XI
Marine ne savait pas encore. Alors Michel lui a tout expliqué.
-Il a fallu la séparer de Pierre deux jours après l’accouchement, dit-il.
Pendant ces deux jours elle avait pleuré chaque fois qu’on lui mettait son enfant dans les bras. Il fallait l’emmener au plus vite. Après, seule, elle continuait à pleurer. Mais ce n’était plus de la peur.
Pourtant elle était tellement heureuse d’être enceinte. Elle avait tout de suite dit à Michel qu’elle voulait des enfants. Il fallait qu’il soit d’accord.
Et la grossesse s’était bien passée. Elle était radieuse, Michel, comblé :
-Elle avait tant de projets ! raconte-t-il.
Elle avait décoré la chambre de l’enfant. Elle avait peint les murs en jaune, un beau jaune solaire. Puis elle avait accroché quelques tableaux au mur. C’était des tableaux qu’elle avait peints pour Pierre. Ils représentaient l’espoir , le bonheur. Elle avait choisi la dentelle dont elle ferait les rideaux : la plus belle, la plus fine. Dans le petit lit de bois une couverture d’un bleu lumineux, un magnifique petit oreiller blanc dont les bords étaient fait de la même dentelle que les rideaux. Il était tout rebondi, douillet. Comme elle avait hâte de veiller sur le sommeil de son enfant !
Elle disait que peu lui importait que ce soit un garçon ou une fille. Mais un soir, alors qu’elle était à moitié endormie, elle avait tout de même dit son envie de serrer un fils dans ses bras.
C’était un garçon. Michel, qui avait assisté à l’accouchement, l’avait embrassée. Elle ne lui avait pas rendu son baiser. Elle était épuisée, en sueur, blessée. Il ne s’était donc pas étonné de son apathie. Une infirmière avait posé le bébé sur son ventre et elle avait souri.
Elle avait ensuite dormi. Pas longtemps, une heure ou deux. Quand l’infirmière était entrée avec l’enfant, tout avait commencé. Comme ça, subitement, les pleurs et la tête tournée vers la fenêtre et les « je ne peux pas, je ne peux pas ».
Michel s’était précipité et l’avait prise dans ses bras. Il l’avait serrée. Il lui parlait, pour la rassurer, pour lui dire son amour. Mais ça n’avait pas suffi. Ça n’avait plus jamais suffi.
*
Pierre et Marine se sentent fatigués. Marine a été bouleversée par toute cette histoire. Pour le moment il est préférable que la mère de Pierre reste seule. Elle a été admise dans un hôpital réputé. Mais, comme toujours, il a fallu que ce soit Pierre qui lui impose l’hospitalisation. Il espérait pourtant que, cette fois, elle se déciderait. Un jour, alors qu’elle était un peu plus calme, elle en avait évoqué la possibilité, comme ça, posément, sans drame. Mais ça n’avait pas abouti.
Pierre avait expliqué à Marine que, dans ces moments-là, il en venait presque à détester sa mère. Qu’elle soit malade, soit, mais qu’elle l’oblige chaque fois à le lui rappeler, c’était dur.
Quant à son père, il ne pouvait pas vraiment compter sur lui pour ce genre de choses.
Pierre ne sait plus très bien quand il a compris ça mais il était encore très jeune. C’était lors d’une des nombreuses fugues de sa mère. Un matin, ne la trouvant pas dans la cuisine, lorsqu’il s’était levé, il s’était précipité dans les bras de son père et lui avait demandé de la faire revenir :
Son père l’avait doucement repoussé, lui avait lancé un regard triste et avait haussé les épaules, impuissant et regrettant de l’être.
*
-Et puis finalement on s’habitue.
Il vient de dire ça. Il soliloquait depuis un moment, Pierre ne comprenait pas ce qu’il disait. Le malade ne cherchait pas à se faire comprendre sans doute.
Il répète, contrarié cette fois :
-Et puis on s’habitue.
Il ouvre grand la bouche, il va hurler. Il hurle.
Pierre n’a pas bougé. Il doit se fondre dans le décor, se faire oublier. Et être présent en même temps.
-Et puis on s’habitue.
Cette phrase qui revient sans cesse.
Il s’arrête net. Il regarde Pierre, le plus naturellement du monde cherche son regard et demande, posé, tellement calme soudain :
-N’est-ce pas, Docteur ?
Pierre fait oui de la tête. Trop tard. Il n’aurait pas dû, il vient de se rendre compte. Tant pis.
Le jeune homme ne semble pas avoir remarqué. Pourtant il s’est vraiment apaisé. Ça lui fait du bien que Pierre le comprenne.
*
-Des gants, des dizaines de gants ! s’esclaffe-t-elle, c’est ridicule ! vraiment ridicule. Vous comprenez, c’est en faisant le ménage hier que j’ai constaté que j’en avais vraiment assez de ça aussi. Alors je les ai tous jetés. Et j’étais contente, assise à côté du tiroir vide. Je me suis sentie soulagée. J’étais fière de moi, pour une fois. Je me réjouissais de le raconter à mon mari. J’ai failli appeler ma mère, pour lui dire. Mais bon, j’aurais été déçue, évidemment : avec elle, rien ne va jamais, alors…
Quand mon mari est arrivé, j’étais toujours dans la chambre, assise, par terre, à côté du tiroir vide. Avec cette impression de soulagement. Mais je me suis rendu compte que j’étais restée comme ça, plusieurs heures, alors j’ai pris peur. Je ne sais pas comment ça se fait, pourquoi j’en ai pris conscience quand mon mari est apparu à la porte. A ce moment-là je me suis dit que je n’avais pas déjeuné, ni bu de café le matin, qu’en fait je m’étais levée et puis plus rien, les gants et cette espèce de bien-être qui s’est alors tout de suite transformé en angoisse.
Comment le temps peut-il passer comme ça ? Je me fais peur, Docteur, je crois que je sombre, cette fois. Je sombre.
*
Toujours ses longues robes informes, ses chaussures sans lacets et ses cheveux en bataille. Mais ses lèvres sont un peu plus roses que d’habitude : elle s’est maquillée. Elle le regarde et esquisse un léger sourire. Il lui rend son sourire. Il est touché par cette douceur toute nouvelle.
Elle s’assied et détourne le regard mais Pierre ne perçoit pas d’agressivité dans cette attitude. D’ailleurs bientôt elle le regarde à nouveau :
-Vous vous souvenez des jours où je ne vous reconnaissais pas ? Vous étiez là mais je vous réclamais, je vous disais que vous étiez un imposteur, que vous n’étiez pas mon médecin.
Pierre opine.
Après un court silence, elle reprend avec gravité et sur le ton de la confidence :
-Eh bien, en fait, je n’en étais pas vraiment sûre. Il me semblait que je me trompais, ça ne pouvait pas être vrai. Je me répétais que forcément les médecins sont des gens honnêtes et que ce que j’imaginais ne pouvait pas être possible. Pourtant en même temps, je ne vous reconnaissais jamais tout à fait. C’est drôle, hein ?
Pierre reste silencieux. Alors le visage de la jeune fille change d’expression. Le chagrin d’abord. Et puis la colère :
-Vous ne réagissez pas, lui réagissait, il ne m’abandonnait pas. Elle ajoute en pleurant :
-Mon père ne m’abandonnait jamais.
*
Pierre est rentré et a serré Marine dans ses bras. Il avait tellement besoin de la retrouver. Il le lui dit. Alors elle l’embrasse.
*
Ils ont parlé de mariage. Comme ça, presque en plaisantant d’abord. Ils se regardaient et ils riaient. Ils ont parlé des alliances, Marine a dit qu’elle n’aimait pas vraiment. Pierre a eu l’air triste. Alors elle lui a caressé la joue. Un geste doux, un geste d’amour. Pierre a souri. Marine lui a murmuré qu’elle l’aimait. Elle s’en voulait de l’avoir blessé. C’était juste un moment de panique. Il a compris.
*
-Regardez, Docteur.
Elle lui tend une photographie en noir et blanc.
-Il est beau, hein ?
-Oui,répond Pierre. Vous étiez déjà née ? ajoute-t-il
-Non, il devait avoir quinze ou seize ans à peine. Il n’avait même pas encore rencontré ma mère.
Pierre note les progrès de la jeune fille. Il y a des semaines qu’elle n’a pas semblé plus cohérente. Elle le regarde même en souriant. Plutôt, elle regarde le portrait de son père en souriant mais son sourire ne s’efface pas quand elle dirige son regard vers Pierre. Ça le réconforte. il avait besoin de cette évolution. Parfois il se demande si elle ne sent pas qu’elle doit l’apaiser, qu’elle l’a assez malmené. Il a souvent été surpris de voir comme des êtres qui paraissaient tellement fermés pouvaient par moment se montrer soucieux de lui. Comme s’ils comprenaient qu’il fallait l’aider à les supporter.
-Vous savez, il me manque terriblement, dit-elle. Et son visage se transforme, ses traits s’affaissent, les larmes ruissellent.
-Il me manque, ajoute-t-elle en hoquetant.
Elle tend la main vers Pierre. Bien sûr il ne peut pas la saisir. Mais elle, est-ce qu’elle peut comprendre son refus ?
*
-Blanche-Neige, ces conneries !
Ça recommençait. Il était de nouveau agité. Pierre avait pourtant prévenu ses parents : il n’était pas encore prêt à quitter l’hôpital. Mais ils n’avaient rien voulu entendre. Ils donnaient même l’impression de ne pas chercher vraiment à savoir ce que pensait leur fils. Celui-ci, apaisé, n’exprimait pas vraiment de désir propre, il tentait probablement de se racheter parce qu’il était maintenant conscient de la souffrance qu’il leur avait fait endurer.
C’est par hasard qu’il en était venu à parler de Blanche-Neige. Il pestait contre ses parents qui, la veille, avant de se rendre compte de la nécessité de le faire hospitaliser à nouveau, avaient tenté de l’emmener au cinéma. Il ne s’en remettait pas. Il était indigné contre ses parents. Et du coup il se souvenait de son premier film.
Bien sûr aujourd’hui rien n’aurait de valeur, ni de sens. Pierre savait bien qu’il devrait se contenter d’être présent et de laisser au jeune homme le temps de prendre conscience de sa révolte. De sa maladie aussi.
Maintenant il était anxieux, tendu. Il ne cessait de se tordre les doigts, d’en faire craquer les articulations. C’était éprouvant. Et, en effet, il mettait Pierre à l’épreuve.
-Je suis content que vous ayez décidé de revenir, lui dit Pierre.
Le jeune le regarda et, pour un bref instant, dans ses yeux l’anxiété laissa place à l’espoir.
*
Paul et Claire sont de retour. C’est toujours un bonheur de les retrouver. Paul est maintenant moins intimidé par Marine. Et il a cessé de se méfier d’elle. Marine aime les observer, Pierre et lui : ils se connaissent bien et depuis si longtemps. Elle serait presque jalouse parfois si Pierre n’avait su la convaincre de l’amour qu’il éprouve pour elle. Elle se surprend à être capable d’accepter que quelqu’un d’autre aime Pierre et soit aimé de lui. C’est doux, reposant, elle peut oublier la méfiance, la peur. Elle tend son visage au soleil et ferme les yeux.
Elle revoit Hadrien. Et elle s’entend, très sérieuse , lui déclarer :
-C’est Eve ou moi. Et je te le dis pour la dernière fois.
Hadrien est embarrassé. Il aime le regard de Marine mais Eve est tellement drôle. Avec Eve, tout est simple. Avec Marine tout est grave. Grave et profond. Il n’a envie de se passer ni de l’une ni de l’autre. C’est ce qu’il essaie d’expliquer à Marine :
-On est bien tous les trois !
Il ne la revoit pas de tout l’après-midi. Le soir Eve et lui s’inquiètent et se mettent à la chercher. Ils cherchent dans la maison, la cave, le grenier, sous l’escalier, ultime cachette, lieu des confidences les plus sincères, des larmes et de la solitude aussi. Elle n’est pas là !
Ils sortent et l’appellent. Pas de réponse. Il vont au loin, là où passe le ruisseau. Ils traversent les prairies. L’herbe sent bon : quel dommage de ne pas pouvoir en profiter. Hadrien en veut à Marine. Mais Eve le presse. Elle commence même à pleurer.
Finalement ils la retrouvent dans l’arbre creux. Ils n’y avaient pas pensé : depuis le temps... Elle est endormie, les yeux rougis, les cheveux en bataille. Ils prononcent son nom à mi-voix et finalement elle se réveille. Elle feint la bonne humeur. Eve est soulagée. Ils rentrent joyeusement.
*
Elle entre en souriant :
-Vous savez, hier, c’était encore la fin du monde…
Elle rit. Pierre reste muet. Elle attend des questions, des réactions, quelque chose. Bon, elle se résigne : il ne la prendra pas dans ses bras.
Alors elle se sent seule. Et elle a envie de pleurer. Envie de partir. Mais de rester toujours là, aussi. Elle conclut, comme toujours :
-J’ai envie de mourir.
Pas de réaction. Elle va finir par se tuer ! Pour voir !
-Non, c’est idiot, je sais bien. Ça va passer. Maman me chantait, je ne sais plus quoi, une berceuse qui disait que ça allait passer, que tout allait s’arranger. Tout va s’arranger, Docteur ?
Evidemment il ne peut pas être comme sa mère, lui dire que tout va s’arranger. Elle sait bien. Mais elle ne l’admet pas parce que, à ce moment-là , elle veut qu’il lui dise que oui, tout va s’arranger, qu’il ne l’abandonnera jamais, qu’il est d’accord, il va la protéger, il ne lui arrivera plus rien de mal, elle sera toujours heureuse.
Elle rit et c’est un rire si triste que ça bouleverse Pierre. Il va lui dire ce qu’elle a envie d’entendre.
Le téléphone sonne. Pierre se lève, parle un peu, se rassied. Il se tait.
*
-Aujourd’hui, j’y arrivais, vous savez.
Il s’interrompit quelques secondes puis :
-J’arrivais à ne pas être aspiré. Je me retenais de toutes mes forces et j’y arrivais.
Ce n’est pas la première fois que le jeune homme lui parle du terrier. Souvent il lui a dit qu’il était tombé, qu’il n’avait pas pu résister. Il se sentait au chaud. Mais juste un moment et puis il avait froid, de nouveau. Il disait qu’il restait immobile sur le sol, à frissonner, jusqu’à ce que sa mère le convainque de se lever, de manger ou boire ou se doucher, toutes ces choses auxquelles il n’accordait plus aucune importance. Il se levait et acceptait de s’asseoir devant la télévision où il restait hébété pendant des heures. Il avait précisé :
-Ce n’était pas comme le terrier mais c’était supportable : au moins ma mère cessait de pleurer.
Aujourd’hui, c’est bien. Il s’est accroché aux parois du terrier. La terre avait tendance à se dérober sous ses mains, il devait se montrer fort. Fort et volontaire. Il riait presque en racontant cela à Pierre.
*
XII
Marine et Pierre viennent de passer plusieurs jours dans leur maison. Aujourd’hui Il a fait très chaud. Chaud et sec. Maintenant la nuit tombe. Il fait doux. Tout est calme.
Eve vient d’arriver, elle les regarde.
***
[i]
Elissandre[/i]
J'aime beaucoup votre style d'ecriture et j'espere que le mien vous plaira ...