VII
Paul a téléphoné. L’accouchement s’est bien passé. Pierre et Marine se retrouveront à la maternité. Marine ouvre le tiroir de la commode et prend le petit coffret rouge qu’elle y a déposé quelques jours plus tôt.
Pierre lui avait demandé de l’aider à choisir un cadeau pour sa filleule. Elle lui avait conseillé un bijou :
-tu sais comme c’est émouvant de retrouver un petit bijou qu’on a porté quand on était bébé.
Pierre ne se souvient pas vraiment. En tout cas il ne possède aucun bijou. Mais il aime ceux de Marine et se réjouit à l’idée que la fille de Paul puisse éprouver comme Marine le plaisir de porter un objet qu’elle aimera contempler.
Quand la vendeuse a disposé devant eux une dizaine de petits pendentifs, Pierre a regardé Marine. Elle l’a invité à observer les petits personnages, des pantins, des animaux, des croissants de lune et des étoiles. Elle l’a vu sourire et demander à voir de plus près un petit ourson tout rebondi. Il était parfaitement adapté à un bébé et ça plaisait à Pierre.
Lorsqu’ils quittent leurs amis, Pierre et Marine sont pensifs. Marine rompt le silence :
-On aura des enfants, tu crois ?
-Bien sûr, répond Pierre.
Marine se sent bien. Elle aime Pierre. Elle le lui dit.
*
Eve est en larmes. Elle attend sa sœur devant la porte de l’appartement. Quand elle l’aperçoit, elle se dirige vers elle en continuant à pleurer. Marine pense qu’elle devrait prendre Eve dans ses bras. Mais elle ne peut pas. Pas aujourd’hui. Elle était si heureuse…
Elles entrent. Eve ressent la froideur de sa sœur. Alors elle cesse de pleurer. Et très vite elle se montre agressive :
-Excuse-moi, je te dérange, évidemment…
Marine lui sourit et l’entraîne vers le canapé. Eve se blottit contre l’épaule de sa sœur, qui, résignée et attendrie aussi, se met à lui caresser les cheveux. Eve pleure à nouveau. Elle s’accroche à Marine qui se sent impuissante et en a assez de se le reprocher. Mais cette fois encore elle se tait.
Eve va se calmer, s’excuser et puis partir. Fuir, plutôt. Ça aussi Marine le sait. Et elle ne voudra pas la retenir. Elle lui dira :
-Va voir ton médecin, Eve.
Eve lui répondra de ne pas s’inquiéter :
-Ce n’est rien, tu sais bien. Je suis comme ça. Mais je me sens mieux déjà. Grâce à toi, Marine. Embrasse Pierre. Et ne t’en fais pas, hein ?
Après le départ de sa sœur elle veut se remettre au travail. Mais elle n’y arrive pas. Elle se sent fatiguée.
-Ça ne peut pas continuer, dit-elle aux chattes en leur caressant la tête.
Elle semblent sages et posées et Marine aime bien les imaginer en confidentes attentives et indulgentes.
*
Heureusement Pierre rentre peu après le départ d’Eve et il rassure Marine : bien sûr qu’elle n’est pas responsable du chagrin de sa sœur. Il l’emmène marcher dans les rues de Paris. Ils marchent longtemps.
-j’aurais voulu que tu la connaisses, Pierre. Elle disait parfois que nous, les jumelles, nous n’avions pas besoin des autres. Mais elle se trompait. En tout cas, moi j’avais besoin d’elle. Eve ne voulait que moi, c’est vrai. Un jour je lui ai dit que c’était à cause d’elle que Maman étaient morte. Je lui ai crié qu’elle avait dû se sentir inutile et qu’elle avait choisi de mourir pour nous punir. Eve m’a giflée, elle m’a donné des coups de pieds. Je ne criais pas, je savais que je n’aurais jamais dû dire ça.
Quand Papa est rentré le soir, il a bien vu que ça n’allait pas. Mais il ne nous a rien demandé. Et nous n’avons rien dit. Je me souviens que nous étions en sixième. Le lendemain nous sommes allées au collège comme tous les autres jours, comme si rien ne s’était passé. Mais nous étions tristes et c’est avec soulagement que j’ai gagné ma classe pendant qu’Eve se dirigeait vers la sienne.
Pierre est étonné que ni Marine ni Eve n’aient jamais plus parlé de cette scène. Marine dit qu’aujourd’hui encore elle a honte. Et pourtant elle pense qu’elle n’avait peut-être pas tout à fait tort.
*
Il est couché, il fait face au mur, comme souvent. Pierre s’assied. il attend. Le jeune homme ne dit rien. Depuis cinq séances il n’a pas dit un mot. Pierre ne sait pas s’il est conscient de sa présence. Il ne voit pas s’il dort. Impossible de savoir si ses yeux sont ouverts. Il est maigre et raide. Même ses cheveux, hirsutes, sont comme volontairement dressés sur sa tête. On dirait que tout en lui se veut hostile. Son corps est une barrière. On ne passe pas, semble-t-il dire.
-Vous pourriez me demander ce que j’en pense !
Pierre sursaute. Il ne s’attendait pas à des paroles.
-Ce que vous pensez de quoi ? demande-t-il de façon aussi calme que possible.
Le malade se retourne et laisse voir une balafre sur la joue droite. Ce n’est qu’à ce moment-là que Pierre aperçoit une fourchette par terre, près du lit.
-Vous êtes responsable, dit le malade. C’est vous qui l’avez voulu.
Pierre lui dit qu’il va le faire soigner et il se lève.
-C’est à vous de me soigner, lance le malade. Il crie. Puis il hurle. Toujours la même phrase. Pierre l’entend encore quand il entre dans son cabinet.
*
Marine est allongée dans le canapé. Elle se repose : elle a beaucoup travaillé. Elle pense à Eve et se souvient d’un été à la mer. C’était peu après l’accident. Leur père avait voulu partir, changer d’air comme il avait dit. Elle s’en était réjouie. Sa sœur et elle avaient réussi à surmonter leur douleur. Eve avait beaucoup aidé Marine pour cela. Une toute petite fille qui en soutenait une autre... Marine ne trouvait plus la force, Eve lui donna à manger, l’aida à se lever, à s’habiller. C’était bouleversant de la voir faire le clown pour que sa sœur rie :
-Regarde, Marine, regarde !
Marine souriait, un peu, comme pour faire plaisir à sa sœur. Eve le sentait bien. Mais elle continuait, ne perdait pas espoir.
Et quand arriva l’été, Marine allait mieux. Elle se souvient du plaisir qu’elle avait éprouvé à faire les préparatifs. Le départ, le voyage, tout s’était bien passé. Le petit appartement que leur père avait réservé était agréable, très clair. Eve et Marine partageraient la même chambre. Tout irait bien.
Et les premiers jours tout avait été idéal. Marine, Eve et leur père avait reconstitué une famille. L’absence se faisait un peu moins sentir.
Puis ce fut cette tristesse qui s’abattit sur Marine quand elle vit une petite fille et sa mère s'enfoncer dans la mer et jouer avec les vagues. La mère portait dans ses bras son enfant qui riait aux éclats. Apeurée et heureuse à la fois, elle se serrait contre sa mère. Marine n’avait pu retenir ses larmes. Eve n’avait pas compris mais elle avait semblé soudain tellement découragée que Marine s’était sentie honteuse : comment pouvait-elle ainsi imposer sa souffrance ? Elle ne secourait ni Eve ni son père. Pourtant eux aussi avaient du chagrin.
Ce sentiment de honte, Marine le ressentit intensément. Alors elle se fit violence : Il ne fallait plus qu’elle montre sa tristesse aux autres. Pendant plusieurs années, elle se tint à cette résolution.
Machinalement elle vient de sortir un paquet de gâteaux et s’apprête à en manger un. Elle se souvient que, les trois ou quatre années qui suivirent, elle n’avait mangé avec plaisir que des gâteaux et des bonbons. Le reste elle le mangeait sans faim. Il lui arrivait d’éprouver du dégoût. Mais elle le taisait, plus rien ne devait inquiéter Eve.
Elle range les gâteaux parce qu’elle sait que Pierre va rentrer et qu’elle peut enfin être sincère.
*
Pierre est fatigué. Aujourd’hui il a vu un de ces patients les plus difficiles ,
-Celui qui s’était blessé au visage, tu sais.
Marine se souvient qu’en effet, Pierre lui a parlé de ce patient. Elle s’était demandé comment Pierre arrivait à supporter ça et elle le lui avait dit.
Il ne parlait pas beaucoup de son travail. Mais il avait, depuis peu, ressenti le besoin de raconter à Marine. Elle l’écoutait. Elle aurait voulu entrer dans la chambre du patient et lui crier d’arrêter de s’en prendre à Pierre. Elle l’aurait secoué, elle lui aurait dit qu’il ne méritait pas Pierre ... Mais elle savait que ça n’aurait eu aucun sens.
Pierre avait été ému par sa réaction et il le lui avait dit. Parfois il avait besoin que quelqu’un le protège, lui aussi.
- Il était là, allongé comme toujours, la face contre le mur, il ne bougeait pas. Rien, pas un mot, pas un soupir. Je pensais à ce que tu m’avais dit. Moi aussi j’avais envie de le secouer. Et je m’en suis voulu. Alors je lui ai parlé, je lui ai dit que j’étais là pour le soigner et que je voulais le soigner. Il a ri. J’ai trouvé que c’était pire que tout, je n’ai pas supporté son rire. Et c’est ça qui m’inquiète parce que, au fond, c’était une réaction et je n’aurais pas dû la ressentir comme une agression.
Pierre parla longtemps. Mais il n’arriva pas vraiment à se détendre ce soir-là.
*
-Vous savez, Marine, Pierre était extrêmement taciturne. J’aurais tellement voulu qu’il me raconte ses journées, ses copains enfin tout. Mais non.
-Maman, tu as toujours su ce qui était important, tout de même.
-Je ne sais pas, je ne sais pas. Enfin moi j’aurais voulu qu’on soit un peu complices. D’habitude, un fils et sa mère… je ne sais pas moi… Il restait des heures dans sa chambre… Impossible de l’en faire sortir. « Pierre, viens prendre un goûter avec moi » « Merci, je n’ai pas faim ». Ah ! il était poli et jamais de problèmes. Ça non. Les voisines se plaignaient de leurs enfants qui étaient toujours en train de mijoter des mauvais coups. Ils embêtaient la maîtresse…Pas Pierre. Pierre était sage. Mais il préférait sa chambre. Ou alors sa forêt ou je ne sais pas. Je ne savais pas où il était. Ça me mettait hors de moi…
-Maman, arrête. On ne va pas reparler de tout ça. C’est passé. Hein ?
Pierre a parlé doucement, gentiment. Mais sa mère s’emporte :
-C’est toujours la même chose. Toujours maintenant. Il n’est pas là. Je ne peux pas lui parler. Jamais. Vous trouvez ça normal, vous , Marine ?
Mais Pierre l’interrompt :
-Laisse, Marine, s’il te plaît !
Il sait bien que dire ça, c’est déclencher la foudre.
Sa mère se met à hurler qu’elle ne compte pas, n’a jamais compté, que personne ne l’aime et que ce qu’elle a de mieux à faire c’est encore de se pendre.
Marine est bouleversée, Pierre exaspéré. Des scènes comme celle-là, il en a déjà supporté beaucoup. Il est toujours resté calme. Il attendait que ça passe, il consolait sa mère, finissait pas la mettre au lit avant de s’en aller. Mais aujourd’hui, non ! Il en a assez :
-Viens, Marine. Excuse-moi, Papa.
Il embrasse son père, se dirige vers sa mère pour l’embrasser elle aussi. Mais elle s’en va en pleurant. Tant pis, il ne cédera pas. Il a bien le droit de vivre et d’aimer Marine !
*
Il y a longtemps qu’ils ne sont plus allés au restaurant, tous les deux. Pierre et Marine se sont installés près d’une fenêtre. Ils voient des jardins fleuris et même un pré, quelques maisons en pierre. Tout est calme. Le service est un peu cérémonieux et ça faire rire Marine. Pierre est content. Ils se sentent bien.
Les plats qu’ils ont choisis sont savoureux. Le vin aussi. Les joues de Marine rosissent et ses yeux brillent. Pierre la regarde sans rien dire pendant un long moment. Elle sourit puis rit puis feint de se fâcher, se dit mal à l’aise quand il la regarde comme ça. C’est vrai. Mais elle est surtout très heureuse. Elle l’ajoute d’ailleurs.
Pierre dit qu’il voudrait vivre dans une petite maison comme celle qu’il aperçoivent un peu plus loin. Marine se voit bien décorant leur nouvelle maison. Elle a bien envie de vivre dans un endroit qu’ils auraient choisi ensemble.
Alors ils font des projets. Et au moment du café, ils sont décidés.
*
Eve vient d’arriver, des paquets plein les bras.
-C’est bientôt les vacances, Marine, alors je suis joyeuse. J’ai décidé de passer quinze jours au soleil. J’ai fait les magasins. Tu comprends, je n’ai plus rien de convenable à mettre. Il me fallait des maillots. J’en ai acheté six : je n’arrivais pas à me décider. Et puis j’ai trouvé toutes sortes de petites robes légères vraiment mignonnes, tu sais.
Marine admire les robes, pour ne pas décevoir sa sœur.
-je te les donne ! Forcément elles t’iront aussi !
Elle rit, trop fort, trop longtemps. Marine sait ce que ça veut dire.
-Garde-les, Eve. Tu sais, je n’en ai pas vraiment besoin.
-Ah oui, tu restes pour chercher une maison à la campagne. Quelle drôle d’idée ! Enfin si ça te plaît… Mais avant de connaître Pierre, jamais tu ne te serais lancée là-dedans.
-Forcément, pense Marine. Mais elle ne dit rien pour ne pas peiner sa sœur. Eve n’accepte pas encore l’idée que Marine et Pierre forment vraiment un couple. Elle se rassure en pensant qu’il s’agit d’une situation provisoire, que bientôt sa sœur sera à nouveau comme elle.
-Tout de même, quelle idée ! Aller s’enterrer à la campagne ! Et tu te rends compte du travail. Marine, tu ne vas pas bêtement te transformer en fée du logis.
Elle rit à nouveau. Marine s’impatiente un peu mais feint la bonne humeur et sourit. Elle aurait voulu pouvoir parler de ses projets avec sa sœur. C’est à elle qu’elle a envie de confier son bonheur. En ce moment elle ne peut s’empêcher de penser que sa mère lui manque. Elle pouvait tout lui raconter. Sa mère aurait aimé Pierre et tout aurait été simple. Justement avec Eve, rien n’était jamais simple.
La voilà qui sort des chaussures. Elle déballe tout. Des vêtements recouvrent le canapé, les fauteuils, les chaises, le sol même.
Maintenant Eve se met en tête de les essayer. Rien ne va : c’est trop étroit ou trop large, trop court ou trop long, complètement excentrique, impossible à porter. Marine se sent nerveuse. Elle voudrait arrêter sa sœur, qui est ravie, ne se rend compte de rien. Elle sait que les choses vont se compliquer. Elle est inquiète. Finalement :
-Eve, tu ne vas pas bien. Tu es complètement surexcitée.
Mais Eve ne veut pas accepter. Elle reproche à sa sœur de ne jamais être en forme quand elle se sent heureuse. A croire qu’elle le fait exprès !
-Mais non, Eve, et tu le sais.
Eve ramasse ses affaires, feint brusquement d’avoir oublié un rendez-vous et s’en va en embrassant distraitement sa sœur.
Marine s’allonge sur le canapé. Avant toute chose, il faut qu’elle se calme. Que faire ? Eve devrait être hospitalisée. Il va encore falloir attendre des incidents graves pour qu’elle s’y résolve. Marine n’aime pas du tout les projets de vacances de sa sœur. Elle sait que c’est souvent dans ces périodes que les choses s’aggravent. Evidemment Eve tombe toujours sur toutes sortes d’individus peu scrupuleux et il n’est pas rare qu’elle y laisse beaucoup d’argent. Des larmes aussi. Non il ne faut pas qu’elle parte. Marine va en parler à Pierre.
*
Une fois encore elle lui crie que c’est de l’amour qu’elle veut. Elle a accepté de venir vers lui. Et elle lui parle. Pourtant ces derniers jours elle s’était encore cachée tout au fond de son lit. Elle n’avait pas voulu manger, ni boire, ni prendre ses médicaments. Elle lui répétait qu’elle voulait son médecin et pas un autre. Puis elle riait en le regardant. C’était un ricanement plutôt, qui se transformait en sanglots puis en cris. Ça avait quelque chose d’animal. C’était terrible, éprouvant. Il avait eu envie de la confier à quelqu’un d’autre. Il n’en pouvait plus.
Il avait mis sa tête entre ses mains. Et elle avait surpris son geste. Il n’aurait pas cru. Elle avait cessé de hurler et l’avait regardé comme elle ne l’avait sans doute jamais fait. Elle était redevenue un être humain.
-Ne pleurez pas, lui avait-elle dit.
-Il s’était immédiatement ressaisi mais n’avait pas eu le courage de lui dire qu’il ne pleurait pas.
-Alors elle avait continué encore un peu. Elle lui avait dit qu’il était comme son père. Son père pleurait quand elle allait mal, quand elle le repoussait. C’était seulement dans ces moments-là qu’elle était sûr que c’était bien lui. Sinon elle ne savait pas vraiment, elle avait des doutes. Elle pensait qu’il lui voulait du mal. Alors elle criait et elle pleurait.
-Et un jour, il n’était plus là, dit-elle d’une voix enfantine. Elle ajouta :
-Parti, endormi.
Pierre savait que son père était mort quand elle était petite. Sa mère lui avait raconté le suicide, la petite qui avait trouvé le corps.
Quand elle était rentrée, elle avait vu sa fille couchée à côté de son père, la tête sur son ventre. Elle chantonnait une berceuse. Elle regardait au loin. Et ce regard, elle l’avait presque toujours depuis.
Elle avait hurlé quand on l’avait éloignée du corps. Sa mère pleurait en le racontant.
La jeune fille continue à regarder Pierre. Elle se met à chantonner une berceuse.
-Tout va bien, lui dit Pierre.
*
Il se lève de temps en temps, lui ont dit les infirmières. Mais aujourd’hui il est couché, la face contre le mur. Raide, absent. Pierre ne sait pas s’il est conscient de sa présence. Il pense que oui. Alors il reste. Il paraît qu’il a un peu mangé. Il réclame des sucreries, beaucoup de sucreries. Il peut en manger pendant des heures. Pierre aperçoit des papiers de toutes les couleurs sous le lit du malade. Ils ont été consciencieusement pliés et rangés les uns à côté des autres.
Pour le moment le jeune homme est soucieux d’ordre et de propreté : il accepte de se laver. Il a réclamé des feutres. Hier il a consacré plusieurs heures à dessiner. Tout le monde l’encourageait, le personnel et même certains patients. Il restait muet mais on pouvait percevoir un petit sourire de fierté.
Pierre l’avait lui aussi félicité et il avait deviné la satisfaction de son patient. Même si celui-ci n’avait pas tourné la tête dans sa direction ni même levé les yeux. Pierre ne savait pas s’il l’avait reconnu. Pourtant il lui avait bien semblé entendre un « Ça t’en bouche un coin, hein ? » auquel il n’avait pas cru devoir répondre.
*
Pierre vient de rentrer. Marine n’est pas là. Il s’installe à son bureau et s’apprête à travailler. Le téléphone sonne. C’est le père de Marine :
-Bonjour, Pierre. Je viens de recevoir un coup de fil du collègue d’Eve. Il est inquiet : elle n’est plus allée travailler depuis lundi dernier. Trois jours sans nouvelles. Vous l’avez vue, vous ?
Pierre lui dit qu’elle est passée rendre visite à Marine la semaine dernière mais qu’il ne pense pas qu’elle ait donné de nouvelles depuis lors.
-Ça recommence !
Le père de Marine semble complètement perdu :
-Que va-t-on faire ?
Pierre l’invite à passer la soirée avec eux :
-Marine ne va pas tarder.
Il accepte, apparemment soulagé :
-Vous savez, Pierre, maintenant je ne pourrais plus supporter.
-Je ne pense pas qu’Eve soit vraiment en danger. Elle appelle toujours Marine quand la situation devient critique.
-Oui, jusqu’à présent… Espérons… A tout de suite, alors ?
-Oui, à tout de suite.
Pierre se demande s’il viendra. Marine lui a expliqué que, dans ces moments-là, son père était perturbé, indécis et imprévisible. Ce qui ne simplifiait généralement pas les choses.
Il se souvient de leur première rencontre. Ça avait été le hasard. Marine et Pierre sortaient d’un cinéma. Marine s’était brusquement arrêtée et avait appelé :
-Papa, Papa !
Elle avait lâché sa main, avait rattrapé son père et le ramenait vers Pierre. Il avait vu arriver un homme élégant, d’une élégance discrète. Souriant mais un peu mal à l’aise, comme intimidé. Ils s’étaient serré la main, avaient échangé quelques banalités puis s’étaient séparés. Pierre l’avait trouvé un peu fuyant, peut-être.
Finalement si, il arrive. Et même avant Marine. Pierre lui offre un verre, qu’il accepte.
-Je ne sais pas ce qu’elle a. Vous savez, c’était une petite fille très forte. Lors de la mort de ma femme, c’est Eve qui nous a soutenus, Marine et moi. Quand elle nous trouvait abattus, elle nous regardait, préoccupée. Puis elle choisissait ce qu’elle allait faire pour nous. Elle nous proposait une promenade ou préparait un gâteau. Elle était prête à tout. Et le plus émouvant, c’est qu’elle feignait de s’occuper d’elle et non de nous.
-Mais je parle, je parle et vous devez être fatigué, Pierre.
Pierre le rassure. Pourtant ils sont soudain mal à l’aise et le silence règne quelques instants. Pierre hésite puis se décide :
-Il faudrait vraiment qu’Eve accepte de se soigner convenablement. Marine m’a dit qu’elle n’avait plus vu son psychiatre depuis trois mois au moins.
-Mmm…
Pierre se souvient que ces propos, le père des jumelles n’aime pas les entendre. Il sait qu’il est en partie responsable de la situation. Il a toujours éprouvé une espèce de méfiance à l’égard de tout ce qui est psy , comme il dit, en l’absence de Pierre… Il se laisse quelquefois aller aux clichés les plus éculés au grand déplaisir de Marine.
D’ailleurs elle vient de rentrer et elle a entendu ce que Pierre disait.
-C’est vrai, Papa, tu devrais l’y encourager, tu sais.
-Mais tu te souviens, le dernier qu’elle a vu, il avait l’air plus fou que ses patients…
-Non, pitié, pense Marine. Papa, voyons !
-Mais je t’assure, je l’ai vu. D’ailleurs j’ai tout de suite compris qu’il cherchait à la séduire. C’est vrai qu’elle est belle, ma petite fille.
-Papa, ce n’est pas la question !
Cette fois Marine se montre ferme. Elle en a assez de ces inepties. Et son père qui continue à répéter tout ce qu’Eve lui a raconté ! Eve qu’il a vue débarquer chez lui en plein délire… Marine est persuadée que son père n’est pas vraiment dupe. Alors pourquoi ?
-Pourquoi la soutiens-tu dans ce qui lui nuit ? Tu vois bien qu’elle n’en sort pas. Qu’est-ce que tu espères ? Qu’est-ce que tu attends ?
L’exaspération de Marine est de plus en plus perceptible. Et, bien sûr, son père tente d’éluder. Comme il n’y arrive pas, il se lève, s’apprête à s’en aller. Mais Marine le retient :
-Reste, il faut que nous parlions !
Au fond, il en a conscience. Alors il s’assied.
*
VIII
-Bonjour, Docteur !
La jeune fille le regarde avec insistance, lui sourit. Elle ne s’assied pas : elle pose. De toute évidence elle a soigné sa toilette. Elle s’est maquillée et parfumée. Et elle attend qu’il la trouve belle…
Pierre l’invite à s’asseoir.
Bien sûr elle est déçue. Son sourire s’efface, ses yeux se remplissent de larmes :
-Je suis affreuse, j’ai grossi et c’est votre faute. En plus je suis ridicule. Personne ne peut s’intéresser à moi.
Elle sort un miroir de son sac, comme pour vérifier ce qu’elle est en train de dire. Alors elle se met à rire et à pleurer à la fois :
-Dire que j’ai perdu mon temps à me maquiller. Oh, non ! Quelle tête ! Mais je n’en sortirai jamais !
Pierre la voit chercher un mouchoir qu’elle ne trouve pas : elle ouvre toutes les poches de son sac, les rouvre, les referme. Il voudrait lui tendre une boîte de mouchoirs. Mais il craint qu’elle n’y voie du cynisme, de l’indifférence. De toute façon il sait que quoi qu’il dise ou fasse elle va le détester, le rendre responsable.
Parfois lui-même ne sait plus.
Finalement quand elle est un peu calmée, il lui demande de se souvenir. Il sait aussi qu’elle va détester ça, qu’elle va lui dire que le passé n’a pas d’importance, qu’elle voudrait que quelqu’un l’aime, qu’il l’aime, qu’elle se demande vraiment si… Et puis, courageusement, elle se raisonnera et tentera de voir clair en elle.
Pierre sait que c’est difficile, il le lui fait comprendre pour l’aider, pour qu’elle sache qu’il ne la rejette pas. Alors elle sourit. Mais elle ne le regarde plus.
*
Marine en veut à Eve. Elle devrait être avec Pierre et la voilà en train de courir sur un quai de métro parce qu’Eve vient de l’appeler. C’est urgent :
-Viens vite, Marine !
Puis plus rien, un café près du Louvre et c’est tout : Eve avait raccroché brutalement. Impossible d’en savoir plus.
-Il vaut mieux que j’y aille seule, avait dit Marine à Pierre. Pierre n’en était pas sûr mais il n’avait pas voulu s’imposer :
-Appelle-moi si tu veux que je te rejoigne.
Elle lui avait souri, l’avait remercié et était partie.
Pierre aurait voulu que tout cela cesse. Il trouvait Marine particulièrement fragile en ce moment, souvent au bord des larmes, se plaignant d’être fatiguée. Il aurait voulu l’emmener en vacances mais Marine lui avait fait comprendre qu’elle ne pourrait pas s’éloigner tant qu’elle n’aurait pas de nouvelles précises de sa sœur. Il comprenait mais tout de même , il en avait assez. Il aurait voulu protéger Marine de toute souffrance, l’enfermer dans ses bras et ne laisser personne lui faire de mal.
*
Eve a maigri. Elle est pâle, affaiblie. Elle esquisse un pauvre sourire, ne se lève pas pour embrasser sa sœur. Elle n’a pas touché à son café mais elle fume. Marine est surprise : il y a au moins cinq ans qu’elles ont arrêté, toutes les deux. Comme elle veut éviter d’irriter sa sœur, elle ne fait aucun commentaire.
-Je suis fatiguée, Marine. Je crois qu’il faudrait que j’entre à l’hôpital pour me reposer un peu.
Marine tremble. Elle devrait être soulagée et pourtant elle a peur. Elle embrasse sa sœur. Elles pleurent.
-Viens, on va rentrer à la maison.
Marine se rend compte de ce qu’elle vient de dire. C’est ça qu’elle craint. Tomber dans la folie. Avec Eve.
-Viens, répéte-t-elle.
Mais elle se demande où elle doit l’emmener.
*
Pierre a fait le nécessaire et Eve se repose. Pour le moment, elle ne reçoit pas de visites. C’est encore un peu tôt. Mais elle va mieux, d’après les infirmières.
Paul est désolé. Il était retourné en Allemagne et y était resté un peu plus longtemps :
-Tu aurais dû nous prévenir, Marine. Tu sais que Claire t’aurait aidée.
-Merci, Paul.
*
-Je n’aurais jamais dû partir comme ça. J’ai voulu me prouver que j’en étais capable. Je ne voulais plus dépendre de ma mère, de vous. C’est un peu après mon dernier coup de téléphone. Ce jour-là j’ai essayé de vous parler mais je n’ai pas pu. J’aurais dû vous prévenir, vous dire que j’en avais assez, que je ne viendrais plus. C’était ça que je ressentais. J’en avais assez de venir. Il me semblait que je n’avais plus rien à vous dire.
Pierre l’écoute attentivement. Il la trouve volubile. Pour le moment elle se contient mais il voit qu’elle se tord les doigts, elle tente d’enlever ses gants, n’y arrive pas, les enlève puis les remet aussitôt.
Il a pourtant le temps d’apercevoir une alliance. Il ne veut pas intervenir dans le cours de son récit alors il ne pose pas de questions mais il est inquiet.
-Vous comprenez, j’ai pensé que j’avais besoin de vacances, qu’après ça, tout irait mieux. J’étais encouragée par les progrès que j’avais accomplis … deux douches par jour seulement et les gants qui restaient dans mon sac…
Il se souvient qu’en effet lui aussi était confiant. Trop sans doute : il n’avait pas prévu cette décision.
-Et puis j’étais retournée chez ma mère et je l’avais bien supportée. Pour tout dire il me semblait que je ne l’avais plus si bien supportée depuis des années…Enfin, je me suis précipitée.
Elle retire un gant, puis l’autre. Elle ouvre son sac pour les y ranger mais se ravise et les garde en main. Pendant un moment elle reste silencieuse, comme absente.
Pierre ne bouge pas, il attend. Il est soulagé de la revoir et inquiet aussi. Elle vient de vivre de grandes difficultés, c’est évident.
-Je me suis même mariée, dit-elle en éclatant de rire.
Un rire forcé, un sanglot.
-Vraiment je n’en rate pas une.
Les larmes coulent maintenant. Elle tente de cacher son visage à Pierre.
*
-Elle nous a beaucoup parlé de vous, Docteur. Elle nous a fait rire ! Elle nous racontait tout ce qu’elle vous disait. Elle se moque de son débit. Elle dit qu’elle ne veut pas rater une minute, qu’elle veut tout vous raconter. Et ça la met de bonne humeur. Vraiment il y a des années que je n’ai pas vu ma fille de si bonne humeur. Elle va bien mieux, n’est-ce pas, Docteur ? Quand pouvons-nous l’emmener ?
Pierre expliqua et la mère s’en alla stupéfaite. Elle n’attendit pas la réponse qu’il aurait pu tenter de donner au « Mais pourquoi ? » qu’elle avait murmuré.
Pourtant au moment de poser la main sur la poignée de la porte, elle affirma , sûre d’elle à nouveau :
-Elle progresse, elle n’est pas malheureuse, elle n’arrête pas de nous faire rire. Enfin, on ne peut pas rire et souffrir ! Ça va aller !
Et elle partit sans se retourner, de peur de croiser le regard de Pierre sans doute.
La jeune femme entra tout de suite après. Elle resta figée devant la porte pendant quelques minutes puis s’installa comme d’habitude contre le mur. Comme d’habitude aussi, Pierre lui proposa le siège, de l’autre côté du bureau. Elle ne répondit pas mais, pour une fois, elle le regarda.
Elle paraissait moins agressive, un peu moins tendue. Elle finit par fermer les yeux. Puis elle sourit et se mit à chantonner.
Pierre frissonna.
Elissandre
*
La nuit est tombée depuis un moment. Pierre quitte son cabinet. Il a envie de serrer Marine dans ses bras. Il faut qu’il lui dise comme il l’aime, comme il a besoin d’elle.
Marine est en train de travailler. Elle se dit assez contente du travail de la journée.
- Enfin, globalement, précise-t-elle.
Pierre la prend dans ses bras.
*
Eve peut maintenant recevoir des visites mais elle a fait savoir qu’elle voulait être seule encore un peu. Elle n’est pas seule d’ailleurs, personne n’est jamais seul dans ce service. Il faut rencontrer les autres, partager des activités. Le personnel se donne beaucoup de mal pour ça. Eve ne veut pas décevoir. Jamais. C’est ce qui la rend malade. Elle ne comprend pas pourquoi ses efforts restent vains. Elle fait tellement d’efforts. Personne ne sait. Pas même Marine. Surtout pas Marine. Marine dont la bienveillance cache de l’exaspération, cette Eve qui est toujours là, qui l’empêche de vivre. ! Marine se veut douce mais Eve voit bien ce que disent ses sourires. Elle doit disparaître et c’est tout.
Alors Eve disparaît. Souvent. Mais jamais très longtemps. Elle a peur quand elle est seule. Elle ne peut pas s’éloigner de Marine. La dernière fois, elle a vraiment essayé pourtant. Elle est allée acheter une corde.
Elle est rentrée dans la chambre d’hôtel. C’était possible : elle savait comment s’y prendre. Elle a préparé le nœud, la chaise. Vraiment elle a essayé. Elle a pleuré. Longtemps. Elle ne sait pas combien de temps. Puis elle a dormi. Et finalement elle est rentrée chez elle. Elle savait ce qui l’attendait. Pourtant pour une fois elle déciderait seule. Elle téléphona au psychiatre qui la reçut tout de suite.
Maintenant il fallait patienter. Et espérer. Mais elle avait perdu l’espoir. Depuis longtemps. Peut-être même avant que Marine ne l’abandonne.
*
Elle n’a rien mangé de tout le week-end et refuse de sortir de sa chambre. Pierre va la voir. Il la trouve prostrée. Elle semble fixer un point sur le mur. Elle ne bouge pas. Il s’installe en face d’elle. Lui non plus ne bouge pas. Il sent peu à peu sa jambe droite s’engourdir. Alors il finit par croiser les jambes. Elle, elle reste immobile, le regard fixe, toujours.
Puis elle sourit. Elle quitte le point sur le mur et ses yeux se tournent vers lui. elle lui tend la main :
- Bonjour, Docteur.
*
- Vous savez la dernière fois que je suis venue, je me suis demandé comment j’avais pu être assez stupide pour rester absente pendant tous ces mois. Je croyais me venger de vous. Vous savez, toujours cette impression de ne pas compter.
Elle se tut un moment, regarda Pierre. Il resta impassible.
-Oui, je pensais que je vous punissais, j’espérais que vous me regretteriez. Surtout j’espérais que vous vous sentiriez mauvais médecin.
Elle soupira, hésita puis reprit :
-Je ne savais pas que j’étais capable de ça. J’ai eu peur. Et envie de revenir. Mais je n’osais plus. J’avais honte.
Alors elle raconta comment elle s’était peu à peu laissé aller. Elle n’avait plus eu envie de se lever. Pour quoi faire ? Travailler ? il y avait longtemps que son travail ne l’intéressait plus. D’ailleurs qui pouvait s’y intéresser : classer, ranger, transmettre. Et le téléphone, le « suivi de dossier ». Non vraiment, à ce moment-là, elle ne pouvait plus. Elle n’y était pas retournée. Elle leur avait fait parvenir un certificat médical tout de même. Et ça suffisait comme ça.
Donc elle n’avait plus à se lever. Elle dormait. Elle dormit énormément pendant cette période. Sa mère téléphonait de temps en temps. Elle restait vague, parlait de fatigue. Et, pour une fois, elle n’osa pas s’imposer. Peut-être avait-elle peur.
L’obsession de la toilette la quitta pour un temps. Elle crut pouvoir conclure que, tout compte fait, elle avait eu besoin de repos. Tout simplement. Et ce n’était pas en passant son temps dans le cabinet d’un psychiatre qu’elle se reposerait.
Elle continua à se reposer. Puis elle sortit un peu. Le soir. Elle n’était jamais sortie le soir. Elle avait envie de découvrir. Elle s’était vite fait des amis. Enfin pouvait-on parler d’amis ? Mais elle les retrouvait régulièrement et la nuit passait. Il lui restait le jour pour dormir.
Elle pensait que ça lui convenait. Elle envisagea même de trouver un emploi qui serait adapté à sa nouvelle vie. Pendant un moment elle retrouva un peu d’énergie. Mais le sourire ne revenait pas. Ni l’appétit d’ailleurs. Tout avait le même goût. Pas de goût, en fait. Et puis maintenant il y avait l’alcool. Au fond elle sentait que rien n’allait. Mais elle avait l’impression d’avoir tout essayé. Alors elle laissait passer le temps et attendait.
Quand on lui proposa le mariage, elle y vit la solution. Elle allait reprendre une vie normale. Mieux que normale parce qu’elle n’aurait plus besoin de travailler. Elle allait se consacrer à sa maison, à son mari. Ça devait être agréable d’être une femme d’intérieur. En tout cas c’était nouveau. Alors pourquoi pas ? Et puis sa mère était ravie !
La séance se terminait. Elle se leva. Avant qu’il n’ouvre la porte, elle fixa Pierre et lui demanda ce qu’elle allait devenir. Puis, mal à l’aise dans doute, elle lui montra ses gants :
Vous avez remarqué ?
Oui, répondit Pierre.