IX
Pierre se réveille. Il est deux heures. Marine dort. Elle paraît paisible. Il se souvient. Ce soir-là, chez Paul, il l’avait observée. Longtemps. Un moment elle lui avait souri et il s’était retrouvé tout bête, ne sachant que faire, comme pris en faute. Il avait dû grimacer une sorte de sourire, sans doute peu engageant. Paul, mine de rien, les avait placés l’un à côté de l’autre à table.
Pierre avait d’abord été accaparé par une vague connaissance, un féru de golf. Il avait supporté un moment. Puis il en avait eu assez et, tout à coup, s’était tourné vers Marine, plantant là son voisin.
Marine avait souri à nouveau, un sourire de connivence, cette fois. Comment engager la conversation avec une personne qu’on a envie de séduire ? Pierre avait l’impression d’avoir quinze ans. Décidément c’était un art qu’il n’avait pas appris.
Finalement Marine, beaucoup plus à l’aise, lui avait tout simplement demandé s’il connaissait Paul depuis longtemps. Il avait pris plaisir à raconter un peu et s’était détendu. Ce jour-là, déjà, Marine était en lui.
*
Elle pleure souvent. Mais elle ne le dit pas. Il l’a appris. A lui elle se plaint de ne pas avancer dans son travail. Elle dit qu’elle va devoir prolonger d’un an et que ça devient insupportable.
- Et d’ailleurs ce sujet ne m’intéresse pas. C’est vrai, je ne l’ai pas choisi. Enfin pas vraiment. Disons que si j’avais voulu travailler sur autre chose, je n’aurais pas pu travailler avec lui. Maintenant je me dis que ça n’aurait pas eu d’importance. C’est ce que j’aurais dû faire. De toute façon il ne m’aide pas.
Pierre savait que ce n’était pas tout à fait vrai. On l’a traitait comme une étudiante. Une étudiante parmi d’autres, forcément. C’était bien ça le problème pour elle.
- Et vous, hein ? Est-ce que je compte pour vous ? Non plus, bien sûr.
Tout était lié. Quand ce genre de sentiments la submergeaient, elle était, pour un temps, incapable de progresser vraiment. Il fallait attendre.
Ce qui l’étonnait chez cette jeune femme c’était qu’elle soit toujours en vie. Il détestait cette pensée et pourtant il ne pouvait l’empêcher. Elle avait choisi une sorte de mort lente et masochiste. Elle semblait satisfaite des coups qu’elle se donnait. Comme si elle marquait des points. Elle ne s’accordait pas de répit. Son corps résistait malgré tout. Pierre devait au moins maintenir ça. Mais il lui arrivait de douter. Et d’avoir peur aussi.
*
-Papa ! Tu sais qu’en ce moment elle préfère rester seule. On va attendre. Marine vient de décrocher le téléphone et une fois encore son père insiste pour aller voir Eve. Evidemment il ne comprend pas. Marine non plus ne comprend pas. Mais puisqu’Eve le veut. Ils savent qu’elle va bien, du moins aussi bien qu’on peut l’espérer : le médecin les en a assurés.
-Alors patientons encore un peu, non ?
Mais son père n’est pas d’accord. Cette fois il ne comprend pas : d’habitude elle l’appelle, elle est contente de le voir. Il répète à Marine qu’il n’est pour rien dans tout cela, qu’il n’était pour rien dans l’accident et qu’il est fatigué lui aussi.
Marine le console, elle sait bien qu’il n’était pour rien dans l’accident.
-Quelle idée, voyons, Papa !
Mais il insiste, il dit que s’il avait pu, il aurait donné sa vie pour… Il pleure presque maintenant. Et Marine ne sait quoi dire sinon qu’elle sait bien, qu’il n’a jamais été question de ça, qu’elle ne comprend pas pourquoi il réagit de cette façon.
Elle se sent démunie. C’est vrai que ça n’a pas toujours été simple. Et c’est vrai aussi qu’il lui est arrivé de se demander pourquoi en effet, plutôt que sa mère … Mais ce sont des choses qu’on ne pense pas vraiment. C’est seulement quand l’absence est trop difficile… on perd un peu la tête. Et puis c’est si vieux maintenant.
Bien sûr Marine ne peut pas dire ça à son père. Alors elle lui rappelle qu’ils ont toujours été unis.
-Il faut patienter encore un peu. Viens manger avec nous ce soir, veux-tu ?
Non, il ne veut pas, justement. Il ne veut pas qu’elle se sente obligée… et il y a Pierre.
-Allons, Papa. Nous serons contents nous aussi. Ce soir 7 heures. D’accord ?
Marine appelle Pierre. Elle veut le rejoindre, le voir quelques minutes seulement.
*
Il s’est à nouveau allongé et ne bouge pas. Toujours ce dos hostile, une barrière. Pierre s’est un peu approché du lit. Le malade s’est raidi davantage. On dirait qu’il se retient presque de respirer.
- Pourquoi tous ces livres ? demande Pierre.
Le malade ne répond pas.
Pierre prend un livre sur la table de nuit et s’apprête à l’ouvrir.
-Pour qui se prend-il ? vient de dire le malade, qui pourtant n’a pas bougé.
-Pour qui se prend-il ? répète-t-il. Le ton calme, presque doux ne s’accorde pas à l’agressivité des propos.
Pierre ouvre tout de même le livre et ne répond rien. Il s’agit d’un livre de biologie. Les premières pages sont couvertes d’annotations. Une petite écriture fine mais totalement irrégulière. Les annotations rendent le texte très difficile à lire. Plusieurs encres ont été utilisées. Pierre essaie de comprendre mais rien ne semble en rapport avec le sujet. On dirait des menaces. Il y a des prières aussi. Et puis plus rien. Apparemment le livre n’a pas été lu.
-Vous vous intéressez à la biologie, tente Pierre.
Un long silence. Et puis un éclat de rire, un rire qui n’en finit pas.
Et soudain il crie :
-Qu’il foute le camp !
-Non, répond Pierre, la séance n’est pas terminée.
Alors le malade se retourne vers Pierre. Il garde les yeux fermés. Cependant un sourire moqueur apparaît :
- Rideau ! Rideau !
Et il éclate à nouveau de rire.
*
-J’appelle à mon secours une demoiselle qui est si belle et qui s’appelle…
Un coup de klaxon et Pierre n’a pas entendu la suite. Il se souvient des rondes dans la cour de récréation. Quelquefois les filles réussissaient à attirer les garçons dans leurs jeux mais c’était rare.
Pierre aurait voulu avoir une sœur. Un jour il l’avait dit à sa mère. Elle n’avait pas répondu. Ou seulement d’un sourire. Il avait envie de protéger une petite sœur. Il l’aurait tenue par la main pour l’emmener à l’école et l’aurait défendue contre les méchants, les maladroits, tous ceux qui auraient cherché à la blesser.
Il avait patienté. Et puis le temps avait passé.
*
-Tu penses souvent à elle, Marine ?
Elles sont assises dans la chambre d’Eve. Marine vient d’arriver.
-Parce que moi, en ce moment, je rêve d’elle presque toutes les nuits. Mais ses traits ont comme disparu. Elle m’impressionnait. Je la trouvais si belle et pourtant un peu lointaine aussi. Il me semble qu’elle s’intéressait plus à toi, Marine.
-On en a souvent parlé : moi j’avais l’impression inverse, tu sais bien.
Marine trouvait ça un peu ridicule, déplacé : fallait-il se poser encore ce genre de questions ? Mais Eve n’en sortait pas vraiment. Et il semblait à Marine que pour l’aider vraiment, il allait falloir évoquer tous ces souvenirs. Pour aider Eve… Mais elle ? Elle n’était pas sûre d’avoir envie de remuer le passé en ce moment. Evidemment Eve n’était pas en état de s’intéresser à sa sœur.
-J’aimerais ne me souvenir que des bons moments. Je me sens en faute quand il m’arrive d’éprouver de l’hostilité à son égard. J’essaie de chasser mes sentiments, je me sens mauvaise. Et c’est toujours la même chose : je me mets au lit et je dors longtemps. Ça va un peu mieux quand je me réveille.
Eve explique que ces derniers temps, elle continuait à se sentir mal après le sommeil. Alors elle dormait de plus en plus.
-Mais ce n’est pas une solution, hein ?
-Non, répond Marine.
Une infirmière entre :
-Comme vous vous ressemblez !
*
Eve a accepté de voir son père. Enfin elle ne présente pas les choses comme ça, brutalement, non, elle dit qu’elle est moins fatiguée, que ça va mieux.
Il sort de l’hôpital et se sent triste. Une fois encore, il n’a pas trouvé les mots. Il ne sait que dire. Il voudrait lui dire qu’il l’aime, qu’il est avec elle mais il n’ose pas. Ils n’ont jamais utilisé ces mots-là. Il a toujours pensé que ce n’était pas les mots qui étaient importants. Maintenant il ne sait plus. Il voit que sa fille va mal et qu’il ne peut pas l’aider. Pas vraiment.
Le médecin a insisté : rien de pire que la culpabilité. Rien de moins constructif. Il lui a dit de ne pas penser à ce qu’il aurait dû faire. Qu’il soit disponible. Simplement.
C’est vrai qu’il n’a pas toujours été disponible. Bien sûr il y avait le travail dans lequel il s’était plongé parce qu’il fallait survivre malgré tout. Mais surtout il avait toujours eu peur de la souffrance de ses filles parce qu’il y voyait un reproche : jamais il ne leur rendrait leur mère, pourquoi ? C’est ce qu’il lisait dans leurs yeux. Et il se sentait totalement impuissant.
Il s’était souvent demandé si les jumelles auraient voulu qu’il se marie. Peut-être. Dommage qu’il n’ait pas parlé de ça avec elles. Est-ce de tout ça qu’il doit parler avec Eve. Est-ce que c’est ça être disponible ?
*
- C’était assommant !
Marine revient d’une réunion de travail. Il était question d’une nouvelle collection à mettre en place. Comme toujours personne n’était d’accord. Des discussions à n’en plus finir. Finalement chacun se montre sous son plus mauvais jour. C’est perturbant.
Pour Marine, dans ces cas-là, pas d’autre solution que le retrait et l’attente : ce sera bientôt fini. Mais souvent elle se retrouve à parler quand même.
- Je me lance dans la bataille. Et ça me met mal à l’aise.
C’est vrai : ces situations la culpabilisent toujours. Elle n’aime pas combattre, entrer en conflit. Elle voudrait ne pas avoir à s’impliquer : tout ça l’intéresse si peu, finalement. Et rien n’est jamais capital, alors.
Il n’empêche que si elle ne s’était pas un peu battue, elle serait passée à côté d’un travail intéressant.
Pierre écoute Marine.
*
Il hurle. Pierre se présente dans sa chambre mais ça ne change rien. Il continue. Ce n’est plus un cri humain. Il faut attendre et c’est tout. Alors Pierre attend. Longtemps. Mais il ne se calme pas encore. C’est toute sa souffrance qu’il impose et on n’a pas le choix : cette fois il faut l’entendre. Que faire ? Pierre est là mais ça n’a pas l’air important pour lui. C’est comme s’il ne le voyait pas. Il ne le voit pas. Il en a assez de souffrir et de ne pas savoir le dire. Il va le dire. Un jour. Peut-être.
Il est exténué, il ne peut plus crier. Il reste prostré, les yeux ouverts comme s’il regardait Pierre. Pourtant il ne le regarde pas.
*
Eve ne peut pas dire qu’elle se sente mal. Ces journées sont finalement très occupées. Elle ne peut pas céder à la tentation du sommeil, on ne l’y autorise pas. Elle s’éveille tôt, en même temps que les autres malades. Elle mange, à heure fixe, des repas équilibrés. Rien à voir avec les gâteaux avalés entre deux couloirs de métro ou la tranche de jambon plus ou moins fraîche. Alors finalement elle reprend des forces.
L’avantage de l’hôpital c’est qu’on ne s’y pose pas de questions. Après les repas c’est la visite au médecin ou alors toutes sortes d’activités pas vraiment passionnantes mais ça change. Et pendant ce temps-là on ne pense pas trop.
Et puis c’est reposant de ne pas devoir lutter du matin au soir. Les autres malades ne demandent rien. Eve n’a même pas besoin de parler et encore moins de se justifier. Evidemment c’est un peu triste aussi parce qu’on est seul. Mais c’est reposant et c’est de repos qu’Eve a besoin.
Bien sûr si elle se laisse aller à penser, sa sœur lui manque comme elle lui a toujours manqué, au fond. C’est ça qui est dur : se dire qu’il faut renoncer à s’appuyer sur Marine.
*
Pierre vient d’entrer dans la chambre du jeune homme. Il est accroupi sur son lit, le torse incliné vers la droite, en appui sur le bras, la tête penchée sur l’épaule. Ses vêtements sont à ses pieds. Il semble plus calme presque détendu. Il est ébouriffé mais c’est réconfortant : ses cheveux ne sont pas dressés sur sa tête.
Ses grands yeux presque noirs restent fixés un moment sur la porte. Puis lentement il dirige son regard vers Pierre. Il soulève légèrement la main gauche et la lui tend.
*
Il est tard mais Marine l’a attendu. Elle se réjouit de lui donner des nouvelles de sa sœur :
- Je l’ai trouvée détendue. Elle m’a parlé calmement. On est allées prendre un café et tout s’est bien passé.
C’est vrai, Eve s’était montrée accueillante. Dès qu’elle avait aperçu Marine, elle s’était dirigée vers elle en souriant. Elle l’avait embrassée affectueusement et l’avait complimentée sur sa bonne mine :
-Tu es éblouissante !
Marine avait souri et l’avait embrassée une fois de plus. Pourtant très vite elle avait pensé que les rôles étaient un peu inversés. Aussi s’était-elle empressée de dire à Eve qu’elle lui paraissait en bonne forme :
-Tu as même repris un peu de poids, non ?
Eve opina :
-Justement, si nous allions au salon de thé.
Il suffisait de prendre l’ascenseur pour arriver dans le hall. Là se trouvait un petit salon de thé assez confortable.
Elles y étaient restées au moins une heure.
-Le temps a passé vite, précise Marine.
Pierre sourit et demande si Eve a beaucoup parlé.
-Oui, on a évoqué toutes sortes de souvenirs, des choses légères, rien de grave.
*
Il la sent hostile. Elle vient d’entrer, s’est installée et regarde en direction de la fenêtre. Elle ne semble pas prête à parler. Pierre attend. Il l’observe. Elle a tout de même un peu grossi ces derniers temps. Ses yeux sont moins immenses, perdus dans son visage. Elle a même les joues légèrement roses et ses lèvres sont un peu gonflées.
Pourtant aujourd’hui encore elle est triste et elle tente de se dissimuler sa tristesse : elle se croit distante, critique. Depuis dix minutes, pas un mot. De temps en temps elle croise ou décroise les jambes en soupirant. Finalement :
-Je me demande ce que je fais ici alors que j’ai tant de travail. C’est vrai, rester assise à ne rien faire, je ne vois pas à quoi ça sert.
Pierre lui fait remarquer qu’elle n’est pas obligée de rester silencieuse. Elle esquisse un sourire moqueur :
-Vous ne m’écoutez pas.
Et elle ajoute :
-De toute façon je ne dis rien d’intéressant.
Pierre précise qu’elle n’a pas besoin de juger de la qualité de ce qu’elle dit. Il dit aussi qu’évidemment il l’écoute.
Elle répète :
-Je ne dis rien d’intéressant.
Et au fond ça signifie qu’elle ne veut rien dire. Il n’insiste pas.
*
Pierre et Marine se sont retrouvés pour déjeuner. Ils se sont précipités dans un café parce qu’il s’est mis à pleuvoir. Le café est bondé, les garçons vont et viennent, les clients sont un peu excités par la pluie, contents d’être entre amis à l’abri. Les cheveux sont mouillés, les parapluies dégoulinent, ça crée une sorte d’intimité.
Marine aime bien les cafés. Avant, elle y restait souvent un moment pour lire ou même écrire. Elle aimait y être seule et entourée à la fois. La présence anonyme des autres la réconfortait quand elle se sentait seule. Elle choisissait un coin calme, chaud et un peu en retrait. Le café-crème et la chaleur l’engourdissaient un peu parfois. Après elle pouvait rentrer chez elle.
Elle est contente d’être là, avec Pierre.
*
Eve n’a pas trop envie de rentrer. Elle se sent protégée à l’hôpital. Dehors il faudra reprendre le combat. Le combat de tous les matins : se lever et se demander pourquoi. Pour Marine. Pour son père aussi. Mais ont-ils vraiment besoin d’elle maintenant ? Marine s’éloigne de plus en plus, quoi qu’elle en dise. Et son père, elle ne l’a jamais vraiment délivré de ses fantômes. Elle s’en est donné du mal, pourtant. Comme pour Marine. Ce n’était pas si simple. On aurait dit que plus le temps passait et plus la douleur était grande. Elle se souvient qu’une institutrice avait semblé remarquer :
-Pense à toi , Eve.
Et elle lui avait souri.
Il avait même fallu renoncer à Hadrien. Pourtant Hadrien était doux et drôle.
*
Paul et Claire sont venus passer quelques jours à Paris. Marine et Pierre les emmènent voir la maison.
Il faut environ une heure pour y arriver. C’est une assez grande maison dissimulée par la forêt. Marine avait tout de suite adoré l’endroit. Evidemment, comme Pierre, elle avait constaté qu’il y aurait pas mal de travaux et qu’ils n’étaient pas près de l’habiter vraiment. Mais ils n’étaient pas pressés. Et puis ils se réjouissaient de tout modifier, à leur façon. Il faudrait même abattre quelques cloisons et laisser entrer la lumière. Marine imaginait un grand salon au lieu de trois petites pièces sombres en enfilade. Elle avait envie d’espace. D’espace et de simplicité. Quelques meubles seulement : du bois clair, du verre et juste quelques objets auxquels ils tenaient.
Il fait beau et prendre un verre dans le jardin est vraiment très agréable. Paul observe Pierre. Il le trouve bien maintenant.
X
Elle lui tend une feuille mais elle ne dit rien. Il lit :
« J’aurais voulu vous faire plaisir. J’ai toujours envie de faire plaisir à ceux que j’aime et je vous aime. Mais je perds courage, je suis fatiguée. Fatiguée de lutter, de me forcer à vivre. Je me lève parce qu’il le faut, je mange parce qu’il le faut, je travaille parce qu’il le faut. Je ne sais plus de quoi j’ai envie, de rien sans doute, de néant. Ou plutôt il me semble que ma seule envie c’est de vivre avec vous, pour vous. C’est difficile de renoncer.
Et puis toujours l’idée que je me trompe, que je suis comme tant d’autres patients. C’est ça le pire, ne pas être pris au sérieux, le sourire de l’entourage, votre silence.
Je ne peux pas continuer. Au fond, décider de mourir ce n’est pas forcément échouer. Vous m’avez aidée puisque je suis maintenant capable de prendre une décision. »
-Ce sont mes dernières paroles, lui dit-elle après un long silence ,…du moins je le pensais.
Elle rit nerveusement.
Pierre a envie de la frapper.
*
Vous savez, Docteur, le problème c’est que ma fille ne m’a jamais aimée. En tout cas, depuis que mon mari est mort. Je ne l’ai pas remarqué tout de suite. Elle était encore toute petite et je m’occupais bien d’elle. Elle était bonne élève : les institutrices l’entouraient parce que son papa était mort. Elle semblait se remettre peu à peu. Au bout de quelques mois elle avait même cessé de parler de lui. c’était moi qui devait insister pour qu’elle m’accompagne au cimetière. On se disputait toujours dans ces moments-là.
Comme fatiguée par ces souvenirs douloureux, elle se tait quelques instants. Enfin elle sourit :
-Oh, ce n’était pas bien grave, elle boudait et puis ça passait. En fait, quand on rentrait, elle filait dans sa chambre en me disant qu’elle allait lire. Et je ne la retrouvait que pour le dîner. Je n’avais jamais besoin de vérifier si elle avait fait ses devoirs. Au fond, je n’avais pas vraiment besoin de m’occuper d’elle.
*
Pierre et Marine sont allés passer le week-end dans leur maison. Ils avaient décidé de commencer les travaux. Mais il y a du soleil et il fait doux. Alors ils se sont installés dans le jardin.
-Je t’emmènerai à la montagne, Marine.
Marine est surprise. C’est la première fois que Pierre lui parle de la montagne. Ou presque. Elle se souvient qu’un jour, alors qu’il était très fatigué, peut-être découragé, il lui avait dit que la montagne lui manquait. Elle n’avait pas vraiment prêté attention à cette remarque parce qu’elle s’était souciée de le réconforter.
Elle se sent un peu inquiète parce qu’elle n’est pas sûre d’aimer la montagne. Il faut dire qu’elle la connaît peu. Elle y est allée, deux fois peut-être, quand elle était petite, peu après la mort de sa mère. Pour elle la montagne, c’est la peine, l’envie de hurler son chagrin.
Pierre ressent le malaise de Marine alors il lui prend la main et sourit :
- Tu verras.
*
Il paraissait très abattu mais il ne tournait pas le dos. Pierre pensa à un masque grec. Cette impression était renforcée par l’immobilité du jeune homme. Au bout de quelques minutes il cilla et sembla sortir d’un rêve :
-C’est vous, Docteur, dit-il d’une voix douce.
-Oui, répondit Pierre.
-Je suis fatigué, Docteur, je crois que je suis un peu malade ces derniers temps. Qu’en pensez-vous ?
C’était la première fois que le jeune homme reconnaissait sa souffrance et qu’il demandait de l’aide explicitement. Pierre eut peur de tout gâcher. Evidemment il ne fallait pas se tromper, il fallait trouver les mots.
-Je pense que vous avez besoin d’aide en effet. C’est pour cela que vous êtes à l’hôpital.
-Je comprends, dit-il.
Il ferma les yeux. Peu à peu il parut se détendre. Pierre resta un long moment à l’observer. il avait maintenant l’air d’un petit garçon.
Plus que jamais Pierre eut envie de le protéger.
Elle se laisse aller, c’est évident. Il y a quelques mois, avant l’interruption, elle était une assez jolie femme d’une quarantaine d’années. Mais à présent elle semble avoir renoncé à toute coquetterie. Pas une trace de maquillage, les yeux cernés, les lèvres pâles et comme desséchées. Elle ôte très peu ses gants, des gants défraîchis, inquiétants, menaçants, au fond. Elle continue à prendre de nombreuses douches et des bains prolongés mais elle dit que ça ne suffit pas à la rassurer. Alors elle dort beaucoup. Pourtant elle n’est jamais reposée. Elle se sent vide et incapable de répondre aux attentes de son mari. D’ailleurs récemment il est parti en claquant la porte. Et il n’est pas rentré de la nuit.
Elle dit qu’elle s’en moque, qu’elle préfère quand il n’est pas là. Au moins elle ne doit pas se forcer, elle peut rester allongée, sans même avoir à faire semblant de lire ou de regarder un film. Et personne pour lui demander si elle a mangé, si elle a pris ses médicaments, si elle a téléphoné à sa mère… C’est ça le plus dur, cette complicité entre son mari et sa mère. Ils se confient leur amertume : elle est ingrate, elle n’aime personne, en bref, elle ne mérite pas leur amour. Elle est bien convaincue de ça, elle ne s’est jamais sentie digne de l’amour de quiconque. Simplement elle espérait qu’un jour quelqu’un la convaincrait du contraire. Elle dit que maintenant elle sait que ça n’arrivera pas.
-Alors je dors, conclut-elle.
*
Ils ont envie d’un jardin.
Ils viennent d’acheter des rosiers. Pierre aime voir Marine s’occuper de ses roses. Dans ces moments-là elle semble détendue, sereine. Alors Pierre se sent bien.
-Je me demande si ça plaira à Eve, dit Marine. J’ai hâte qu’elle puisse venir.
Marine se surprend à espérer que sa sœur accepte de passer quelques jours avec eux. Elle a envie de la retrouver. Elle se sent forte maintenant : elle pourra l’aider.
Hier son père lui a téléphoné. Il était tout ému parce qu’Eve l’avait appelé Papa. Il riait et disait qu’il y avait bien longtemps que ce n’était pas arrivé :
-C’est bon signe, non ?
Oui, Marine était d’accord, c’était bon signe, on pouvait espérer…
*
Et Eve est venue, en effet. Elle était calme et confiante. Elle a visité la maison et déclaré qu’elle était idéale, à l’image de Pierre et de Marine. Elle a observé longtemps un tableau de Michel Ange :
-Elle est belle mais comme elle est triste. Ou alors inquiète. C’est étrange qu’elle ne regarde pas l’enfant. On dirait qu’elle sait déjà qu’elle va le perdre.
Cette opposition entre la scène d’allaitement et la tristesse du regard, un regard qui n’est pas dirigé vers l’enfant mais vers quelque chose ou quelqu’un dont on ne sait rien, c’est bien ce qui a toujours frappé Marine. Ce beau visage triste, est-ce celui d’une vaincue ? N’empêche, Marine aime ce tableau et a décidé de l’accrocher dans la bibliothèque. Pierre était d’accord.
*
-Les voix disent de vous parler…
Pierre reste silencieux mais il aide son patient d’un signe de tête. Le jeune homme poursuit, inquiet, redoutant on ne sait quelle vengeance.
-Elles disent que vous voulez sans doute m’aider… avant elles disaient de me méfier.
Un silence et puis, il ajoute, comme indigné :
-Elles m’obligeaient à me taire… Vraiment, elles avaient interdit…
Le patient se trouble. Il regarde vers le plafond, ses lèvres s’agitent légèrement mais Pierre n’entend rien.
-Pardon ? dit-il.
-Mmm, non je ne veux pas les écouter, elles recommencent…
il hurle maintenant :
-Elles me rendront fou. Non je n’ai pas peur, je ne veux plus vous entendre, partez, laissez-moi.
Il répète « laissez-moi » inlassablement, pendant une vingtaine de minutes. Fort d’abord et puis de plus en plus faiblement. Il a les yeux mi-clos, il semble lutter pour ne pas les fermer tout à fait. Par moment il cède et tout son visage s’affaisse. Mais très vite ses paupières se soulèvent, lentement, avec effort. Il souffre. Et Pierre ne peut pas le soulager ; il ne doit pas le faire s’il veut l’aider vraiment.
Le jeune homme n’en peut plus de lutter, il se recroqueville, il maintient sa tête entre ses genoux serrés. Ses bras pendent dans le vide puis soudain s’agitent : il chasse les démons qui le tourmentent.
*
Le père de Pierre vient de l’appeler.
-Ta mère va mal. C’est incroyable, lui dit-il, depuis quelque temps elle avait l’air tellement bien. Tu sais on s’est beaucoup promené ensemble et elle semblait contente, détendue. Et hier soir ça a recommencé. Viens vite !
Pierre prévient Marine. Elle souffre de voir qu’il va encore affronter seul toutes ces difficultés. Alors elle propose de l’accompagner. Elle insiste et Pierre la remercie.
Ils s’en vont tout de suite. Pierre est anxieux, ça se voit. Marine se tait : elle voudrait trouver les mots.
Le père de Pierre accourt dès qu’ils arrivent :
-Hier soir elle était complètement abattue. Elle est restée plusieurs heures assise dans le fauteuil en face de la télévision qui ne fonctionnait pas, les yeux dans le vague. Vers minuit, parce que j’insistais, elle s’est décidée à se coucher. Une fois alitée, elle a murmuré qu’elle voulait mourir. Mais ce matin elle ne tient pas en place…
Il est interrompu par sa femme qui se précipite vers la porte et embrasse son fils avec effusion. Elle va ensuite vers Marine
-Oh, ma chérie, ça va aller, il ne faut pas vous inquiéter.
Marine l’embrasse et lui sourit.
-Je vais m’en tirer vous savez. Oh, bien sûr, un cancer, c’est long, c’est douloureux mais je serai forte. Et puis vous seriez trop malheureux sans moi, vous avez besoin de moi. Surtout toi, Pierre. Ne dis pas le contraire, que deviendrais-tu si je ne n’étais pas là pour m’occuper de toi ?
Son débit est stupéfiant. Impossible de l’interrompre :
-Je sais que le cancer du poumon, ce n’est pas bon mais je suis prête. Je vais appeler ton oncle, mon chéri, il me soignera.
Pierre arrive à rappeler que son oncle est décédé depuis plusieurs années déjà et qu’il ne comprend rien à cette histoire de cancer. Mais elle n’écoute pas :
-Bah ce ne sera que la cinquième fois que je serai soignée pour ce genre de choses. J’ai l’habitude ! Et puis je me sens forte, vous ne pouvez pas savoir !
Elle les regarde avec fierté et reprend tout de suite :
-Mais entrez, je vais préparer un repas, je ne suis pas encore morte, vous savez. Ou plutôt, attendez, je téléphone à ton oncle. Non, il faut que je fasse les courses. Cette chimio m’épuise. Mais je vais y arriver, ne craignez rien. Bon les courses. A moins que nous n’allions au restaurant. J’aimerais bien vous inviter au restaurant pour fêter ma guérison… ma future guérison. Oui je suis sûre qu’on peut déjà la fêter... Mais, Michel, à quelle heure dois-je être à l’hôpital aujourd’hui ? Je crois que je vais aller voir un homéopathe aussi, on ne sait jamais. Oui, oui, Michel, je t’entends ricaner. Eh bien, non, cette fois je ne t’écouterai pas. Tu voudrais déjà me voir morte, toi !
Le père de Pierre est livide. Il semble maintenant incapable de la moindre réaction.
-Bon je vais à l’hôpital, les enfants. A plus tard.
C’est Marine qui réagit la première. Elle fait mine de l’accompagner. Elles sortent. Une fois dehors Marine la prend par le bras et l’emmène vers un banc, à l’ombre. Surprise elle se calme et accepte de s’asseoir. Pierre les observe de la fenêtre. Il voit sa mère s’apaiser un peu et écouter attentivement Marine. Ensuite elles restent un moment silencieuses puis elles rentrent. Marine emmène la mère de Pierre dans sa chambre. Peu après elle redescend et elle annonce qu’elle dort.
*
Elle a passé trois jours chez ses parents et est de retour à l ‘hôpital comme convenu. Pierre se demandait si elle reviendrait : il est soulagé. Il l’accueille en souriant. Elle a mauvaise mine. Elle porte une épaisse veste de laine et semble avoir froid. Elle est pâle, maigre aussi, bien sûr même si ces dernières semaines elle avait repris un peu de poids.
-Je sais qu’on vous le dira, si ce n’est déjà fait, dit-elle, hostile, alors je vous préviens : j’ai perdu deux kilos pendant le week-end. Et … je suis ravie !
Elle prononce ce dernier mot en insistant sur chaque syllabe.
-Je suis à un poids idéal, je me sens en forme ! je ne comprends pas pourquoi vous voulez tous que je grossisse. Je suis bien placée pour savoir ce qui me convient, tout de même.
Elle accompagne ces mots de quelques gestes des bras. Mais elle ne regarde pas Pierre.
Elle est au bord de la colère :
-Vous croyez que c’est amusant de manger avec Papa-Maman qui m’observent et m’encouragent : « Encore un peu de viande, ma chérie ? » « Mais reprends donc un peu de glace, mon poussin ». C’était… dégoûtant, dégoûtant.
Elle se tait un bref instant puis poursuit :
- Alors j’ai vomi. Longtemps. Et enfin j’ai pu respirer à nouveau, je n’étais plus une outre.
Elle se contient, elle ne veut pas se laisser à aller à pleurer devant Pierre :
-Quelle horreur ! Pour ce que vous en avez à faire d’ailleurs.
Elle serre les poings.
*
Quand il la revoit , quelques jours plus tard, elle paraît moins fermée. Elle esquisse même un léger sourire après s’être assise et elle prend assez vite la parole :
-Je ne vous ai pas encore raconté ma maladie.
Pierre la regarde attentivement et l’encourage à poursuivre d’un signe de tête.
-J’avais six ans. Une sorte d’angine qui a mal tourné. Je ne me souviens plus bien, il faudrait que je demande à ma mère. Mais je me souviens que j’ai manqué l’école assez longtemps. Je crois que je dormais beaucoup. J’avais de la fièvre. Maman m’a raconté que je délirais même un peu par moment. Elle m’a dit que je tenais des propos bizarres, peu cohérents. Je riais aussi, comme ça, sans raison... Le médecin l’avait rassurée.
Elle reste silencieuse un moment, les yeux dans le vague. Puis elle ajoute :
-Maman se faisait du souci. Je me rappelle qu’elle me préparait des repas, des repas spéciaux, rien que pour moi. Elle me disait que ce serait bon pour ma santé, que ça me permettrait de me rétablir plus vite. J’étais flattée , j’avais l’impression que, pour une fois, Maman s’occupait de moi avant tout, avant Papa.
*
Ils se sentent bien dans leur maison. Ils aiment l’arranger à leur goût. Dès qu’ils le peuvent, ils vont ensemble faire des achats. Marine a tenu à installer dans la bibliothèque l’écritoire que Pierre lui a offert. Il sait qu’elle y conserve les lettres qu’il lui a écrites quand elle était en Italie.
Pierre commence à craindre un peu moins que Marine ne parte à nouveau.
Comme si elle avait entendu ses pensées, elle vient vers lui et l’embrasse :
-On est bien, lui dit-elle.
-Oui, répond Pierre, comme jamais.
*
-C’est un cauchemar ! Je sais, j’ai de nouveau cessé de venir. Je ne vous ai pas même prévenu. Je suis honteuse de cela mais ce n’était pas possible. C’est allé vite cette fois-ci. Je n’ai pas eu le temps de me rendre compte. Je me suis seulement surprise à saisir de deux doigts précautionneux la poignée de la porte de mon immeuble. Et j’ai pensé : « Ça recommence, cette fois, ça recommence vraiment. »
Elle avait eu peur alors elle avait trouvé le courage de le rappeler pour demander un nouveau rendez-vous. Elle craignait qu’il ne se fâche et refuse de s’occuper d’elle à nouveau. Elle le remercie de la recevoir encore. Elle dit que cette fois c’est la bonne, qu’il faut vraiment qu’elle se soigne, que ça ne peut plus durer.
Elle est installée au bord du fauteuil, elle s’efforce visiblement de toucher le moins possible un siège que tant d’autres occupent avant et après elle. Un moment elle se laisse aller à poser le bras sur l’accoudoir mais vite elle se ressaisit et croise les mains fermement. Elle a gardé ses gants.
Elle se doute que Pierre comprend alors elle sourit, un sourire d’excuse, une petite fille qui s’excuse. Mais très vite son visage redevient grave et elle reprend son récit :
-Puisque je suis là, autant tout vous dire. Mais sachez bien que je me trouve ridicule. C’est même ça le plus dur d’ailleurs : savoir qu’on a tort et ne pas arriver à se détacher de son angoisse. Quand je me lave les mains, quand je désinfecte mes chaussures, celles de mon mari, quand je me douche, quand je refuse d’ouvrir le courrier, oui ça non plus je ne peux pas le faire, enfin chaque fois que je cède à mes frayeurs, je me répète : « Ça n’a pas de sens, ça n’a pas de sens, ça n’a pas de sens » comme ça, sans arrêt. Et ces mots-là non plus n’ont pas de sens, ils m’évitent seulement de me tordre de souffrance. Et, moi qui n’ai jamais cru en Dieu, je joins les mains et je regarde le ciel en les prononçant.
Elle pleure quand elle précise que son mari l’a surprise.
-Il n’a rien dit. Il est venu vers moi et m’a installée dans le canapé puis il m’a préparé un thé. Je n’ai rien pu dire non plus mais j’ai pensé que je ne pouvais plus lui imposer ça.
Elle trouve son mari beaucoup plus attentionné depuis qu’elle s’est enfoncée davantage dans le maladie. Sa mère aussi se montre patiente. Comme elle ne l’a jamais été.
-Vous croyez qu’ils changeront à nouveau quand j’irai mieux, Docteur ?
*
Elle est assise à terre, contre le mur. Elle ne l’a pas salué, ne l’a même pas regardé. Mais elle s’est présentée spontanément tout de même.
Ses longs cheveux cachent son visage. Elle est immobile. Pierre la regarde. Il continue à la trouver physiquement menaçante. Il s’attend toujours à la voir bondir sur lui. Elle a décidément le charme inquiétant des plus beaux félins.
Alors qu’il pensait ne pas l’entendre de toute la séance, elle finit par dire, d'une voix blanche :
-Je n’existe pas.
Elle n’a pas bougé et déjà elle retourne à son silence.
Pierre se souvient du jour où elle a pu lui raconter qu’après la mort de son père, elle avait l’impression qu’il vivait toujours, que c’était sa mère, les gens qu’elle croisaient dans la rue, tous les autres qui étaient vraiment morts. Elle seule vivait. Et son père.
A l’époque elle ne parlait plus, bougeait peu. Sa mère l’avait surprise en train de se livrer à de curieux mouvements. S’assurait-elle qu’elle vivait vraiment ?
Elle se lève, se dirige vers Pierre. Elle s’approche de lui et d’un geste presque médical, palpe sa main. Puis elle le regarde.
-Je me suis surpris à douter de ma propre existence, raconte Pierre à Marine.
Elissandre