au moment de poser la main sur la poignée de la porte, elle affirma , sûre d’elle à nouveau :
-Elle progresse, elle n’est pas malheureuse, elle n’arrête pas de nous faire rire. Enfin, on ne peut pas rire et souffrir ! Ça va aller !
Et elle partit sans se retourner, de peur de croiser le regard de Pierre sans doute.
La jeune femme entra tout de suite après. Elle resta figée devant la porte pendant quelques minutes puis s’installa comme d’habitude contre le mur. Comme d’habitude aussi, Pierre lui proposa le siège, de l’autre côté du bureau. Elle ne répondit pas mais, pour une fois, elle le regarda.
Elle paraissait moins agressive, un peu moins tendue. Elle finit par fermer les yeux. Puis elle sourit et se mit à chantonner.
Pierre frissonna.
Elissandre
*
La nuit est tombée depuis un moment. Pierre quitte son cabinet. Il a envie de serrer Marine dans ses bras. Il faut qu’il lui dise comme il l’aime, comme il a besoin d’elle.
Marine est en train de travailler. Elle se dit assez contente du travail de la journée.
- Enfin, globalement, précise-t-elle.
Pierre la prend dans ses bras.
*
Eve peut maintenant recevoir des visites mais elle a fait savoir qu’elle voulait être seule encore un peu. Elle n’est pas seule d’ailleurs, personne n’est jamais seul dans ce service. Il faut rencontrer les autres, partager des activités. Le personnel se donne beaucoup de mal pour ça. Eve ne veut pas décevoir. Jamais. C’est ce qui la rend malade. Elle ne comprend pas pourquoi ses efforts restent vains. Elle fait tellement d’efforts. Personne ne sait. Pas même Marine. Surtout pas Marine. Marine dont la bienveillance cache de l’exaspération, cette Eve qui est toujours là, qui l’empêche de vivre. ! Marine se veut douce mais Eve voit bien ce que disent ses sourires. Elle doit disparaître et c’est tout.
Alors Eve disparaît. Souvent. Mais jamais très longtemps. Elle a peur quand elle est seule. Elle ne peut pas s’éloigner de Marine. La dernière fois, elle a vraiment essayé pourtant. Elle est allée acheter une corde.
Elle est rentrée dans la chambre d’hôtel. C’était possible : elle savait comment s’y prendre. Elle a préparé le nœud, la chaise. Vraiment elle a essayé. Elle a pleuré. Longtemps. Elle ne sait pas combien de temps. Puis elle a dormi. Et finalement elle est rentrée chez elle. Elle savait ce qui l’attendait. Pourtant pour une fois elle déciderait seule. Elle téléphona au psychiatre qui la reçut tout de suite.
Maintenant il fallait patienter. Et espérer. Mais elle avait perdu l’espoir. Depuis longtemps. Peut-être même avant que Marine ne l’abandonne.
*
Elle n’a rien mangé de tout le week-end et refuse de sortir de sa chambre. Pierre va la voir. Il la trouve prostrée. Elle semble fixer un point sur le mur. Elle ne bouge pas. Il s’installe en face d’elle. Lui non plus ne bouge pas. Il sent peu à peu sa jambe droite s’engourdir. Alors il finit par croiser les jambes. Elle, elle reste immobile, le regard fixe, toujours.
Puis elle sourit. Elle quitte le point sur le mur et ses yeux se tournent vers lui. elle lui tend la main :
- Bonjour, Docteur.
*
- Vous savez la dernière fois que je suis venue, je me suis demandé comment j’avais pu être assez stupide pour rester absente pendant tous ces mois. Je croyais me venger de vous. Vous savez, toujours cette impression de ne pas compter.
Elle se tut un moment, regarda Pierre. Il resta impassible.
-Oui, je pensais que je vous punissais, j’espérais que vous me regretteriez. Surtout j’espérais que vous vous sentiriez mauvais médecin.
Elle soupira, hésita puis reprit :
-Je ne savais pas que j’étais capable de ça. J’ai eu peur. Et envie de revenir. Mais je n’osais plus. J’avais honte.
Alors elle raconta comment elle s’était peu à peu laissé aller. Elle n’avait plus eu envie de se lever. Pour quoi faire ? Travailler ? il y avait longtemps que son travail ne l’intéressait plus. D’ailleurs qui pouvait s’y intéresser : classer, ranger, transmettre. Et le téléphone, le « suivi de dossier ». Non vraiment, à ce moment-là, elle ne pouvait plus. Elle n’y était pas retournée. Elle leur avait fait parvenir un certificat médical tout de même. Et ça suffisait comme ça.
Donc elle n’avait plus à se lever. Elle dormait. Elle dormit énormément pendant cette période. Sa mère téléphonait de temps en temps. Elle restait vague, parlait de fatigue. Et, pour une fois, elle n’osa pas s’imposer. Peut-être avait-elle peur.
L’obsession de la toilette la quitta pour un temps. Elle crut pouvoir conclure que, tout compte fait, elle avait eu besoin de repos. Tout simplement. Et ce n’était pas en passant son temps dans le cabinet d’un psychiatre qu’elle se reposerait.
Elle continua à se reposer. Puis elle sortit un peu. Le soir. Elle n’était jamais sortie le soir. Elle avait envie de découvrir. Elle s’était vite fait des amis. Enfin pouvait-on parler d’amis ? Mais elle les retrouvait régulièrement et la nuit passait. Il lui restait le jour pour dormir.
Elle pensait que ça lui convenait. Elle envisagea même de trouver un emploi qui serait adapté à sa nouvelle vie. Pendant un moment elle retrouva un peu d’énergie. Mais le sourire ne revenait pas. Ni l’appétit d’ailleurs. Tout avait le même goût. Pas de goût, en fait. Et puis maintenant il y avait l’alcool. Au fond elle sentait que rien n’allait. Mais elle avait l’impression d’avoir tout essayé. Alors elle laissait passer le temps et attendait.
Quand on lui proposa le mariage, elle y vit la solution. Elle allait reprendre une vie normale. Mieux que normale parce qu’elle n’aurait plus besoin de travailler. Elle allait se consacrer à sa maison, à son mari. Ça devait être agréable d’être une femme d’intérieur. En tout cas c’était nouveau. Alors pourquoi pas ? Et puis sa mère était ravie !
La séance se terminait. Elle se leva. Avant qu’il n’ouvre la porte, elle fixa Pierre et lui demanda ce qu’elle allait devenir. Puis, mal à l’aise dans doute, elle lui montra ses gants :
Vous avez remarqué ?
Oui, répondit Pierre.
Posté le 08.08.2007 par elissandre
V
Lundi Pierre a retrouvé son cabinet. Il se sent un peu fatigué. Peut-être ne sera-t-il pas capable d’écouter vraiment. Encore cinq minutes. Il essaie de se détendre. Quelques minutes et il l’écoutera. Si elle parle. Il l’observera en tout cas.
L’infirmier frappe à la porte et laisse entrer la jeune fille.
-Bonjour, lui dit Pierre.
Elle ne répond pas. Elle s’appuie contre le mur, comme d’habitude et, comme toujours, semble prête à bondir. Il fixe son regard sur le mur. Elle ne regarde nulle part, elle n’est pas vraiment là. Elle ne dit pas un mot.
Le temps passe. Pierre n’est pas sûr de savoir, tant pis, lui aussi reste silencieux.
-Au revoir, dit-il quand il est l’heure.
Elle ne répond pas. L’infirmier l’emmène. Pierre se détend un peu. Il boit un jus d’orange, s’assied confortablement, allonge les jambes, ferme les yeux. Il est épuisé. Mais très vite il se ressaisit : il a prévu de se rendre dans la chambre de certains malades.
*
Le jeune homme a le regard extatique et le torse nu. Il ne paraît pas avoir noté la présence du psychiatre. Il s’adresse à un public imaginaire auquel il montre ce qu’il appelle ses stigmates. Pierre constate qu’il est blessé. Il s’assied à sa place habituelle. Le malade est toujours indifférent, apparemment, à sa présence. Pourtant ses mouvements se font plus lents, il ne crie plus, Bientôt il chuchote même. Il s’agenouille et joint les mains. Les yeux au plafond, presque révulsés, il prie. Il reste un long moment dans cette position. Pierre ne cherche pas à attirer son attention : il l’observe. Quand vient le moment de s’en aller, il quitte silencieusement la chambre. Avant d’avoir refermé la porte, il entend hurler « Amen ». C’est un cri de colère et d’indignation à la fois.
*
-Ce n’est pas si simple, Docteur.
La jeune fille est un peu surexcitée. Elle vient d’apprendre qu’elle avait pris deux kilos.
-Ce n’est pas simple parce que je dois toujours me forcer. Vous voyez, je dois me forcer à manger, je dois me forcer à grossir, je dois me forcer à être contente de ce que tout le monde considère comme un succès. Ou en tout cas un bon début, disons. Mais qui se demande si je me plais comme ça ? Et qui sait comme il m’est difficile d’avaler tout ce qu’on me présente matin, midi et soir ? J’ai l’impression de perdre le contrôle, ce n’est plus moi qui dirige ma vie. J’exécute.
Elle se tait un moment, fixe ses mains, croisées sur sa jupe et puis reprend :
-Imaginez que tout ce que vous faites, vous le fassiez uniquement pour faire plaisir aux autres. Tiendriez-vous le coup longtemps ? Eh bien c’est ce que je supporte moi. Tout le temps. Sans répit. Il n’y a que quand je dors et encore.
Pierre lui dit qu’il comprend. Elle rit.
- Vous comprenez ! Vous ne comprenez rien et vous n’avez jamais rien compris. Vous voulez faire de moi quelqu’un de normal. Vous êtes comme mes parents. On ne doit pas sortir de ce qui est prévu. Il faut être comme tout le monde. Ils seraient tellement contents que je leur présente quelqu’un qui a « une belle situation »,des belles manières, et …
Elle se met à rire mais son rire est maintenant presque menaçant. Un ricanement, plutôt :
-Et vous, vous aussi, vous aimeriez que je finisse gentiment mes études et que je me marie et que j’aie des enfants. Vous penseriez que vous m’avez soignée, n’est-pas ? Vous ne valez pas mieux que tous les autres ! Surtout pas de désordre. C’est ça, non ?
Elle sanglote. Elle se lève brusquement. Elle claque la porte.
Pierre ferme les yeux.
Il est en train de prendre des notes quand le téléphone sonne. Sa mère veut rencontrer Marine. Elle a tout prévu : ce sera dimanche. Pierre a quand même le temps de lui préciser qu’il lui téléphonera pour confirmer, que ce n’est pas tout à fait sûr.
*
Ils arrivent après trois quarts d’heure de route. Pierre est inquiet, il craint que sa mère ne peine Marine. Il lui a parlé longuement de sa mère. Elle lui a promis qu’elle tiendrait compte de tout et qu’elle pourrait comprendre. Pourtant il la sait fragile et ne supporterait pas qu’on la blesse.
La mère de Pierre vient ouvrir la porte. Elle est belle. Elle s’est soigneusement préparée, elle s’est même un peu maquillée. Elle semble ravie :
-Pierre, quelle beauté tu nous amènes ! Entrez, Marine, entrez ma fille.
Pierre sourit. Il embrasse sa mère puis son père, qui vient d’arriver et se tient un peu en retrait, sans doute inquiet lui aussi.
-Mais entrez dans le salon voyons ! Elle enlace Pierre et Marine et les entraîne.
Le champagne, les coupes, les gâteaux, tout est prêt. Pierre observe le napperon en dentelle, le petit bouquet de roses. Visiblement sa mère a envie d’accueillir Marine chaleureusement.
-Aux amoureux ! dit-elle en levant son verre.
Pierre n’est vraiment pas à l’aise. Il a l’impression de tenir un rôle. Décidément il ne pourra jamais être lui-même avec sa mère. Il s’aperçoit que son père est en train de le regarder. Il sait ce que Pierre ressent et il aurait tellement voulu que les choses soient différentes.
Maintenant sa mère s’est accaparé Marine. Elle commente sa tenue et ne tarit pas d’éloges :
-Vous êtes ravissante dans cette robe bleue. Et cette redingote assortie ! Mais où trouvez-vous ces merveilles. Et ces chaussures, quelle classe ! Non vraiment, vous êtes superbe ! … Pierre, regarde ces yeux, je n’ai jamais vu un tel bleu. Et pourtant je m’y connais ! Pierre vous a dit que je peignais. C’est la seule chose que je sache faire à peu près correctement. Ça aussi, Pierre a dû vous le dire…
-Maman, je t’en prie !
Pierre craint l’orage. Sa mère est trop exubérante et quand elle se met à son autocritique… Son père croise et décroise les jambes sans arrêt. Ils sont mal à l’aise l’un et l’autre, comme si souvent.
Marine non plus n’est pas à l’aise. Elle a l’impression qu’en ce moment beaucoup de choses dépendent d’elle et qu’il suffirait d’un rien pour que la mère de Pierre perde le contrôle. Pierre lui a raconté, elle sait à quoi s’en tenir. Alors elle sourit et lutte contre l’angoisse. Mais elle sent ses mâchoires se serrer de plus en plus.
La mère de Pierre se veut fidèle au modèle de la belle-mère qui reçoit sa bru pour la première fois. Elle invite les « hommes », comme elle dit, à aller faire un tour dans le jardin pendant qu’elles parleront toutes les deux. Marine a envie de se serrer contre Pierre et, lui, craint de la laisser seule avec sa mère. Alors il s’apprête à dire qu’il voudrait montrer le jardin à Marine mais il n’en a pas le temps. Son père le devance. Il préfère être, seul, victime de la rancœur de sa femme. Il se sacrifie, comme il l’a peut-être toujours fait.
Elle ouvre légèrement la bouche puis la referme. Elle accepte.
Quand ils arrivent dans le jardin, il leur dit d’une voix émue, qu’elle aussi souhaite que tout se passe bien, que depuis qu’elle les a invités, elle prend régulièrement ses médicaments
-Et tu sais que c’est rare, Pierre, ajoute-t-il.
Marine leur sourit.
Un peu plus tard la mère de Pierre les appelle :
-Tout est prêt, annonce-t-elle, enjouée.
Ils la trouvent plus calme maintenant. Tous se détendent et le repas se passe bien. Pierre et Marine parlent de leur dernier séjour dans la maison des grands-parents.
-J’aurais dû y rester plus souvent avec toi, dit la mère de Pierre. Elle baisse les yeux quelques secondes puis se ressaisit et va chercher le dessert.
Pierre ramasse les assiettes et la suit dans la cuisine :
-Ton repas est délicieux, Maman, lui dit-il en passant un bras autour de son épaule.
-Merci mon chéri. Retourne là-bas, je vais me débrouiller.
Il retrouve son père et Marine en train de parler de médecine. Son père évoque son métier avec enthousiasme :
-un art, pas un métier, précise-t-il…
Sur le chemin du retour Pierre et Marine parlent peu. Ils savent qu’un nouveau pas vient d’être franchi.
*
Pierre va devoir partir quelques jours. Un congrès. Il est obligé. Marine l’emmène à l’aéroport. Elle sait que ce n’est que quelques jours pourtant elle est triste. Mais elle essaie de faire bonne figure. Puisqu’il n’a pas le choix. Elle a quand même l’impression qu’il l’abandonne. Il lui a proposé de l’accompagner mais elle a refusé : elle doit pouvoir se passer de lui quelques jours. Elle veut pouvoir se passer de lui quelques jours. Et puis elle se rend compte qu’elle ne pense plus comme ça. Elle ne voit plus aucune raison de s’imposer son absence. Qu’est-ce qu’elle voulait se prouver avant ? Elle sait maintenant qu’être capable de supporter l’absence, ce n’est pas une force. Tout juste de la résignation, tout compte fait. Pourquoi a-t-elle voulu se persuader qu’elle était capable de vivre loin de lui ? Pourquoi s’est-elle imposé cette souffrance, ces jours et ces nuits qui n’en finissaient pas en Italie ? Et il ne fallait pas le lui dire, évidemment, il fallait être forte. C’est ce qu’elle se répétait sans cesse. Elle va lui dire cette fois, elle veut qu’il sache. Elle va lui dire qu’elle tient à lui, qu’elle ne veut pas le perdre, qu‘elle l’aime.
Ils viennent d’arriver à l’aéroport. Elle gare la voiture et, cette fois, n’a pas peur de l’accompagner. Pierre est un peu surpris, un peu inquiet aussi. Il la sent triste. Elle ne s’est encore jamais montrée sous ce jour. Qu’est-ce qui l’inquiète ? pourquoi ce voyage, ou plutôt ce court déplacement de deux jours, la met-il tellement mal à l’aise ?
-Tu sais que je reviens après-demain, Marine ?
Elle répond d’un léger mouvement de tête. Puis elle redresse la tête, respire profondément et sourit :
-Tu as raison, je suis stupide, dit-elle.
-Non, répond Pierre, je voudrais rester avec toi.
Ce ton catégorique étonne Marine, la réjouit.
-Aime-moi, Pierre, dit-elle.
-Je t’aime.
Pierre prononce ces mots avec gravité. Il n’a jamais été léger. Il le lui dit. Elle le sait.
Marine n’a pas le droit d’accompagner Pierre plus loin, une hôtesse le lui rappelle en souriant. Alors elle se blottit contre lui. Puis elle s’en va. Un petit signe de la main et il n’est plus là.
Elle s’installe dans sa voiture et démarre. Un auto-stoppeur lui fait signe. Mais elle l’ignore. Ça lui donne toujours mauvaise conscience. Tant pis.
Quand elle rentre dans l’appartement, elle retrouve Charlotte et Julie. Elle se sont installées dans le même fauteuil et dorment paisiblement. Elles sont tellement gracieuses, le corps tout en boule et la tête délicatement posée sur les pattes de devant. Marine aime embrasser ces petites têtes douces et chaudes, confiantes. Elles savent qu’elles n’ont rien à craindre de Marine. Sauf un départ, peut-être. C’est vrai que Marine a peur. Peur d’avoir peur ! Elle ne veut pas que Pierre la fasse souffrir et personne ne peut affirmer qu’il n’en sera pas ainsi : elle avait tellement aimé sa mère. L’amour, c’est la douleur, la séparation, le contraire de ce que ça devrait être, pense-t-elle. Si elle aime Pierre, il disparaîtra. Surtout, ne pas l’aimer !
Pierre sait tout ça. Marine le dit tous les jours, non par des mots, c’est vrai, mais tout de même. Il sait aussi que la confiance de Marine ne se gagne pas comme ça. C’est dur mais il est prêt. Il n’a pas le choix. C’est drôle, il ne souffre pas. Au contraire, il se sent bien. Un peu d’inquiétude tout de même : il doit être capable de retenir Marine. Mais il se sent fort. Pour la première fois il se sent fort.
*
Marine ne veut pas rester dans l’appartement, à attendre. Alors elle sort. Elle a envie de calme. Elle va à l’Aquarium. La semi-obscurité et les couleurs fluorescentes des poissons l’apaisent. Elle passe d’aquarium en aquarium. Elle rêve. Tout à coup une toute petite fille passe devant elle, la regarde, lui sourit et lui tend les bras. Marine enlace l’enfant. Mais bientôt la mère arrive :
-Joséphine ! Viens ici !
Et Joséphine s’en va. Marine pense qu’elle se souviendra longtemps de cette petite fille qui semblait tellement contente de la voir. Sans doute l’a-t-elle confondue avec une autre personne. Peu importe, Marine n’oubliera pas.
Plus loin, elle retrouve Joséphine. Et c’est tout. Marine s’en va. Elle prend un café en relisant quelques pages de cet auteur qui la bouleverse tant. C’est toujours le même émerveillement, la même communion. Quel bonheur !
Bien sûr c’est plus facile avec les livres. Maintenant Marine doit accepter le bonheur que peuvent lui apporter certains êtres. Elle y arrivera, elle le veut.
*
Pierre a rencontré beaucoup de confrères. Certains sont célèbres, d’autres non. Tous semblent avoir envie de prouver leurs compétences. Pas Pierre. Il est venu chercher de nouvelles informations. Il doit aussi présenter ses recherches mais ce n’est pas ce qui l’intéresse le plus. Pierre n’est pas orgueilleux. Il ne l’a jamais été. Il aime son métier et c’est tout. Tôt ou tard il va rencontrer Luna. Elle sera venue de Rome, évidemment.
Pierre se souvient de sa rencontre avec Luna. Il avait cru l’aimer : elle était intelligente et belle. Pourtant les retrouvailles étaient chaque fois plus décevantes. Il avait fini par comprendre qu’au fond, Luna n’avait pas besoin de lui. Et se sentir inutile en amour… Et puis il avait rencontré Marine et très vite sa présence lui était devenue indispensable. Alors Luna n’avait plus eu beaucoup d’importance. Leur liaison s’était bien terminée, sans souffrance, sauf celle de l’échec, que de nouveaux projets atténuaient toutefois. Il cherchait l’authenticité des sentiments. Elle aussi dans une certaine mesure. Mais elle aimait la réussite sociale et celui qu’elle avait finalement choisi d’épouser la lui offrait : tout le monde attendait impatiemment la conférence de son mari.
-Bonjour, Pierre.
Son accent. C’est sans doute ce qui l’avait d’abord séduit. Et puis ce regard bleu partiellement caché par une frange noire. Elle était toujours aussi belle. Pierre le lui dit mais l’un et l’autre savaient qu’il n’y avait aucune ambiguïté entre eux désormais. Elle le remercia et lui demanda comment il allait. Puis très vite, elle rejoignit le groupe de confrères italiens avec lesquels elle venait d’arriver.
Pierre put se replonger dans la lecture d’un psychiatre américain auquel il s’intéressait de plus en plus mais qu’il ne rencontrerait probablement jamais parce qu’il était maintenant très âgé. Il le regrettait.
Au bout d’un quart d’heure les communications reprirent. Et finalement les deux jours passèrent très vite. Il dut tout de même prendre des somnifères parce que le sommeil ne venait pas.
*
Il descend de l’avion, marche un peu et bientôt aperçoit Marine. Elle est radieuse. Ils s’assoient quelques instants et se regardent en souriant.
-J’ai acheté un meuble pour le salon, dit Marine, j’espère qu’il te plaira.
Elle avait beaucoup hésité. Elle avait envie de décorer l’appartement- elle n’arrivait pas à dire « notre » appartement – mais elle craignait d’imposer ses goût à Pierre, plus exactement, elle craignait de s’imposer.
-Il me plaira probablement, Marine. Et de toute façon, s’il te plaît…
-Non, Pierre, ne te sacrifie jamais, dit Marine, tout à coup très sérieuse, presque autoritaire.
Elle s’en voulait d’avoir utilisé cette expression pompeuse. Et pourtant c’était bien une de ses craintes : Eve avait trop souvent sous-entendu qu’elle s’effaçait devant Marine et ça, Marine ne voulait plus avoir à le supporter. C’était trop lourd et ça tuait l’amour.
-Non, Pierre, tu me donneras ton avis sincèrement, n’est-ce pas ?
Pierre sourit :
-Bien sûr.
VI
Quand il la vit entrer, il lui trouva assez bonne mine. Elle souriait un peu.
-J’ai été détestable, la semaine dernière, n’est-ce pas ?
Pierre ne répondit pas. Mais elle insista. Il lui précisa alors qu’elle ne devait pas s’inquiéter de ce qu’il pouvait ressentir.
-Mais tout de même, Docteur, comment voulez-vous…
Elle se tut. Inutile en effet de persister dans cette voie : il ne répondrait pas, puis devant son insistance il lui expliquerait ce qu’il lui avait expliqué souvent. Elle était résolue à être une bonne patiente, elle serait une bonne patiente ! Au moins aujourd’hui… Pourtant elle n’arrivait pas à évoquer son passé, ses pensées, ses difficultés. Alors elle se tut un long moment.
Malgré ses bonnes résolutions, elle avait envie de crier, de pleurer. Si elle parlait, ce serait pour lui demander encore si son attitude pouvait le perturber. Elle espérait que oui car, dans ce cas, elle devait avoir un peu d’importance pour lui. En même temps, elle ne voulait pas le blesser, lui compliquer les choses.
Pierre savait que certaines séances étaient rendues difficiles par ce genre de réactions. Il fallait être tolérant et encourageant. Céder aux pressions de la jeune fille ne lui aurait pas rendu service. Non il n’avait pas été blessé par ses critiques. Au contraire, il y avait vu un progrès. Mais comment lui expliquer cela sans la blesser ? Elle verrait là , une fois encore, du détachement. C’était son mot. Elle le scandait, presque comme pour lui rendre son sens physique.
Le téléphone sonne. C’est Marine. Elle lui dit qu’elle va rentrer tard, qu’elle est coincée dans les embouteillages et qu’il trouvera l’appartement vide. Elle veut juste le prévenir. Pour qu’il ne s’inquiète pas.
-Entendu, dit-il.
Marine comprend qu’il est en consultation. Elle ne le retient donc pas. Il raccroche et se retourne à nouveau vers la jeune fille. Mais elle garde les yeux fixés sur le téléphone. Et puis soudain elle pleure. Elle ne bouge pas, elle laisse couler ses larmes, silencieusement. Elle veut parler mais elle n’y arrive pas. Alors elle éclate en sanglots. Elle sanglote, comme un enfant, sans chercher à dissimuler son visage. Elle lui livre son chagrin. Longtemps. Peu à peu elle s’apaise. Sa peine l’a anéantie. Elle ne semble plus avoir la force de maintenir sa tête droite. Elle regarde dans le vide. Elle pousse un long soupir puis elle redresse la tête. Tout doucement. Elle cherche à réunir ses forces, sa bouche s’ouvre, se ferme, s’ouvre à nouveau et elle se jette à l’eau :
-Ce n’était pas un patient. J’ai bien compris.
Elle se lève et quitte le cabinet.
*
Effectivement Marine n’est pas là. Pierre se rend compte une fois encore qu’il lui est désagréable de rester seul à l’appartement. Dans ces rares moments, il a l’impression que Marine pourrait ne plus jamais rentrer. Souvent il pense qu’il ne peut que la décevoir. Il ne sait pas comme elle tient à lui.
Pierre décide d’écouter le concerto pour piano que Marine aime tellement. Elle lui a raconté que la première fois elle l’avait écouté les yeux fermés. Et son émotion avait été intense, physique : elle avait senti les doigts du pianiste courir sur son corps. Pierre se souvient que ce jour-là il n’avait pas pu s’empêcher d’être un peu jaloux. Il l’avait dit à Marine.
-Jaloux d’un concerto, s’était-elle exclamée.
Marine avait ri, très flattée, en fait. Pierre n’avait pas précisé qu’il aurait voulu avoir trouvé les notes qui la rendaient heureuses : il avait craint d’être ridicule. Maintenant il le regrettait parce qu’il commençait à comprendre que Marine avait, elle aussi, besoin de mots. Mais les mots, Pierre les craignait. Il en connaissait trop les pièges. Un jour sa mère était passée dans sa chambre, tôt, le matin. Elle l’avait embrassé. Peut-être un peu plus longtemps que d’habitude, ou en tout cas, elle l’avait serré un peu plus fort :
-Je reviens bientôt, mon chéri, je te le promets. Je t’aime, avait-elle ajouté en refermant la porte.
Il avait pleuré, ce qui était rare. Plus tard il avait pensé que c’était quelque chose comme un pressentiment. Et, en effet, sa mère avait disparu pendant deux longs mois. Il avait juste reçu une carte postale du Maroc sur laquelle elle avait écrit : « Je t’aime, mon chéri ». Il avait d’abord embrassé la carte, là où elle avait signé. Puis il l’avait déchirée rageusement et l’avait jetée à la poubelle. Peu après il avait fait croire à un camarade que sa mère était morte, ce qui avait suscité panique et émotion dans son école. Son père avait dû aller démentir. Pierre s’attendait à se faire gronder. Mais au contraire, son père lui avait pris la main et l’avait emmené au cinéma. Il se souvenait très bien du film : Blanche-Neige. Il s’était rendu compte, par la suite, que Blanche-Neige était le premier film de beaucoup de personnes. Il se demandait si tout le monde avait été terrorisé par la sorcière et avait pleuré sur le pauvre sort de l’héroïne. Lui, en tout cas, avait été bouleversé, ce qui avait laissé son père complètement désarmé.
*
Marine s’impatiente dans sa voiture. Elle a hâte de rentrer et de retrouver Pierre. Il faut qu’elle se réfugie près de lui : la journée a été trop dure. Elle avait prévu de rendre visite à son père avec Eve. Elle était passée prendre sa sœur à son appartement. Elle avait sonné puis sonné encore et avait dû attendre un long moment avant qu’Eve ne lui ouvre la porte. Elle sortait du lit et avait sa tête des mauvais jours. Eve lui tendit la joue, Marine embrassa surtout des cheveux emmêlés. Eve lui tourna bientôt le dos et fila vers la salle de bain :
-Excuse-moi, je ne suis pas prête, lui cria-t-elle de l’autre bout de l’appartement.
-Ah ! tu retrouves la parole, répondit Marine soulagée mais tout de même irritée par la désinvolture de sa sœur.
Comme souvent, le désordre régnait dans l’appartement. Eve ne supportait pas les armoires mal rangées, disait-elle, alors tout traînait un peu partout, à terre, sur les fauteuils. Dans un coin de la cuisine une pile de vêtements attendaient un hypothétique repassage, la vaisselle débordait de l’évier et pourtant le lave-vaisselle était vide, des légumes jaunissaient à côté du frigo dans lequel se trouvaient deux yaourts et quatre œufs périmés, comme le constata Marine quand elle voulut commencer à ranger.
Elle fut très vite interrompue par Eve qui lui dit de ne pas s’inquiéter. Elle s’était un peu laissé déborder mais elle allait s’occuper de tout ça. Marine avait envie de la secouer, de la sortir du monde irréel dans lequel elle s’enfermait si souvent. Mais elle n’osa pas. Elles s’étaient séparées depuis quelques années et Eve avait toujours fui, depuis lors, toute complicité avec Marine. Un peu comme si elle voulait la punir d’avoir désiré vivre seule et construire sa propre vie. Marine n’avait pas vraiment eu la force de lutter, elle avait laissé s’installer cette distance. Maintenant il serait difficile de retrouver la confiance d’Eve.
Elle se voulait souriante mais Marine sentait les efforts de sa sœur. Elle aurait tellement aimé la prendre dans ses bras, la consoler, connaître les raisons de sa souffrance. Mais elle n’osait pas. Non qu’elle ait craint d’être rejetée par sa sœur mais elle se disait que sans doute Eve avait besoin de penser qu’elle était capable de faire face, comme elle disait, et de dissimuler ce qu’elle ressentait. Pourtant comme elle semblait malheureuse…
Eve fut enfin prête. Tout de suite Marine remarqua que ses yeux étaient maquillés différemment. Un trait noir assez épais soulignait sa paupière et montait légèrement vers les sourcils à l’extrémité de l’œil. D’après les magazines de mode, ce maquillage était supposé, donner au regard « un petit air riant et mutin, irrésistible, succès garanti ! ». La gravité d’Eve apparaissait tout de même derrière cette espèce de masque. Derrière ses sourires et ses éclats de rire aussi.
-Comment va Pierre ? demanda-t-elle d’un ton qu’elle voulut détaché.
-Bien, répondit Marine en souriant.
Elle ne savait pas trop quoi dire de plus. Elle était comme honteuse d’un bonheur qu’elle ne pouvait pas partager avec sa sœur. Elle ressentit, une fois , encore, ce sentiment si difficile à supporter : elle ne méritait pas le bonheur puisqu’ Eve était malheureuse. Elle se sentit triste et éprouva le besoin de parler à Pierre pour qu’il la rassure, qu’il lui dise… elle ne savait pas exactement ce qu’elle voulait entendre... sa voix au moins.
-Alors, on y va ?
Eve avait enfin trouvé son sac, ses clés, elle avait vérifié si tout était éteint. Bon, elles pouvaient y aller.
Pendant le trajet elles ont écouté un peu de musique, en silence. Quelques mots, des banalités. Rien de plus. Tout de même Eve paraissait particulièrement tendue. Ou, plutôt, faussement à l’aise. Elle aurait quand même dû savoir que Marine ne s’y trompait pas.
Elles avaient prévu de déjeuner un peu en dehors de Paris, sur les bords de la Marne. Quand elles entrèrent dans le restaurant, elles sentirent les regards peser sur elles. Elles avaient l’habitude de susciter la curiosité. Marine aurait voulu qu’Eve cesse de vouloir lui ressembler en tout. Mais elle n’osait plus le lui dire : trop souvent ses remarques avaient mené à des affrontements stériles. Elle n’avait trouvé que l’éloignement. Mais était-ce la solution ? En tout cas leur ressemblance était frappante. Et elle attirait, elle fascinait.
Le service était long. Marine se rendit compte qu’elle s’ennuyait un peu. Elle observa sa sœur. Eve fumait nerveusement. Elle buvait beaucoup aussi. Elle semblait guetter ce qui se passait aux tables voisines. Mais elle cherchait surtout à éviter le regard de Marine.
- Qu’est-ce qui ne va pas , Eve ?
Marine fut bouleversée par le regard d’Eve, un regard qui exprimait une détresse profonde, le désespoir.
-Je ne peux pas continuer comme ça. Je suis fatiguée.
Et peu à peu Eve avait raconté, le travail, ingrat, harassant, les amis qui s’éloignaient pour vivre leur vie et Marine qui l’abandonnait, elle aussi. Marine avait Pierre maintenant !
-Tu n’as plus besoin de moi, conclut-elle.
Marine aurait voulu la rassurer, lui dire que si, elle avait besoin d’elle. Elle avait besoin de sa sœur, bien sûr. Mais, c’est vrai, elle refusait désormais d’être étouffée par Eve. Eve voulait Marine pour elle toute seule. Et ça, ce n’était pas possible. Marine ne l’accepterait plus jamais.
-J’ai besoin de toi, dit-elle. Mais tu sais bien…
-Oui, je sais bien, je sais bien. Quelle heure est-il ?
Au fond Marine était soulagée mais, une fois de plus, rien n’était réglé.
Eve se leva, tout à coup souriante.
-Ne t’en fais pas. J’ai besoin de vacances, dit-elle en empoignant son sac, c’est tout. Ne t’inquiète pas.
Mais cela ne rassura pas Marine.
-Tu sais que Pierre peut te conseiller, dit-elle, sans oser regarder sa sœur.
-Je sais, je sais. Mais je n’en suis pas là. Je ne suis pas folle. Pas encore.
Marine n’eut pas le courage de préciser à nouveau à sa sœur qu’il n’était pas nécessaire d’être fou et que surtout il ne fallait pas attendre de le devenir… Aujourd’hui encore ça ne ferait que contrarier Eve.
Leur père était prêt, impatient d’ailleurs. Il voulut partir tout de suite. Le cimetière n’était pas loin, on pouvait y aller à pied. Marine aurait tellement voulu mettre fin à ces tristes commémorations mais son père y tenait. Tous les ans, le jour anniversaire de l’accident, il fallait donc se retrouver et se recueillir ensemble devant la tombe. Marine ne pouvait s’empêcher d’imaginer le squelette de sa mère allongé dans le cercueil. C’était l’endroit où il lui était le plus difficile de retrouver celle qu’elle avait adorée.
Ensuite on rentrait prendre un café dans la maison familiale. L’atmosphère était lourde et l’envie de fuir gagnait très vite. Cette fois encore il lui fut difficile de ne pas en vouloir à son père. Pourtant elle aurait bien aimé lui faire plaisir et évoquer le temps de l’enfance avec lui. Mais elle n’y arrivait pas. C’était plus fort qu’elle.
*
Maintenant qu’elle vient d’arriver, elle se sent mieux. Elle voit le sourire de Pierre. C’est un sourire doux et apaisant. Une bouche douce et apaisante.
*
La jeune femme a finalement accepté d’entrer dans le cabinet. Comme souvent, elle porte une robe très longue et épaisse. Noire. Elle est pied nu, aussi. Et elle se prépare à reprendre sa place, contre le mur. Pierre désigne la chaise d’un geste pour l’inviter à s’y installer. Elle ferme les yeux et s’installe contre le mur. La marque de ses mains commence à apparaître , Pierre l’a constaté récemment.
Elle est pâle et immobile. Elle garde les yeux fermés.
- Ce n’est pas moi. Je ne suis pas là, murmure-t-elle.
Pierre lui demande qui elle n’est pas. Elle n’est pas celle que Pierre néglige, celle dont il ne veut pas, celle qui passe après tout le monde. Elle semble lasse, au bout du rouleau. Elle dit des mots, pas des phrases. Les phrases, c’est trop long, elle ne pourrait pas.
Pierre voit les mains de la jeune fille se refermer. Ce sont des poings maintenant. Ils ne sont pas dirigés vers lui, au contraire, elle les a posés sur son ventre. Sans plus, sans autre geste.
Pierre lui explique. Posément. Les rendez-vous, quatre fois pas semaine. Les visites dans sa chambre les autres jours. Le fauteuil dans lequel il s’assied alors, près d’elle, silencieux, attendant qu’elle parle.
Elle ne le croit pas, non vraiment elle ne le croit pas. Elle ne crie pas : les yeux fermés, les poings tournés vers elle, elle semble résignée, vaincue. Elle est pâle à faire peur.
*
Marine dort quand Pierre rentre. Elle se blottit contre lui et, ensommeillée, lui dit :
-Tout va bien, non ?
-Tout va bien, répond Pierre.
Il voudrait lui caresser les cheveux, les joues, les yeux. Il n’ose pas. Il le regrette.
Demain il auront toute une journée pour eux seuls. Il lui montrera comme il l’aime.
*
-Tu me dis si ça t’ennuie, hein ? Tu m’arrêtes.
Comment ne comprend-elle pas qu’il attend toujours impatiemment les moments où elle lui lit ce qu’elle écrit. Sans doute paraît-il distant. Il cache ses émotions derrière une sorte de froideur, une réserve que les autres ne comprennent pas forcément. Marine, surtout, s’inquiète souvent.
*
Marine se sent seule. Pierre vient de s’en aller. De nouveau il lui est difficile d’être séparée de lui. Elle est là, dans l’apparte