V
Lundi Pierre a retrouvé son cabinet. Il se sent un peu fatigué. Peut-être ne sera-t-il pas capable d’écouter vraiment. Encore cinq minutes. Il essaie de se détendre. Quelques minutes et il l’écoutera. Si elle parle. Il l’observera en tout cas.
L’infirmier frappe à la porte et laisse entrer la jeune fille.
-Bonjour, lui dit Pierre.
Elle ne répond pas. Elle s’appuie contre le mur, comme d’habitude et, comme toujours, semble prête à bondir. Il fixe son regard sur le mur. Elle ne regarde nulle part, elle n’est pas vraiment là. Elle ne dit pas un mot.
Le temps passe. Pierre n’est pas sûr de savoir, tant pis, lui aussi reste silencieux.
-Au revoir, dit-il quand il est l’heure.
Elle ne répond pas. L’infirmier l’emmène. Pierre se détend un peu. Il boit un jus d’orange, s’assied confortablement, allonge les jambes, ferme les yeux. Il est épuisé. Mais très vite il se ressaisit : il a prévu de se rendre dans la chambre de certains malades.
*
Le jeune homme a le regard extatique et le torse nu. Il ne paraît pas avoir noté la présence du psychiatre. Il s’adresse à un public imaginaire auquel il montre ce qu’il appelle ses stigmates. Pierre constate qu’il est blessé. Il s’assied à sa place habituelle. Le malade est toujours indifférent, apparemment, à sa présence. Pourtant ses mouvements se font plus lents, il ne crie plus, Bientôt il chuchote même. Il s’agenouille et joint les mains. Les yeux au plafond, presque révulsés, il prie. Il reste un long moment dans cette position. Pierre ne cherche pas à attirer son attention : il l’observe. Quand vient le moment de s’en aller, il quitte silencieusement la chambre. Avant d’avoir refermé la porte, il entend hurler « Amen ». C’est un cri de colère et d’indignation à la fois.
*
-Ce n’est pas si simple, Docteur.
La jeune fille est un peu surexcitée. Elle vient d’apprendre qu’elle avait pris deux kilos.
-Ce n’est pas simple parce que je dois toujours me forcer. Vous voyez, je dois me forcer à manger, je dois me forcer à grossir, je dois me forcer à être contente de ce que tout le monde considère comme un succès. Ou en tout cas un bon début, disons. Mais qui se demande si je me plais comme ça ? Et qui sait comme il m’est difficile d’avaler tout ce qu’on me présente matin, midi et soir ? J’ai l’impression de perdre le contrôle, ce n’est plus moi qui dirige ma vie. J’exécute.
Elle se tait un moment, fixe ses mains, croisées sur sa jupe et puis reprend :
-Imaginez que tout ce que vous faites, vous le fassiez uniquement pour faire plaisir aux autres. Tiendriez-vous le coup longtemps ? Eh bien c’est ce que je supporte moi. Tout le temps. Sans répit. Il n’y a que quand je dors et encore.
Pierre lui dit qu’il comprend. Elle rit.
- Vous comprenez ! Vous ne comprenez rien et vous n’avez jamais rien compris. Vous voulez faire de moi quelqu’un de normal. Vous êtes comme mes parents. On ne doit pas sortir de ce qui est prévu. Il faut être comme tout le monde. Ils seraient tellement contents que je leur présente quelqu’un qui a « une belle situation »,des belles manières, et …
Elle se met à rire mais son rire est maintenant presque menaçant. Un ricanement, plutôt :
-Et vous, vous aussi, vous aimeriez que je finisse gentiment mes études et que je me marie et que j’aie des enfants. Vous penseriez que vous m’avez soignée, n’est-pas ? Vous ne valez pas mieux que tous les autres ! Surtout pas de désordre. C’est ça, non ?
Elle sanglote. Elle se lève brusquement. Elle claque la porte.
Pierre ferme les yeux.
Il est en train de prendre des notes quand le téléphone sonne. Sa mère veut rencontrer Marine. Elle a tout prévu : ce sera dimanche. Pierre a quand même le temps de lui préciser qu’il lui téléphonera pour confirmer, que ce n’est pas tout à fait sûr.
*
Ils arrivent après trois quarts d’heure de route. Pierre est inquiet, il craint que sa mère ne peine Marine. Il lui a parlé longuement de sa mère. Elle lui a promis qu’elle tiendrait compte de tout et qu’elle pourrait comprendre. Pourtant il la sait fragile et ne supporterait pas qu’on la blesse.
La mère de Pierre vient ouvrir la porte. Elle est belle. Elle s’est soigneusement préparée, elle s’est même un peu maquillée. Elle semble ravie :
-Pierre, quelle beauté tu nous amènes ! Entrez, Marine, entrez ma fille.
Pierre sourit. Il embrasse sa mère puis son père, qui vient d’arriver et se tient un peu en retrait, sans doute inquiet lui aussi.
-Mais entrez dans le salon voyons ! Elle enlace Pierre et Marine et les entraîne.
Le champagne, les coupes, les gâteaux, tout est prêt. Pierre observe le napperon en dentelle, le petit bouquet de roses. Visiblement sa mère a envie d’accueillir Marine chaleureusement.
-Aux amoureux ! dit-elle en levant son verre.
Pierre n’est vraiment pas à l’aise. Il a l’impression de tenir un rôle. Décidément il ne pourra jamais être lui-même avec sa mère. Il s’aperçoit que son père est en train de le regarder. Il sait ce que Pierre ressent et il aurait tellement voulu que les choses soient différentes.
Maintenant sa mère s’est accaparé Marine. Elle commente sa tenue et ne tarit pas d’éloges :
-Vous êtes ravissante dans cette robe bleue. Et cette redingote assortie ! Mais où trouvez-vous ces merveilles. Et ces chaussures, quelle classe ! Non vraiment, vous êtes superbe ! … Pierre, regarde ces yeux, je n’ai jamais vu un tel bleu. Et pourtant je m’y connais ! Pierre vous a dit que je peignais. C’est la seule chose que je sache faire à peu près correctement. Ça aussi, Pierre a dû vous le dire…
-Maman, je t’en prie !
Pierre craint l’orage. Sa mère est trop exubérante et quand elle se met à son autocritique… Son père croise et décroise les jambes sans arrêt. Ils sont mal à l’aise l’un et l’autre, comme si souvent.
Marine non plus n’est pas à l’aise. Elle a l’impression qu’en ce moment beaucoup de choses dépendent d’elle et qu’il suffirait d’un rien pour que la mère de Pierre perde le contrôle. Pierre lui a raconté, elle sait à quoi s’en tenir. Alors elle sourit et lutte contre l’angoisse. Mais elle sent ses mâchoires se serrer de plus en plus.
La mère de Pierre se veut fidèle au modèle de la belle-mère qui reçoit sa bru pour la première fois. Elle invite les « hommes », comme elle dit, à aller faire un tour dans le jardin pendant qu’elles parleront toutes les deux. Marine a envie de se serrer contre Pierre et, lui, craint de la laisser seule avec sa mère. Alors il s’apprête à dire qu’il voudrait montrer le jardin à Marine mais il n’en a pas le temps. Son père le devance. Il préfère être, seul, victime de la rancœur de sa femme. Il se sacrifie, comme il l’a peut-être toujours fait.
Elle ouvre légèrement la bouche puis la referme. Elle accepte.
Quand ils arrivent dans le jardin, il leur dit d’une voix émue, qu’elle aussi souhaite que tout se passe bien, que depuis qu’elle les a invités, elle prend régulièrement ses médicaments
-Et tu sais que c’est rare, Pierre, ajoute-t-il.
Marine leur sourit.
Un peu plus tard la mère de Pierre les appelle :
-Tout est prêt, annonce-t-elle, enjouée.
Ils la trouvent plus calme maintenant. Tous se détendent et le repas se passe bien. Pierre et Marine parlent de leur dernier séjour dans la maison des grands-parents.
-J’aurais dû y rester plus souvent avec toi, dit la mère de Pierre. Elle baisse les yeux quelques secondes puis se ressaisit et va chercher le dessert.
Pierre ramasse les assiettes et la suit dans la cuisine :
-Ton repas est délicieux, Maman, lui dit-il en passant un bras autour de son épaule.
-Merci mon chéri. Retourne là-bas, je vais me débrouiller.
Il retrouve son père et Marine en train de parler de médecine. Son père évoque son métier avec enthousiasme :
-un art, pas un métier, précise-t-il…
Sur le chemin du retour Pierre et Marine parlent peu. Ils savent qu’un nouveau pas vient d’être franchi.
*
Pierre va devoir partir quelques jours. Un congrès. Il est obligé. Marine l’emmène à l’aéroport. Elle sait que ce n’est que quelques jours pourtant elle est triste. Mais elle essaie de faire bonne figure. Puisqu’il n’a pas le choix. Elle a quand même l’impression qu’il l’abandonne. Il lui a proposé de l’accompagner mais elle a refusé : elle doit pouvoir se passer de lui quelques jours. Elle veut pouvoir se passer de lui quelques jours. Et puis elle se rend compte qu’elle ne pense plus comme ça. Elle ne voit plus aucune raison de s’imposer son absence. Qu’est-ce qu’elle voulait se prouver avant ? Elle sait maintenant qu’être capable de supporter l’absence, ce n’est pas une force. Tout juste de la résignation, tout compte fait. Pourquoi a-t-elle voulu se persuader qu’elle était capable de vivre loin de lui ? Pourquoi s’est-elle imposé cette souffrance, ces jours et ces nuits qui n’en finissaient pas en Italie ? Et il ne fallait pas le lui dire, évidemment, il fallait être forte. C’est ce qu’elle se répétait sans cesse. Elle va lui dire cette fois, elle veut qu’il sache. Elle va lui dire qu’elle tient à lui, qu’elle ne veut pas le perdre, qu‘elle l’aime.
Ils viennent d’arriver à l’aéroport. Elle gare la voiture et, cette fois, n’a pas peur de l’accompagner. Pierre est un peu surpris, un peu inquiet aussi. Il la sent triste. Elle ne s’est encore jamais montrée sous ce jour. Qu’est-ce qui l’inquiète ? pourquoi ce voyage, ou plutôt ce court déplacement de deux jours, la met-il tellement mal à l’aise ?
-Tu sais que je reviens après-demain, Marine ?
Elle répond d’un léger mouvement de tête. Puis elle redresse la tête, respire profondément et sourit :
-Tu as raison, je suis stupide, dit-elle.
-Non, répond Pierre, je voudrais rester avec toi.
Ce ton catégorique étonne Marine, la réjouit.
-Aime-moi, Pierre, dit-elle.
-Je t’aime.
Pierre prononce ces mots avec gravité. Il n’a jamais été léger. Il le lui dit. Elle le sait.
Marine n’a pas le droit d’accompagner Pierre plus loin, une hôtesse le lui rappelle en souriant. Alors elle se blottit contre lui. Puis elle s’en va. Un petit signe de la main et il n’est plus là.
Elle s’installe dans sa voiture et démarre. Un auto-stoppeur lui fait signe. Mais elle l’ignore. Ça lui donne toujours mauvaise conscience. Tant pis.
Quand elle rentre dans l’appartement, elle retrouve Charlotte et Julie. Elle se sont installées dans le même fauteuil et dorment paisiblement. Elles sont tellement gracieuses, le corps tout en boule et la tête délicatement posée sur les pattes de devant. Marine aime embrasser ces petites têtes douces et chaudes, confiantes. Elles savent qu’elles n’ont rien à craindre de Marine. Sauf un départ, peut-être. C’est vrai que Marine a peur. Peur d’avoir peur ! Elle ne veut pas que Pierre la fasse souffrir et personne ne peut affirmer qu’il n’en sera pas ainsi : elle avait tellement aimé sa mère. L’amour, c’est la douleur, la séparation, le contraire de ce que ça devrait être, pense-t-elle. Si elle aime Pierre, il disparaîtra. Surtout, ne pas l’aimer !
Pierre sait tout ça. Marine le dit tous les jours, non par des mots, c’est vrai, mais tout de même. Il sait aussi que la confiance de Marine ne se gagne pas comme ça. C’est dur mais il est prêt. Il n’a pas le choix. C’est drôle, il ne souffre pas. Au contraire, il se sent bien. Un peu d’inquiétude tout de même : il doit être capable de retenir Marine. Mais il se sent fort. Pour la première fois il se sent fort.
*
Marine ne veut pas rester dans l’appartement, à attendre. Alors elle sort. Elle a envie de calme. Elle va à l’Aquarium. La semi-obscurité et les couleurs fluorescentes des poissons l’apaisent. Elle passe d’aquarium en aquarium. Elle rêve. Tout à coup une toute petite fille passe devant elle, la regarde, lui sourit et lui tend les bras. Marine enlace l’enfant. Mais bientôt la mère arrive :
-Joséphine ! Viens ici !
Et Joséphine s’en va. Marine pense qu’elle se souviendra longtemps de cette petite fille qui semblait tellement contente de la voir. Sans doute l’a-t-elle confondue avec une autre personne. Peu importe, Marine n’oubliera pas.
Plus loin, elle retrouve Joséphine. Et c’est tout. Marine s’en va. Elle prend un café en relisant quelques pages de cet auteur qui la bouleverse tant. C’est toujours le même émerveillement, la même communion. Quel bonheur !
Bien sûr c’est plus facile avec les livres. Maintenant Marine doit accepter le bonheur que peuvent lui apporter certains êtres. Elle y arrivera, elle le veut.
*
Pierre a rencontré beaucoup de confrères. Certains sont célèbres, d’autres non. Tous semblent avoir envie de prouver leurs compétences. Pas Pierre. Il est venu chercher de nouvelles informations. Il doit aussi présenter ses recherches mais ce n’est pas ce qui l’intéresse le plus. Pierre n’est pas orgueilleux. Il ne l’a jamais été. Il aime son métier et c’est tout. Tôt ou tard il va rencontrer Luna. Elle sera venue de Rome, évidemment.
Pierre se souvient de sa rencontre avec Luna. Il avait cru l’aimer : elle était intelligente et belle. Pourtant les retrouvailles étaient chaque fois plus décevantes. Il avait fini par comprendre qu’au fond, Luna n’avait pas besoin de lui. Et se sentir inutile en amour… Et puis il avait rencontré Marine et très vite sa présence lui était devenue indispensable. Alors Luna n’avait plus eu beaucoup d’importance. Leur liaison s’était bien terminée, sans souffrance, sauf celle de l’échec, que de nouveaux projets atténuaient toutefois. Il cherchait l’authenticité des sentiments. Elle aussi dans une certaine mesure. Mais elle aimait la réussite sociale et celui qu’elle avait finalement choisi d’épouser la lui offrait : tout le monde attendait impatiemment la conférence de son mari.
-Bonjour, Pierre.
Son accent. C’est sans doute ce qui l’avait d’abord séduit. Et puis ce regard bleu partiellement caché par une frange noire. Elle était toujours aussi belle. Pierre le lui dit mais l’un et l’autre savaient qu’il n’y avait aucune ambiguïté entre eux désormais. Elle le remercia et lui demanda comment il allait. Puis très vite, elle rejoignit le groupe de confrères italiens avec lesquels elle venait d’arriver.
Pierre put se replonger dans la lecture d’un psychiatre américain auquel il s’intéressait de plus en plus mais qu’il ne rencontrerait probablement jamais parce qu’il était maintenant très âgé. Il le regrettait.
Au bout d’un quart d’heure les communications reprirent. Et finalement les deux jours passèrent très vite. Il dut tout de même prendre des somnifères parce que le sommeil ne venait pas.
*
Il descend de l’avion, marche un peu et bientôt aperçoit Marine. Elle est radieuse. Ils s’assoient quelques instants et se regardent en souriant.
-J’ai acheté un meuble pour le salon, dit Marine, j’espère qu’il te plaira.
Elle avait beaucoup hésité. Elle avait envie de décorer l’appartement- elle n’arrivait pas à dire « notre » appartement – mais elle craignait d’imposer ses goût à Pierre, plus exactement, elle craignait de s’imposer.
-Il me plaira probablement, Marine. Et de toute façon, s’il te plaît…
-Non, Pierre, ne te sacrifie jamais, dit Marine, tout à coup très sérieuse, presque autoritaire.
Elle s’en voulait d’avoir utilisé cette expression pompeuse. Et pourtant c’était bien une de ses craintes : Eve avait trop souvent sous-entendu qu’elle s’effaçait devant Marine et ça, Marine ne voulait plus avoir à le supporter. C’était trop lourd et ça tuait l’amour.
-Non, Pierre, tu me donneras ton avis sincèrement, n’est-ce pas ?
Pierre sourit :
-Bien sûr.
VI
Quand il la vit entrer, il lui trouva assez bonne mine. Elle souriait un peu.
-J’ai été détestable, la semaine dernière, n’est-ce pas ?
Pierre ne répondit pas. Mais elle insista. Il lui précisa alors qu’elle ne devait pas s’inquiéter de ce qu’il pouvait ressentir.
-Mais tout de même, Docteur, comment voulez-vous…
Elle se tut. Inutile en effet de persister dans cette voie : il ne répondrait pas, puis devant son insistance il lui expliquerait ce qu’il lui avait expliqué souvent. Elle était résolue à être une bonne patiente, elle serait une bonne patiente ! Au moins aujourd’hui… Pourtant elle n’arrivait pas à évoquer son passé, ses pensées, ses difficultés. Alors elle se tut un long moment.
Malgré ses bonnes résolutions, elle avait envie de crier, de pleurer. Si elle parlait, ce serait pour lui demander encore si son attitude pouvait le perturber. Elle espérait que oui car, dans ce cas, elle devait avoir un peu d’importance pour lui. En même temps, elle ne voulait pas le blesser, lui compliquer les choses.
Pierre savait que certaines séances étaient rendues difficiles par ce genre de réactions. Il fallait être tolérant et encourageant. Céder aux pressions de la jeune fille ne lui aurait pas rendu service. Non il n’avait pas été blessé par ses critiques. Au contraire, il y avait vu un progrès. Mais comment lui expliquer cela sans la blesser ? Elle verrait là , une fois encore, du détachement. C’était son mot. Elle le scandait, presque comme pour lui rendre son sens physique.
Le téléphone sonne. C’est Marine. Elle lui dit qu’elle va rentrer tard, qu’elle est coincée dans les embouteillages et qu’il trouvera l’appartement vide. Elle veut juste le prévenir. Pour qu’il ne s’inquiète pas.
-Entendu, dit-il.
Marine comprend qu’il est en consultation. Elle ne le retient donc pas. Il raccroche et se retourne à nouveau vers la jeune fille. Mais elle garde les yeux fixés sur le téléphone. Et puis soudain elle pleure. Elle ne bouge pas, elle laisse couler ses larmes, silencieusement. Elle veut parler mais elle n’y arrive pas. Alors elle éclate en sanglots. Elle sanglote, comme un enfant, sans chercher à dissimuler son visage. Elle lui livre son chagrin. Longtemps. Peu à peu elle s’apaise. Sa peine l’a anéantie. Elle ne semble plus avoir la force de maintenir sa tête droite. Elle regarde dans le vide. Elle pousse un long soupir puis elle redresse la tête. Tout doucement. Elle cherche à réunir ses forces, sa bouche s’ouvre, se ferme, s’ouvre à nouveau et elle se jette à l’eau :
-Ce n’était pas un patient. J’ai bien compris.
Elle se lève et quitte le cabinet.
*
Effectivement Marine n’est pas là. Pierre se rend compte une fois encore qu’il lui est désagréable de rester seul à l’appartement. Dans ces rares moments, il a l’impression que Marine pourrait ne plus jamais rentrer. Souvent il pense qu’il ne peut que la décevoir. Il ne sait pas comme elle tient à lui.
Pierre décide d’écouter le concerto pour piano que Marine aime tellement. Elle lui a raconté que la première fois elle l’avait écouté les yeux fermés. Et son émotion avait été intense, physique : elle avait senti les doigts du pianiste courir sur son corps. Pierre se souvient que ce jour-là il n’avait pas pu s’empêcher d’être un peu jaloux. Il l’avait dit à Marine.
-Jaloux d’un concerto, s’était-elle exclamée.
Marine avait ri, très flattée, en fait. Pierre n’avait pas précisé qu’il aurait voulu avoir trouvé les notes qui la rendaient heureuses : il avait craint d’être ridicule. Maintenant il le regrettait parce qu’il commençait à comprendre que Marine avait, elle aussi, besoin de mots. Mais les mots, Pierre les craignait. Il en connaissait trop les pièges. Un jour sa mère était passée dans sa chambre, tôt, le matin. Elle l’avait embrassé. Peut-être un peu plus longtemps que d’habitude, ou en tout cas, elle l’avait serré un peu plus fort :
-Je reviens bientôt, mon chéri, je te le promets. Je t’aime, avait-elle ajouté en refermant la porte.
Il avait pleuré, ce qui était rare. Plus tard il avait pensé que c’était quelque chose comme un pressentiment. Et, en effet, sa mère avait disparu pendant deux longs mois. Il avait juste reçu une carte postale du Maroc sur laquelle elle avait écrit : « Je t’aime, mon chéri ». Il avait d’abord embrassé la carte, là où elle avait signé. Puis il l’avait déchirée rageusement et l’avait jetée à la poubelle. Peu après il avait fait croire à un camarade que sa mère était morte, ce qui avait suscité panique et émotion dans son école. Son père avait dû aller démentir. Pierre s’attendait à se faire gronder. Mais au contraire, son père lui avait pris la main et l’avait emmené au cinéma. Il se souvenait très bien du film : Blanche-Neige. Il s’était rendu compte, par la suite, que Blanche-Neige était le premier film de beaucoup de personnes. Il se demandait si tout le monde avait été terrorisé par la sorcière et avait pleuré sur le pauvre sort de l’héroïne. Lui, en tout cas, avait été bouleversé, ce qui avait laissé son père complètement désarmé.
*
Marine s’impatiente dans sa voiture. Elle a hâte de rentrer et de retrouver Pierre. Il faut qu’elle se réfugie près de lui : la journée a été trop dure. Elle avait prévu de rendre visite à son père avec Eve. Elle était passée prendre sa sœur à son appartement. Elle avait sonné puis sonné encore et avait dû attendre un long moment avant qu’Eve ne lui ouvre la porte. Elle sortait du lit et avait sa tête des mauvais jours. Eve lui tendit la joue, Marine embrassa surtout des cheveux emmêlés. Eve lui tourna bientôt le dos et fila vers la salle de bain :
-Excuse-moi, je ne suis pas prête, lui cria-t-elle de l’autre bout de l’appartement.
-Ah ! tu retrouves la parole, répondit Marine soulagée mais tout de même irritée par la désinvolture de sa sœur.
Comme souvent, le désordre régnait dans l’appartement. Eve ne supportait pas les armoires mal rangées, disait-elle, alors tout traînait un peu partout, à terre, sur les fauteuils. Dans un coin de la cuisine une pile de vêtements attendaient un hypothétique repassage, la vaisselle débordait de l’évier et pourtant le lave-vaisselle était vide, des légumes jaunissaient à côté du frigo dans lequel se trouvaient deux yaourts et quatre œufs périmés, comme le constata Marine quand elle voulut commencer à ranger.
Elle fut très vite interrompue par Eve qui lui dit de ne pas s’inquiéter. Elle s’était un peu laissé déborder mais elle allait s’occuper de tout ça. Marine avait envie de la secouer, de la sortir du monde irréel dans lequel elle s’enfermait si souvent. Mais elle n’osa pas. Elles s’étaient séparées depuis quelques années et Eve avait toujours fui, depuis lors, toute complicité avec Marine. Un peu comme si elle voulait la punir d’avoir désiré vivre seule et construire sa propre vie. Marine n’avait pas vraiment eu la force de lutter, elle avait laissé s’installer cette distance. Maintenant il serait difficile de retrouver la confiance d’Eve.
Elle se voulait souriante mais Marine sentait les efforts de sa sœur. Elle aurait tellement aimé la prendre dans ses bras, la consoler, connaître les raisons de sa souffrance. Mais elle n’osait pas. Non qu’elle ait craint d’être rejetée par sa sœur mais elle se disait que sans doute Eve avait besoin de penser qu’elle était capable de faire face, comme elle disait, et de dissimuler ce qu’elle ressentait. Pourtant comme elle semblait malheureuse…
Eve fut enfin prête. Tout de suite Marine remarqua que ses yeux étaient maquillés différemment. Un trait noir assez épais soulignait sa paupière et montait légèrement vers les sourcils à l’extrémité de l’œil. D’après les magazines de mode, ce maquillage était supposé, donner au regard « un petit air riant et mutin, irrésistible, succès garanti ! ». La gravité d’Eve apparaissait tout de même derrière cette espèce de masque. Derrière ses sourires et ses éclats de rire aussi.
-Comment va Pierre ? demanda-t-elle d’un ton qu’elle voulut détaché.
-Bien, répondit Marine en souriant.
Elle ne savait pas trop quoi dire de plus. Elle était comme honteuse d’un bonheur qu’elle ne pouvait pas partager avec sa sœur. Elle ressentit, une fois , encore, ce sentiment si difficile à supporter : elle ne méritait pas le bonheur puisqu’ Eve était malheureuse. Elle se sentit triste et éprouva le besoin de parler à Pierre pour qu’il la rassure, qu’il lui dise… elle ne savait pas exactement ce qu’elle voulait entendre... sa voix au moins.
-Alors, on y va ?
Eve avait enfin trouvé son sac, ses clés, elle avait vérifié si tout était éteint. Bon, elles pouvaient y aller.
Pendant le trajet elles ont écouté un peu de musique, en silence. Quelques mots, des banalités. Rien de plus. Tout de même Eve paraissait particulièrement tendue. Ou, plutôt, faussement à l’aise. Elle aurait quand même dû savoir que Marine ne s’y trompait pas.
Elles avaient prévu de déjeuner un peu en dehors de Paris, sur les bords de la Marne. Quand elles entrèrent dans le restaurant, elles sentirent les regards peser sur elles. Elles avaient l’habitude de susciter la curiosité. Marine aurait voulu qu’Eve cesse de vouloir lui ressembler en tout. Mais elle n’osait plus le lui dire : trop souvent ses remarques avaient mené à des affrontements stériles. Elle n’avait trouvé que l’éloignement. Mais était-ce la solution ? En tout cas leur ressemblance était frappante. Et elle attirait, elle fascinait.
Le service était long. Marine se rendit compte qu’elle s’ennuyait un peu. Elle observa sa sœur. Eve fumait nerveusement. Elle buvait beaucoup aussi. Elle semblait guetter ce qui se passait aux tables voisines. Mais elle cherchait surtout à éviter le regard de Marine.
- Qu’est-ce qui ne va pas , Eve ?
Marine fut bouleversée par le regard d’Eve, un regard qui exprimait une détresse profonde, le désespoir.
-Je ne peux pas continuer comme ça. Je suis fatiguée.
Et peu à peu Eve avait raconté, le travail, ingrat, harassant, les amis qui s’éloignaient pour vivre leur vie et Marine qui l’abandonnait, elle aussi. Marine avait Pierre maintenant !
-Tu n’as plus besoin de moi, conclut-elle.
Marine aurait voulu la rassurer, lui dire que si, elle avait besoin d’elle. Elle avait besoin de sa sœur, bien sûr. Mais, c’est vrai, elle refusait désormais d’être étouffée par Eve. Eve voulait Marine pour elle toute seule. Et ça, ce n’était pas possible. Marine ne l’accepterait plus jamais.
-J’ai besoin de toi, dit-elle. Mais tu sais bien…
-Oui, je sais bien, je sais bien. Quelle heure est-il ?
Au fond Marine était soulagée mais, une fois de plus, rien n’était réglé.
Eve se leva, tout à coup souriante.
-Ne t’en fais pas. J’ai besoin de vacances, dit-elle en empoignant son sac, c’est tout. Ne t’inquiète pas.
Mais cela ne rassura pas Marine.
-Tu sais que Pierre peut te conseiller, dit-elle, sans oser regarder sa sœur.
-Je sais, je sais. Mais je n’en suis pas là. Je ne suis pas folle. Pas encore.
Marine n’eut pas le courage de préciser à nouveau à sa sœur qu’il n’était pas nécessaire d’être fou et que surtout il ne fallait pas attendre de le devenir… Aujourd’hui encore ça ne ferait que contrarier Eve.
Leur père était prêt, impatient d’ailleurs. Il voulut partir tout de suite. Le cimetière n’était pas loin, on pouvait y aller à pied. Marine aurait tellement voulu mettre fin à ces tristes commémorations mais son père y tenait. Tous les ans, le jour anniversaire de l’accident, il fallait donc se retrouver et se recueillir ensemble devant la tombe. Marine ne pouvait s’empêcher d’imaginer le squelette de sa mère allongé dans le cercueil. C’était l’endroit où il lui était le plus difficile de retrouver celle qu’elle avait adorée.
Ensuite on rentrait prendre un café dans la maison familiale. L’atmosphère était lourde et l’envie de fuir gagnait très vite. Cette fois encore il lui fut difficile de ne pas en vouloir à son père. Pourtant elle aurait bien aimé lui faire plaisir et évoquer le temps de l’enfance avec lui. Mais elle n’y arrivait pas. C’était plus fort qu’elle.
*
Maintenant qu’elle vient d’arriver, elle se sent mieux. Elle voit le sourire de Pierre. C’est un sourire doux et apaisant. Une bouche douce et apaisante.
*
La jeune femme a finalement accepté d’entrer dans le cabinet. Comme souvent, elle porte une robe très longue et épaisse. Noire. Elle est pied nu, aussi. Et elle se prépare à reprendre sa place, contre le mur. Pierre désigne la chaise d’un geste pour l’inviter à s’y installer. Elle ferme les yeux et s’installe contre le mur. La marque de ses mains commence à apparaître , Pierre l’a constaté récemment.
Elle est pâle et immobile. Elle garde les yeux fermés.
- Ce n’est pas moi. Je ne suis pas là, murmure-t-elle.
Pierre lui demande qui elle n’est pas. Elle n’est pas celle que Pierre néglige, celle dont il ne veut pas, celle qui passe après tout le monde. Elle semble lasse, au bout du rouleau. Elle dit des mots, pas des phrases. Les phrases, c’est trop long, elle ne pourrait pas.
Pierre voit les mains de la jeune fille se refermer. Ce sont des poings maintenant. Ils ne sont pas dirigés vers lui, au contraire, elle les a posés sur son ventre. Sans plus, sans autre geste.
Pierre lui explique. Posément. Les rendez-vous, quatre fois pas semaine. Les visites dans sa chambre les autres jours. Le fauteuil dans lequel il s’assied alors, près d’elle, silencieux, attendant qu’elle parle.
Elle ne le croit pas, non vraiment elle ne le croit pas. Elle ne crie pas : les yeux fermés, les poings tournés vers elle, elle semble résignée, vaincue. Elle est pâle à faire peur.
*
Marine dort quand Pierre rentre. Elle se blottit contre lui et, ensommeillée, lui dit :
-Tout va bien, non ?
-Tout va bien, répond Pierre.
Il voudrait lui caresser les cheveux, les joues, les yeux. Il n’ose pas. Il le regrette.
Demain il auront toute une journée pour eux seuls. Il lui montrera comme il l’aime.
*
-Tu me dis si ça t’ennuie, hein ? Tu m’arrêtes.
Comment ne comprend-elle pas qu’il attend toujours impatiemment les moments où elle lui lit ce qu’elle écrit. Sans doute paraît-il distant. Il cache ses émotions derrière une sorte de froideur, une réserve que les autres ne comprennent pas forcément. Marine, surtout, s’inquiète souvent.
*
Marine se sent seule. Pierre vient de s’en aller. De nouveau il lui est difficile d’être séparée de lui. Elle est là, dans l’appartement. Elle erre. Elle se souvient.
C’est loin déjà. Un jour elle a décidé qu’elle ne pouvait pas continuer à vivre
avec Eve. Elle aurait voulu parler avec sa sœur, calmement. Et s’en aller sans heurts. Eve aurait compris et admis. Mais non, elle n’avait pas admis. Elle avait pleuré. Puis elle avait essayé d’amener Marine à changer d’avis en se faisant douce, nostalgique. Finalement elle avait crié, hurler. Elle voulait mourir.
Marine avait été bouleversée même si ces réactions, elle les avait un peu prévues. Mais elle était déterminée. Elle était restée encore un peu. Il n’était pas question pourtant de leurrer Eve. Alors Marine lui parlait des appartements qu’elle avait visités. Elle emmenait sa sœur, parfois. Mais Eve essayait de se dérober. Même si elle feignait la bonne humeur, elle ne pouvait pas aller jusqu’à s’intéresser au canapé ou aux assiettes de Marine.
-Tout de même ! semblaient dire ses yeux.
Marine avait commencé à se trouver cruelle. Elle avait cru aider sa sœur à accepter la séparation. Mais ce n’était pas la bonne façon. Elle le comprenait maintenant. Elle pensa que, tout compte fait, elle qui voulait la séparation, s’ingéniait à s’attacher sa sœur pour construire sa nouvelle vie.. Et ça , c’était peut-être ce qui perturbait le plus Marine.
C’est étrange, elle se sent en ce moment aussi déprimée qu’alors. Elle ne comprend pas ce qui l’angoisse. Pourquoi n’arrive-t-elle pas à croire Pierre ? Elle a envie de se blottir contre lui, s’enfermer en lui pour qu’il ne la quitte jamais. Elle n’a besoin de personne d’autre.
*
-Je suis en forme, dit-elle. J’ai plein de projets. Mais d’abord, je vais m’en aller. Je suis remise , je n’ai plus rien à faire dans un hôpital. Mes parents trouvent que je devrais prendre encore un peu de poids mais, moi, je me sens bien comme ça. Après tout, je ne vais tout de même pas devenir obèse pour leur faire plaisir.
Pierre pense que pour ce qui est de l’obésité, le danger est loin. Mais il sait que ce n’est pas la peine d’essayer de la convaincre. Elle n’accepterait pas et le fuirait.
-Quand je pense à toutes les scènes que je vous ai faites, Docteur, j’ai honte vous savez.
Elle le regarde en souriant, un sourire enfantin mais enjôleur en même temps.
-N’est-ce pas que j’ai été ridicule ?
Elle attend que Pierre la rassure. Mais cette insistance est tout de même suspecte. On dirait qu’elle souhaite qu’il la retienne. Elle insiste. Son monologue dure un long moment et finalement :
-N’est-ce pas que je n’ai pas été ridicule, n’est-ce pas que je peux encore vous dire que je vous aime ?
Puis elle rit. Elle est mal à l’aise. Elle vient de comprendre qu’elle n’allait pas s’en aller. Pas encore.
*
Elissandre