III
Il est vingt heures. Paul est déjà arrivé. Il l’appelle d’un geste de la main :
- Je me suis installé près de la fenêtre, ça te va ?
Il s’installe toujours près de la fenêtre et curieusement, depuis les années, il continue à demander à Pierre si « ça lui va ».
Pierre est content de le retrouver. Ils ne se sont plus vus depuis son séjour à Berlin. Il semble en très bonne forme. Il est ravi de son nouveau poste et pense pouvoir mettre en application un certain nombre d’idées personnelles auxquelles il croit. Il est comme ça, Paul, toujours plein de projets, d’énergie. Son optimisme ravit tout le monde et est, d’ailleurs, assez communicatif. Pierre se sent bien, en effet.
Ils commandent un whisky. Paul choisit la marque : il s’y connaît et ne boit pas n’importe quoi.
- Tu sais, Claire est enceinte.
Pierre est surpris : Paul et Claire semblaient avoir renoncé. Et puis voilà que Paul lui annonce cette nouvelle, tout impatient de pouvoir partager avec lui ce bonheur. Pierre le félicite et lui pose les questions d’usage. Il n’arrive pas encore à l’imaginer dans la peau d’un père. Qu’est-ce qui le met mal à l’aise ? Peut-être le fait de voir son ami s’éloigner toujours un peu plus de lui-même.
Le repas est délicieux. Paul s’est finalement chargé de tout et, en fin gastronome, a su choisir le meilleur. Peu à peu Pierre se détend et commence à se voir en parrain complice et attentif. Paul le regarde en souriant.
Pierre sait ce que pense Paul : il est trop seul et reporter toujours à plus tard les choix décisifs n’avance à rien. Paul aime bien Marine mais il n’est pas sûr qu’elle puisse rendre son ami heureux. Il lui pose quelques questions, lui demande où ils en sont, s’ils ont des projets. Mais Pierre s’enferme dans un silence que Paul connaît bien. Il sait qu’il vaut mieux se taire pour le moment.
Claire vient de les rejoindre. Elle est resplendissante. Ils choisissent un film et vont au cinéma.
*
Elle ne regarde rien. Elle est plongée en elle. Même les yeux ouverts, elle ne voit rien, ou si peu de choses. L’infirmière lui dit bonjour, la lave, l'habille, la nourrit. Elle ne refuse rien. C’est juste qu’elle ne veut rien faire.
-J’attends le docteur. Je l'ai appelé. Je l’attends, dit-elle
C'est pour lui qu'elle veut bien vivre encore. Elle ne fera rien pour survivre mais elle veut bien qu'on l'empêche de mourir : si c'est lui qui le veut, si c'est pour le revoir bientôt.
Les jours passent, paraît-il. Elle ne sait pas. C'est l'hiver, l'été ? Ça n'a pas d'importance: elle le veut et il ne vient pas. Elle se révolte :
- Non je ne mangerai pas. Je veux mourir, il m’a abandonnée. Je veux mourir.
Elle ne crie pas : elle est faible. Non, elle murmure, simplement :
- Il ne m'aime pas, il ne m'aime pas…
Elle le répète, le chantonne presque, elle pleure. Puis elle murmure à nouveau :
- Où est-il ?
Et la nuit continue, dans l'inquiétude, le malaise.
- Où est-il ? Pourquoi m'a-t-il abandonnée ? Partez, ne perdez pas votre temps. Je ne vous vois pas. Je ne vois que lui. Je ne vois que lui.
Et puis elle semble apercevoir Pierre, se redresse, balaie ses longs cheveux de son geste habituel, sec, nerveux et crie :
- Même dans mes rêves vous ne venez pas.
Elle perd presque l’équilibre et rive ses mains au mur. Elle a cessé de le regarder. Elle poursuit, à mi-voix maintenant :
- Juste une question : pourquoi ne m'aimez-vous pas ? En quoi ai-je mérité ça ? Répondez, parlez. C’est moi, oui c'est moi. C'est moi, je suis là, vous ne pouvez penser qu'à moi, ne vivre que pour moi.
Elle ne le regarde pas.
- Je sais que vous ne venez jamais. Pourquoi ? crie-t-elle.
Elle reste prostrée quelques instants puis reprend doucement :
- Vous voyez bien, je suis là, les yeux ouverts. Mais seulement pour vous , le reste je n’en veux pas.
Elle s’affale sur le sol et ferme les yeux
.
*
Cette séance a épuisé Pierre. Parfois elle arrive à lui faire perdre pied. Pourtant dans les rares moments où elle a bien voulu admettre son identité et sa présence il a senti qu’il pouvait quelque chose pour elle. Alors il reste calme.
*
Marine est enfin arrivée. Elle l’attendait devant l’hôpital. Ils sont rentrés ensemble et c’était la première fois qu’ils faisaient ce trajet tous les deux. Ils se sont souri. Elle semblait reposée, détendue. Elle lui dit qu’au contraire, lui avait l’air fatigué et qu’il fallait qu’il se repose. Il aime bien l’observer quand elle lui parle comme ça : elle prend un air grave, son front se plisse légèrement mais ses yeux continuent de sourire. Elle finit par rire et lui reproche de ne pas prendre ses conseils au sérieux.
- Tout ce que tu dis, je le prends au sérieux.
Mais elle ne le croit pas vraiment, il le sait. Elle ne veut pas le croire. Il sait aussi qu’elle ne pourra pas vivre avec lui tant qu’elle n’aura pas accepté qu’il la considère comme une femme.
- J’ai hâte de voir l’appartement, lui dit-elle.
Au téléphone il est resté très vague. Aussi n’a-t-elle aucune idée des travaux entrepris.
Il cherche ses clés, les laisse tomber, les ramasse et, enfin, inquiet, ouvre la porte. Elle observe tout, rien ne lui échappe. Elle sourit. Puis elle l’embrasse sur la joue. Pierre lui prend la main et l’emmène vers son bureau.
Elle se serre contre lui et pense qu’elle ne mérite pas l’intérêt qu’il lui porte. Elle n’utilise jamais le mot amour, elle ne peut imaginer. Elle observe le portrait et, pour la première fois, elle en veut au personnage de se refuser, de ne pas accepter qu’on le désire. Elle sent qu’elle va pleurer et ne sait trop pourquoi. Pierre a ressenti son malaise alors il l’emmène hors du bureau. Très vite elle va mieux. Elle est contente d’être là. Elle voudrait rester. Alors pourquoi s’en va-t-elle toujours ? Elle n’arrive pas à comprendre. Bien sûr il y a Eve, mais tout de même.
Pierre lui parle de Paul et Claire. Elle l’écoute et pourtant il a l’impression qu’elle est ailleurs, qu’elle lui échappe, déjà.
Et en effet, elle reste distante pendant toute la soirée. Elle cherche à le rassurer en lui disant qu’elle est fatiguée. Mais il sent bien qu’il y a autre chose et qu’elle ne veut pas parler ce soir.
Il accepte. Il l’accepte telle qu’elle est. Il l’aime telle qu’elle est. Il voudrait qu’elle admette ça.
*
Les chattes sont rentrées. Marine avait regretté de ne pas les avoir retrouvées hier soir.
Ce matin elles rentrent alors que Marine prépare du café. Elle sentent bon l’herbe et l’air frais. Elles frottent leur truffe froide sur la joue de Marine. Marine est contente de leur préparer à manger comme elle l’a fait pendant plusieurs mois. Elle observe Julie. Elle est presque adulte maintenant. Elle se souvient, au printemps dernier, le ventre de Charlotte était devenu rond et dur, de plus en plus rond et dur. Et puis elle avait mis bas. Il avait fallu que Marine la regarde. Si elle se remettait à son travail , Charlotte miaulait jusqu’à ce qu’elle tourne les yeux vers elle, exclusivement.
Pierre les rejoint. Il serre Marine dans ses bras. Marine se sent bien. Et elle le lui dit.
Elle monte dans la chambre et revient avec un vieil album de famille.
- Voici ma mère !
Pierre observe la photographie : une très jeune femme entourant de ses bras les jumelles, la tête légèrement tournée vers Marine qui, blottie contre sa mère, paraît parfaitement épanouie. Eve, très légèrement en retrait, sourit, elle aussi.
- C’était peu avant l’accident, dit Marine. On fêtait son anniversaire. J’allais lui offrir cette petite bague dont je t’ai parlé, tu sais.
Pierre confirme qu’il s’en souvient. Marine se détend : elle a toujours peur qu’il n’oublie ce qu’elle lui raconte.
Pierre observe attentivement une photo : Marine et un chaton. Marine caresse le chat. On voit une petite main osseuse et presque sans vie. C’est ce qui attire d’abord le regard. Et puis le visage : un visage aminci, une bouche qui essaie de sourire mais les yeux laissent passer la tristesse. Le chat ne parvient pas à distraire la petite fille de son chagrin.
Pourtant peu à peu elle revient à la vie. On la voit souvent avec Eve, en train de faire de la balançoire, dans une piscine ou sur un vélo. Des photos de vacances aussi. Et puis les copines.
Marine sourit :
- Tout de même, cette mode…
Pierre sourit aussi parce qu’il est content de voir que Marine s’est remise et qu’elle a été une adolescente comme les autres. Il se dit que ce « comme les autres » n’a pas beaucoup de sens mais il se sent tellement rassuré…
- Et Hadrien? demande Pierre.
- Hadrien? Je t’ai parlé d'Hadrien?
Pierre lui rappelle qu’elle a fait un jour allusion à « Hadrien». Marine sourit.
- Hadrien est notre cousin. Avant la mort de Maman, il passait
souvent quelques jours chez nous. On s’entendait bien. Il avait trois ans de plus que nous. Eve et moi, on était un peu amoureuses de lui. Surtout moi. Et j’aimais bien parler de lui à maman. Elle m’écoutait gentiment.
Marine se tait. Pierre la regarde.
- Je t’aime, lui dit-il.
Elle sourit mais ses yeux restent lointains.
*
Marine est restée plus longtemps que prévu. Maintenant Pierre la retrouve à nouveau le soir quand il rentre. Il ne lui pose pas de questions. Il ne lui a pas dit qu’elle pouvait rester tant qu’elle le voulait : elle le sait. Et apparemment c’est ce qu’elle veut pour le moment. Il profite du moment, on verra plus tard. Tout de même comme il aime qu’elle soit là ! Elle aussi semble contente. Elle lui annonce régulièrement que son travail avance, qu’elle a retrouvé toute son énergie, un soir elle a même ajouté :
- près de toi.
Mais très vite elle a changé de conversation. Et Pierre n’a pas insisté. Plus tard il lui dirait comme il avait été heureux à ce moment-là.
*
La jeune anorexique vient d’entrer dans son cabinet. Elle est furieuse. Elle lui explique qu’on l’a encore forcée à avaler du beurre au petit déjeuner, ce qui l’a fait vomir. Et en plus l’infirmière insinue qu’elle s’est fait vomir exprès !
- C’est faux, dit-elle révoltée.
Elle poursuit :
- Enfin, faites quelque chose, vous le savez, vous, que le beurre, c’est bien trop indigeste pour moi.
Pierre sait surtout que la jeune fille n’est pas très docile et qu’elle accepte mal le régime auquel on la soumet. On lui propose une demi-portion de beurre, quantité que son organisme peut tout à fait admettre. D’ailleurs cette toute petite portion de beurre est le résultat d’une longue discussion : elle aurait dû accepter le double. La diététicienne avait jugé bon d’accepter ce compromis mais il était entendu qu’on ne reviendrait pas sur cette décision. Or c’était justement ce que la jeune fille essayait de faire. Elle pensait qu’elle arriverait à influencer Pierre. Mais Pierre ne s’occupait pas directement de cela et il lui expliqua qu’il valait mieux tenter de comprendre pourquoi elle refusait cet aliment.
La jeune fille pleura pendant une bonne partie de la séance. Elle se plaignit d’être grosse : elle avait pris deux kilos. Ce qui, en fait, était dérisoire. Ses os continuaient de saillir et dans son visage, seuls ses yeux apparaissaient, immenses et éteints à la fois. Elle était effrayante.
Comme elle était pleine de bonne volonté, elle admit tout de même qu’il fallait voir dans sa prise de poids un progrès, qu’elle était là pour ça, que ça avait été sa décision. Et elle se calma.
Elle parla à nouveau de la réaction de ses parents quand, petite fille, elle s’était mise à grossir. Elle se souvenait du regard de sa mère quand elle était entrée dans la maison, la valise à la main. Et cette remarque :
- Mais que t’est-il arrivé ?
Elle ne comprenait pas, elle regardait sa mère, attendait qu’elle la prenne dans ses bras. Mais non, sa mère continuait à s’exclamer :
- Mais regarde-la, que lui est-il arrivé ?
Son père ne disait rien. Elle avait passé un mois chez une de ses tantes. Elle en revenait ravie de retrouver ses parents, elle voulait qu’ils l’embrassent. Finalement c’est elle qui embrassa ses parents, qui ne se remettaient pas du choc :
- Vous comprenez, Docteur, ils avaient toujours été très fiers de moi. Tout le monde disait que j’étais une jolie petite fille. Je m’en voulais de les décevoir, je n’avais pas remarqué que mon corps avait changé pendant ces vacances.
Et c’était comme ça qu’elle s’était mise à suivre un régime. Ses parents l’avaient aidée en lui donnant des informations sur ce qu’elle pouvait manger et ce qu’elle devait éviter. Sa mère avait un peu modifié sa façon de cuisiner. Et tout était rentré dans l’ordre : elle avait perdu du poids et était redevenue mince. Pourtant elle avait perdu son éclat et on parlait moins souvent de sa beauté. Elle ne s’était rendu compte de rien à ce moment-là. C’est en y pensant plus tard qu’elle avait reconstitué cette période de sa vie. Elle se souvient qu’elle ne souffrait pas de ça. C’était les études qui lui posaient problème. Elle voulait toujours tout réussir parfaitement. Elle ne se reconnaissait le droit à aucune faiblesse. Ses parents tentaient de l’apaiser et lui conseillait de se distraire davantage. Rien n’y faisait : elle n’avait pas le temps de se distraire. Et puis, elle détestait ce mot !
Pierre se lève. C’est la fin de l’entretien. Mais la jeune fille, comme souvent, tente de gagner encore quelques minutes : elle rassemble lentement ses affaires. Un sac, un foulard, un livre, quelques feuilles, un stylo. Elle laisse tomber le stylo, sans doute involontairement. Puis elle regarde Pierre, lui dit qu’elle a oublié de lui dire quelque chose, elle ne sait plus quoi. Puis brusquement elle fond en larmes et lui reproche de toujours chercher à se débarrasser d’elle.
- Je ne me débarrasse pas de vous, lui dit Pierre, en souriant. Et il ajoute :
- A jeudi.
Mais elle continue à pleurer en s’en allant. Pierre ferme la porte. Il comprend sa souffrance mais la seule attitude qui puisse l’aider est celle qu’il adopte. Du moins l’espère-t-il.
Les infirmiers lui amènent un autre patient. Le jeune homme ne le regarde pas. Il s’assied sans un mot. Il reste immobile plus d’un quart d’heure. Il fixe un point au plafond. Pierre tente d’établir le contact sans trop y croire. Le jeune homme ne réagit pas. Au bout d’un autre quart d’heure de silence, il marmonne :
- Elles veulent que je me taise.
Pierre lui demande si ce sont les voix qui lui disent ça. Il répète seulement :
- Elles veulent que je me taise.
Il détache son regard du plafond. Mais il ne tourne toujours pas les yeux vers Pierre. Il se met à monologuer ou plutôt à dialoguer seul. Il est plusieurs personnes à la fois et d’ailleurs change régulièrement de voix. Il s’anime de plus en plus. Pierre se sent exclu de la vie de son malade. Il n’a aucune importance, il n’existe pas. ll supporte mal d’être ainsi nié.
Il ne peut s’empêcher de tenter vainement d’intervenir. Le jeune homme le toise quelques secondes puis se lance à nouveau dans une conversation apparemment très animée dont le contenu échappe totalement à Pierre.
C’est lorsque le téléphone sonne que Pierre se rend compte que le jeune homme est en réalité en train de lui faire payer ces moments où ils sont interrompus et où Pierre le laisse provisoirement pour parler avec d’autres de choses dont il se sent complètement exclu. D’ailleurs, en s’en allant il dit :
- Je suis coupé.
Pierre croit bien ressentir quelque chose de similaire.
*
Des rires dans le couloir le tirent de son abattement.
-Docteur, elle n’a pas cessé de nous faire rire de tout son séjour à la maison !
Il l’aperçoit de dos : elle s’est enfuie dans sa chambre dès qu’elle l’a vu sortir de son cabinet. Il continue à être frappé par le contraste entre son corps presque masculin et ses longs cheveux bouclés.
Pierre salue sa mère et sa sœur avant qu’elles ne la rejoignent dans sa chambre.
Il cherche ses clés, se dirige vers le parking et monte dans sa voiture. Il avale un pain au chocolat tout en mettant le contact. Il se dirige vers son cabinet privé.
La sonnerie du téléphone retentit :
- Oui, bien sûr. A tout à l’heure.
La patiente qui vient de l’appeler a rendez-vous avec lui une demi-heure plus tard.
Arrivé à son cabinet, il trouve dans la boîte aux lettres une carte postale : un ancien patient qui lui envoie régulièrement de ses nouvelles, comme pour le rassurer. Et, effectivement, ça le rassure.
*
Ce samedi-là ils vont chez Paul et Claire qui ont invité une vingtaine de personnes.
- On a envie de faire la fête, a expliqué Paul au téléphone.
Marine est contente. Elle espère danser, dit-elle à Pierre, pour le taquiner.
Pierre est assez mal à l’aise quand il s’agit de danser. Sa mère le lui a souvent reproché :
- Mais invite-les à danser. Quel balourd ! Tu ne sais pas t’amuser, mon chéri.
Et elle l’entraînait pour tenter de lui apprendre quelques pas. Il se sentait gauche et ridicule.
Marine et Pierre sont un peu en retard.
- les embouteillages…
- Mais ne vous inquiétez pas. Venez plutôt choisir un apéritif.
Et Paul les entraîne vers le salon.
Claire vient au-devant d’eux, elle les embrasse chaleureusement, leur dit qu’elle est très contente de les revoir, depuis le temps…
Marine regarde son ventre en souriant. Claire lui saisit la main et la pose sur son ventre :
-Tu sens ? Il bouge. Parfois c’est terrible : un vrai petit Alien.
Marine rougit, de surprise et de plaisir. Elle ne s’attendait pas à ce geste d’amitié.
La soirée se passe bien. Paul est en pleine forme, il s’assure du bien-être de chacun, s’affaire et s’amuse à la fois. Il s’occupe de la musique, incite les uns et les autres à se lever pour danser. Et ça marche : peu à peu tout le monde se lève. Pierre invite Marine. Ils dansent silencieusement jusqu’à ce que Marine lui dise qu’elle est heureuse avec lui. Timidement, comme si elle avait peur que les mots détruisent tout.
*
Elle est par terre, les jambes repliées sur le ventre, elle ne veut pas avoir froid. En boule au chaud, pour mieux penser. Ou ne plus penser. C'est pareil, au fond. S'efforcer de ne plus penser à lui, c'est penser à lui.
Mais pourquoi ne vient-il pas ? Cette fois elle s'écorche : plus de doigts, plus de lèvres. Elle veut se faire mal. Elle se retient. A quoi bon ? Puis elle se cogne la tête contre le radiateur : je veux mourir, je ne mérite pas de vivre. Puisqu'il ne m'achève pas, je le fais. Tu seras débarrassé de moi. Je ne sens pas la douleur. Je ne sens pas que ça tourne. Je ne souffre plus.
Quelqu'un est entré. Elle ne voit rien, elle n'arrête pas de frapper. Il dit son nom.
-Je ne le crois pas. Je me suis fait avoir bien des fois, maintenant c'est fini.
Elle sait que c'est lui, c'est quelqu'un qui s'appelle Pierre, qui est psychiatre et qui la soigne. Mais elle sait aussi qu'il existe un autre Pierre, le sien, celui qui n'a pas peur de l'aimer, celui qui l'accompagne dans son rêve, celui avec qui elle ne fait qu'un. Ce n'est pas souvent lui. Aujourd'hui, ce n'est pas lui. C'est quelqu'un qui la refuse, qui la soigne mais qui la refuse. Vous êtes ma patiente, je vous soigne. Vous êtes mon amour, je vous aime. Il est parti. Il ne peut pas rester. Il ne veut pas que je sois son amour.
Elle n’a rien dit aujourd’hui. Pierre l’a observée. Elle a fixé le sol pendant toute la séance. Elle n’a pas bougé, pas cillé.
IV
Marine n’a pas fouillé. C’est par hasard qu’elle est tombée sur cette étoile. Mais elle ne pouvait pas la ranger et ne rien dire. Alors elle a demandé à Pierre de lui raconter. Il avait plus de vingt ans quand sa mère lui avait dit la vérité. Il n’avait pas connu ses grands-parents maternels. On lui avait dit qu’ils avaient été gravement malades et qu’ils étaient morts à quelques mois d’intervalle. Pierre avait vu une photo jaunie sur laquelle on distinguait mal un couple assez jeune, enlacé, lui vêtu d’un pantalon très ample , elle chaussée de grosses sandales et de socquettes, les cheveux ramenés sur le haut de la tête en un chignon de petites boucles serrées. Ils avaient l’air sereins. C’était pourtant la dernière fois qu’on les avait photographiés tous les deux.
Ils avaient été arrêtés ensemble et emmenés très vite à Auschwitz. Elle avait hurlé et lui aussi mais ils avaient été séparés quand même. Ils avaient dû lutter, chacun de son côté. Et ils voulaient lutter : la mère de Pierre venait de naître. Dans la précipitation ils l’avaient confiée à une cousine. Mais le bébé survivrait-il ?
Il n’avait plus jamais eu de nouvelles de sa femme. Il avait essayé de savoir, avait fait passer des messages mais rien. Il était revenu seul. Elle était morte la première année , probablement de diphtérie, comme ils l’apprirent plus tard. Le grand-père de Pierre ne s’était pas remis de la mort de sa femme, ni d’ailleurs du camp de concentration. Au début il n’avait pas pu vivre avec sa fille. Il faut dire qu’il avait fait un long séjour à l’hôpital et qu’il n’était guère en état de s’occuper d’une petite fille de trois ans.
Elle avait cinq ans quand il lui avait fièrement montré sa chambre : il s’était acheté une petite maison à la campagne, pas loin de Paris et espérait y retrouver sinon la sérénité du moins un peu d’équilibre. Il travaillait à nouveau depuis peu et tout allait aller mieux. Pourtant il lui arrivait souvent, la nuit, de pousser des hurlements terrifiants. Et, si la petite fille voulait le rejoindre dans sa chambre pour le tirer de ses cauchemars , elle ne le pouvait pas parce qu’il avait pris l’habitude de se barricader, terrorisé qu’il était par les réveils nocturnes et brutaux qui avaient marqué son sommeil au camp.
Pierre n’avait pas admis que sa mère ne lui révèle ce drame que si tardivement. Mais elle lui avait expliqué qu’elle avait respecté le vœu de son père : il pensait que ce serait la seule façon d’oublier, si cela était possible.
Lui n’avait pas oublié. Jamais. Il était mort avec sa douleur. Il n’était pas arrivé à s’intéresser vraiment à sa fille qui avait très vite appris à se débrouiller comme elle pouvait. Elle était intelligente, elle aimait savoir. Il avait eu le mérite de ne pas chercher à l’enchaîner et elle avait beaucoup appris. Elle venait de terminer les Beaux-arts quand il était mort. Elle s’était mariée peu après et puis Pierre était né. A cette époque elle peignait beaucoup.
- Je n’aimais pas voir ma mère peindre. Parfois je l’en empêchais, je lui arrachais ses pinceaux, ses tubes de peintures jusqu’à ce qu’elle renonce et s’occupe de moi. Il lui arrivait de se fâcher. Mais le plus souvent elle comprenait et m’emmenait hors de l’atelier. J’avais gagné !
- Elle m’avait offert un petit chevalet avec pinceaux et peintures, continua Pierre. Elle m’avait expliqué que nous irions « planter notre chevalet » dans les champs ou dans la forêt, que ce serait amusant. Mais je n’arrivais pas à grand-chose et barbouiller des toiles ne me procurait aucun plaisir. Alors, très vite, je tentais de la distraire jusqu’à ce qu’elle range ses affaires et me raconte une histoire ou m’aide à cueillir des fleurs.
Marine se taisait. Elle était contente : Pierre lui parlait de lui.
- Pourtant je la trouvais tellement belle quand je la voyais concentrée sur un paysage ou une nature morte. Son visage était calme, apaisant. Ses longs doigts fins et réguliers se mouvaient en des gestes doux et précis. Elle semblait caresser plus que peindre. Je me souviens qu’un jour je lui ai demandé, dans un moment d’adoration, de peindre sur moi. Elle a souri et m’a embrassé. Elle a rangé ses affaires et nous sommes rentrés. Puis elle a disparu pendant plusieurs jours. Mon père me consolait comme il pouvait de ses absences. Il me préparait des gâteaux, voulait m’aider à faire mes devoirs. Mais je le repoussais un peu. Je crois que je lui en voulais d’être, comme moi, incapable de retenir Maman à la maison.
Pierre pensa que maintenant c’était la même chose avec Marine. Elle n’arrêtait pas de s’en aller et il ne savait pas comment la retenir. Cette réflexion le laissa pensif et inquiet. Marine sembla comprendre. Elle lui dit qu’il serait temps qu’ils s’installent un peu. Elle avait envie d’une salle à manger :
-Tu n’en as pas assez, Pierre, de manger sur un coin de table à la cuisine ? dit-elle en lui passant les bras autour du cou.
Depuis peu, en effet, il préféraient l’intimité de l’appartement à la brasserie bruyante et enfumée qu’ils avaient fréquentée pendant un moment. Ce n’était encore que des repas simples et faciles à préparer mais, tout de même, la vie à deux s’organisait.
Ils passèrent l’après-midi à visiter les magasins d’ameublement. Ils rirent souvent devant l‘insistance de certains vendeurs qui tentaient de les convaincre en parlant de prestige ou de mode. Marine et Pierre voulaient quelque chose de simple, d’accueillant, pour eux deux, avant tout. Ils finirent par trouver, bien sûr.
*
Elle s’est déplacée, elle a accepté de se rendre dans son cabinet. Elle reste debout, prend sa position habituelle, les mains appuyées contre le mur. C’est bien déjà qu’elle ait accepté de le voir. Ces derniers temps elle restait dans sa chambre, se taisait, lui cachait résolument le visage.
Elle ne le regarde pas non plus pour le moment mais elle n’a pas détourné la tête, seuls les yeux sont baissés et fixent le sol.
- Vous ne pouvez rien pour moi.
Au moins reconnaît-elle sa présence et son identité. Elle lui parle même.
Pierre lui demande pourquoi elle pense ça.
Elle répond que personne n’a jamais rien pu pour elle et que maintenant elle n’espère plus. Elle sait qu’elle doit se défendre seule. Il n’y a rien d’autre à espérer. D’ailleurs elle a cessé de parler aux autres. Sa mère, sa sœur, elles ne comprennent rien. Pour elles, elle n’est qu’un clown, une sorte de folle heureuse qui vit dans son monde, un monde de grimaces et de plaisanteries.
- Elles n’ont jamais rien compris, ajoute-t-elle.
- Qu’auraient-elles dû comprendre ? demande Pierre.
Elle se tait. Elle semble se forcer à se taire. Ou alors elle cherche et n’arrive pas à expliquer. Pierre ne sait pas. Il attend un peu et puis insiste :
- Qu’auraient-elles dû comprendre. ?
- Que je ne pouvais pas vivre comme ça longtemps.
C’était vraiment la première fois que la patiente dialoguait avec Pierre. Bien sûr, il fallait du temps. De longs silences lui faisaient presque perdre patience. Mais il se raisonnait : jamais elle n’avait parlé de la sorte.
Il hésite à poser encore des questions : il craint qu’elle ne refuse et se mure à nouveau dans le silence. Au bout d’un long moment, elle articule exagérément :
-Vous savez, Docteur, c’est d’amour dont j’ai besoin.
Elle lui jette un regard furtif puis se remet à fixer le sol. Pierre lui demande qui ne l’a pas aimée. Mais déjà le silence est revenu. Il ne trouve plus sa place. Elle l’ignore, elle l’a rejeté. Il faut qu’il accepte ça mais ce n’est pas très facile.
*
Marine attend Pierre. Elle est anxieuse. Elle ne peut pas s’empêcher de penser qu’il la quittera. Elle vit avec cette idée. Et ça l’empêche d’être heureuse. Elle ne le lui dit pas parce qu’il pourrait être blessé, se demander pourquoi elle n’a pas confiance en lui. Et elle ne saurait quoi lui répondre. Ce n’est pas ça. Elle sait qu’il ne ment pas. Mais elle pense qu’il partira parce qu’elle n’aura pas su le garder. Enfin des choses pas claires. Alors comment en parler ? Et cette angoisse qui apparaît quand il n’est pas là. Elle le voudrait toujours présent, avec elle, pour la protéger et la rassurer. C’est drôle, Eve n’est pas du tout comme elle. On dirait qu’elle n’a plus besoin de personne maintenant. Marine se demande si elle est vraiment libérée ou si elle fait semblant.
Et en même temps elle ne veut pas le savoir, elle craint la réponse. Son père dit qu’Eve n’aime plus personne, qu’elle est devenue sèche. Mais a-t-il jamais compris quoi que ce soit à ses filles ? Marine se souvient qu’un jour, quand elle était enfant, il lui avait fait ce reproche à elle aussi. Elle n’avait rien dit, elle avait seulement pensé qu’il se trompait et elle n’aimait pas que son père se trompe. Puis plus tard d’autres hommes lui avaient dit la même chose. Elle n’avait pas davantage protesté. Mais elle avait ressenti le même sentiment d’abandon. Pierre ne lui a jamais donné l’impression de penser ça. Pierre est avec elle. Peut-être.
*
Elle s’est à nouveau plongée dans son album. Encore une fois elle commence par le portrait de sa mère. Elle a les traits réguliers : des yeux marron foncé, presque noirs. Sur la photo on ne distingue pas la prunelle de l’iris, c’est troublant : elle a un regard doux mais mystérieux aussi et presque inquiétant, pense Marine. Son teint était pâle ce qui faisait ressortir sa bouche, une bouche bien dessinée aux lèvres charnues, pas trop, juste ce qui fallait.
-Exactement la même bouche que toi, Marine, disait son père.
Et Marine regardait sa bouche, non, elle ne reconnaissait pas celle de sa mère. Aujourd’hui encore elle va vers le miroir mais c’est comme toujours, elle ne reconnaît rien de sa mère en elle. Et elle le regrette.
Elle se souvient du jour où, plongée dans l’observation de son propre visage, elle n’avait pas vu arriver sa mère. Celle-ci lui avait souri, avait passé ses bras autour de son cou et posé son menton sur la tête de Marine. Elle avait souri au reflet de sa fille dans le miroir. Marine lui avait dit qu’elle était belle. Sa mère n’avait rien répondu. Elle s’était éloignée et Marine n’avait pas osé la suivre. Aujourd’hui encore elle se demande qui était sa mère. Marine voudrait parler d’elle avec son père mais il se dérobe et elle ne sait pas pourquoi.
*
Le téléphone sonne. Eve veut emmener Marine au cinéma :
-Tu te souviens, on avait beaucoup ri. Mais on avait peur que Maman et Papa ne rentrent plus tôt que prévu.
Elle se rappelle. Ils allaient chez des amis. Ils leur confiaient la maison, avaient-ils dit. Elles devaient se coucher tôt. Marine avait assisté aux préparatifs de sa mère. Elle était assise dans la cuisine. Devant elle un petit miroir ovale. Elle sortait deux, trois pinceaux, quelques pots, les ombres à paupière. Et elle commençait. Le teint d’abord. C’était l’époque des teints très hâlés. Et puis les yeux, un peu de brun sur la paupière et un trait d’eye liner. Les sourcils dont elle complétait le dessin d’un coup de crayon. Et puis les lèvres, roses, nacrées. Marine adorait le spectacle de sa mère en train de se maquiller. Très tôt elle avait réclamé du maquillage, ce qui faisait sourire sa mère.
Quand leurs parents avaient été partis, elles s’étaient senties tristes et avaient décidé de regarder ce film. Eve voulait le revoir aujourd’hui avec sa sœur.
Marine accepta et sa sœur passa la prendre en début d’après-midi.
*
Pierre venait de recevoir la jeune anorexique. Il se sentait épuisé. Elle n’avait pas cessé de le malmener. Elle reportait sur lui sa souffrance. C’était lui qui la torturait alors qu’elle avait tant de travail. Elle avait de moins en moins de temps à perdre à manger, disait-elle. Dernièrement elle avait refusé de se rendre au réfectoire. Elle voulait manger seule, tranquillement. Evidemment les infirmières retrouvaient divers aliments plus ou moins soigneusement dissimulés sous le lit ou au fond d’une armoire. Donc très vite il avait fallu exiger qu’elle mange à nouveau avec les autres malades. Et ça ne lui plaisait pas du tout. Elle se sentait persécutée, et pour elle, celui qui ne cessait de vouloir lui nuire, c’était Pierre.
Il ne pouvait pas s’expliquer. Il devait continuer à l’écouter et rester suffisamment calme pour analyser les propos et les réactions de sa patiente. Mais c’était dur de ne rien dire. Par moments il aurait eu envie, lui aussi, d’être écouté et compris. Alors il avait téléphoné à Marine. Il lui avait proposé un week-end dans la maison de ses grands-parents paternels.
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Comme c’est l’hiver, il ne fera pas chaud mais Pierre se réjouit de se promener au bord de la mer. Les plages seront désertes et personne ne troublera leur intimité.
Pendant le trajet il constate que Marine s’est endormie et ça le comble de bonheur. Il veut tellement la rendre heureuse.
Il y a longtemps qu’il n’a pas séjourné dans la maison de ses grands-parents. Pourtant tout de suite il retrouve ses émotions d’enfant. Il arrivait toujours au début des vacances. L’été il y passait au moins un mois, parfois deux sauf quand sa mère l’emmenait avec elle en Italie ou en Espagne. Dès qu’il ouvrait la barrière, sa grand-mère apparaissait, radieuse. Il courait vers elle et elle le serrait dans ses bras. Il se souvient de l’odeur de rose qu’elle dégageait, il se souvient aussi du plaisir qu’il éprouvait à se blottir contre elle. Et puis il embrassait son grand-père qui était un peu plus distant mais qu’il avait tout de même surpris quelquefois les larmes aux yeux en regardant son petit-fils se réjouir de la nouvelle couleur de la porte ou de l’agencement du jardin. Pierre ne manquait jamais de passer voir son arbre avant de rentrer dans la maison. Son grand-père l’avait planté lors de sa naissance alors c’était son arbre.
Et puis il y avait l’odeur du chocolat. Pour sa grand-mère, un chocolat devait être préparé amoureusement. Il fallait faire fondre la tablette de chocolat en ne la quittant pas des yeux sinon des grumeaux se formaient. Ensuite le lait devait être ajouté précautionneusement, peu à peu. Enfin il fallait surveiller la cuisson, prendre le temps. Elle lui servait une boisson mousseuse, onctueuse qu’il n’avait jamais retrouvée plus tard.
Pierre ouvre les volets et la cuisine apparaît à Marine. Elle voit d’abord la table rectangulaire et ses deux bancs. Sur un napperon tout en broderie, un broc en Delft et quelques roses séchées. Elle observe ensuite le poêle, un gros poêle à charbon au-dessus duquel pendent divers ustensiles de cuisine. Et puis un vaisselier en bois foncé où dominent le blanc et le bleu. Seul un réfrigérateur rappelle que le temps passe. Marine pose son sac et enlace Pierre.
Ils passent ensuite dans la salle à manger. Marine est frappée par le nombre de photos de Pierre. Les murs en sont recouverts. Pierre suit son regard, un peu gêné. Elle le rassure d’un sourire. Elle ne veut pas s’attarder pour ne pas le mettre mal à l’aise mais elle se réjouit à l’idée d’examiner les photos plus tard, quand il ne sera pas là.
La chambre correspond bien à la description que lui en a faite Pierre : le papier peint à fleurs, les tableaux baroques et les tables de nuit avec leur tablette de marbre veiné. Elle aperçoit aussi le miroir et la brosse en argent. Elle se met à ranger ses vêtements dans l’armoire. Elle se sent heureuse. Comme jamais. Elle commence à comprendre que ça vaut la peine de vivre.
Le téléphone sonne.
-Oui, Eve, je te la passe.
Eve joue les mères poules mais Marine sait que sa sœur a besoin d’elle et qu’elle craint toujours de la perdre. Marine comprend bien ça mais elle a décidé, cette fois, de s’occuper d’elle-même. Et elle ne veut pas perdre Pierre. Aussi est-elle réconfortante mais brève.
Plus tard ils se promènent dans la petite ville normande. Marine ne connaît pas cet endroit alors Pierre lui explique. Il lui raconte, là le boulanger, là un petit cinéma où il allait voir de vieux films, là l’épicerie que tenaient ses grands-parents. Il aimait les y rejoindre dès qu’il était levé. Il avalait un croissant, se préparait en hâte et courait vers le magasin. Il faisait la fierté de ses grands-parents parce qu’il savait calculer et servir aimablement la clientèle. Les vieilles dames ne tarissaient pas d’éloge, elles le trouvaient mignon, « à croquer ». Elles voulaient lui offrir des bonbons mais sa grand-mère intervenait et disait qu’il ne fallait pas trop le gâter. En fait elle préférait se garder le plaisir de lui offrir des friandises, avait-il pensé plus tard.
Mais ce qu’il aimait surtout c’était livrer les marchandises. Il grimpait sur le siège de la moto, prenait bien soin du paquet qu’on lui avait confié, s’accrochait d’une main à son grand-père et la moto démarrait. Bien sûr son grand-père roulait prudemment comme le lui recommandait toujours sa grand-mère qui les regardait partir, inquiète et ravie à la fois. Au bout de quelques minutes, ils s’arrêtait à une porte puis repartaient. Après avoir apporté leur commande à quelques personnes, ils s’arrêtaient dans un bistrot. Là Pierre mangeait une glace ou un gâteau. Il recevait également une pièce pour faire fonctionner le juke-box.
Et puis ils retournaient au magasin. Sa grand-mère les accueillait toujours d’un air faussement fâché :
-Henri, tu n’es pas raisonnable. Je croyais qu’il était arrivé quelque chose. Puis elle les serrait dans ses bras.
Parfois Pierre accompagnait le livreur de pommes de terre dans sa tournée. Il s’installait à côté de lui dans le camion et la journée commençait. Il aidait à porter les sacs de pommes de terre et ne rechignait pas devant l’effort. A midi ils mangeaient tous les deux un casse-croûte. Le livreur voulait lui faire boire du vin mais il refusait : il se doutait que ça ne plairait pas à ses grands-parents et puis le vin, ça avait une drôle d’odeur, assez écœurante, peu engageante. Un jour il en avait goûté en cachette et avait été très déçu. Il se demandait pourquoi les adultes éprouvaient du plaisir à avaler cette boisson âcre et piquante.
Dès que le magasin était fermé, il fallait faire le ménage. Tout devait être impeccable. On rangeait les rayons, on lavait le sol. Puis ils s’en allaient tous les trois, à pied. La maison n’était pas loin. Pendant que sa grand-mère préparait le dîner, son grand-père et lui s’installaient sur la terrasse. Ils apercevaient la mer et profitaient du calme. Le soir ils iraient se promener tous les deux sur la plage et ne rentreraient que pour se coucher.
Pierre se souvient de la main rugueuse qui serrait un peu la sienne. Dans ses moments-là il ne craignait plus rien.
Il raconte à Marine comme il aurait voulu retrouver cette impression le jour où il était allé voir son grand-père à l’hôpital. Il n’était déjà presque plus là mais tout de même Pierre lui parlait en lui tenant la main. Son grand-père avait légèrement pressé sa main. Le lendemain la pression était plus faible encore. Ce sentiment d’impuissance… Sa grand-mère pleurait et il n’avait pas su trouver les mots.
Pierre s’excuse : il ne veut pas ennuyer Marine. Il veut lui montrer combien il a été heureux ici. Et il l’emmène vers la plage. Marine lui sourit. Ils attendent la nuit. En silence. Et puis ils rentrent, apaisés.
Elissandre