Il est tard, il fait froid, elle est fatiguée. Elle rentre chez elle. Elle est fatiguée, elle ne sort pas de cette fatigue. Elle va rentrer et se coucher.
Et puis non, finalement elle ne veut pas rentrer. Assez, c’était toujours la même chose. Elle ne rentrera pas. Pas ce soir.
Elle va y aller. Elle y a souvent pensé , elle en a rêvé, elle a imaginé tous les détails. Mais elle n’y est jamais vraiment allée. Elle reste, au fond persuadée , je suppose, que ça vaut encore le coup d’essayer. Alors elle essaie, tous les jours. Mais ce soir, non, c’est fini.
Justement ce n’est pas loin, c’est pour ça aussi qu’elle s’est décidée. D’habitude elle y pense quand elle est dans son lit mais elle n’a pas le courage de se lever dans ces cas-là, de s’habiller, de partir dans le noir. Trop dur. Ce soir c’est plus facile, elle y est presque.
Il lui reste un bon bout de chemin tout de même. En voiture on ne dirait pas, mais à pied …, surtout qu’elle porte des chaussures à talons. Et son sac est lourd. Elle pourrait le laisser là, son sac, mais c’est bizarre, elle n’y arrive pas. Elle a trop souvent eu peur qu’on le lui prenne, peur de le perdre. Alors le laisser là, comme ça, au pied d’un arbre, non, elle en est incapable.
Une voiture passe. Elle a peur, on ne sait jamais, avec tous ces cinglés. Mais la voiture poursuit sa route. Elle en est presque déçue : décidément, elle est transparente. Puis elle se rend compte:
-Tu ne sais pas ce que tu veux, Bichette !
C’est comme ça qu’elle s’appelle quand elle se méprise. Souvent. Je n’aime pas entendre ça.
C’est loin. Elle commence à transpirer même si elle ne marche pas vite. Et elle a mal aux pieds. Mal au dos aussi, à cause du sac. Il se met à pleuvoir en plus. Dommage, ses cheveux vont friser. Elle rit !
Oui mais la boue … ce n’était pas prévu. Bon, après tout, c’est une épreuve alors il faut accepter toutes ces embûches. Ce serait trop facile sinon, vraiment.
-Luttons, luttons… Aux armes… Elle ironise souvent de la sorte.
Le téléphone portable sonne. Elle se précipite quand même. Un comble ! Elle l’a tellement attendu ! Justement aujourd’hui ? Elle hésite. Très envie de céder, décrocher dire « Oui, viens, oui quand tu veux, je suis là ce soir, je serai là dans pas longtemps. Je ne suis pas fâchée, je ne suis pas fâchée. Cette façon qu’elle a de lui dire je t’aime, cette façon qu’il a de le lui demander : « tu n’es plus fâchée ? ». Elle est déjà en train de faire demi-tour, de réfléchir : il lui faut du temps pour se préparer , elle ne peut pas l’accueillir comme ça, les cheveux, les chaussures, la boue, la sueur. Elle veut être belle, comme il l’aime « superbe, rien qu’à moi, tu m’appartiens, à moi seul ».
Mais non, finalement non : elle n’a pas répondu. Trop tard, elle ne veut plus. Elle a attendu longtemps, des jours, des jours, les heures qui ne passent pas, les larmes, impossible de respirer et les yeux gonflés, gonflés, les oreilles comme pleines de coton , quelque chose d’irréel, impossible…quand elle étouffe, qu’elle veut crier, elle crie mais pas assez, pas assez fort, ses cris sont minables, rien à voir avec sa peine, vraiment rien.
Puis l’espoir. Forcément, il faut bien. Inévitable : ça va s’arranger, oui tout va être bien, il va venir, il te dira qu’il se rend compte, qu’il ne savait pas mais que maintenant, oui, il est sûr. Il va venir et la vie sera belle, légère, gaie. Enfin ! Oui.
Voilà elle respire mieux, elle reprend son souffle, repart. Bon petit soldat.
Elle est presque bien, presque. Il l’a appelée ! Elle tremble : il la trouble. Comme toujours, il l’a toujours troublée. Depuis le premier jour, le premier téléphone. Quelque chose d’étrange. Elle avait voulu croire que pour lui aussi…
-Entre nous, ce sera passionnel !
Il n’en doutait pas, c’était un fait.
Elle qui faisait tout ce qu’elle pouvait pour s’éloigner de la passion, fin de la passion, maintenant la sagesse… drôle ! Elle s’était presque inquiétée.
Vraiment elle rit : la passion ? Juste une visite de temps à autre, comme ça une heure quand il pouvait. S’était-il moqué ?
Comme la fois où il lui avait dit qu’il était romantique. C’était drôle aussi, ça… mais là elle commençait déjà à le connaître un peu et elle n’avait pas eu peur…
Elle est en colère. Ça a cessé de sonner. Il a appelé trois fois, c’est ce qu’elle voit en ouvrant son téléphone, celui qu’elle s’est acheté récemment, si beau, si fin, le vendeur lui a dit « c’est le modèle poudrier, les femmes aiment bien… » Le temps s’est mis à passer vite, déjà 23h15, elle n’aurait pas cru. Mais elle n’a pas vraiment avancé : ses chipotages, retour en arrière puis non, puis si. Bon elle s’est calmée. Cette fois, cette fois, elle n’a pas répondu. Elle est victorieuse…
Elle est vide. Elle voudrait qu’il rappelle. Oui c’est ça, maintenant elle le veut. Elle accepte, elle ne souffrira plus, ou elle acceptera de souffrir, elle prendra comme ça vient, elle le prendra comme il est, c’est ce qu’elle aurait toujours dû faire, qu’il rappelle, mon Dieu qu’il rappelle !
Rien, le silence.
Tout de même, faut-il qu’elle soit complètement trempée, frigorifiée, ce soir. Aucun répit décidément ? Celui-là roule comme un fou et il n’y pas de flic pour le cueillir, le punir de l’avoir éclaboussée, justement ce soir. Elle sourit. Un sourire triste, quand même parce qu’une fois ça avait été ça justement : « Je n’ai pas pu venir, on m’a retiré mon permis. Excès de vitesse ». Elle n’avait pas pu s’empêcher d’ironiser : « portable confisqué aussi ?». Il n’avait rien répondu. C’était même ça le plus énervant :elle pouvait lui faire toutes les scènes du monde, il restait impassible, calme, serein. Confiant.
Elle se souvient aussi des photos. « Rien que pour moi, d’accord ? », « Comme ceci, comme cela, gauche, droite, nue, habillée, enfin nue plutôt » etc. etc. Elle avait bien aimé, elle devait le reconnaître : cet enthousiasme, presque de la gloutonnerie.
Vraiment c’est loin. Elle n’aurait pas cru. Pour tout dire ça n’en finit pas et elle voudrait être arrivée. Parce qu’une fois là-bas, il faudra encore attendre, forcément. Peut-être longtemps, peut-être pas, impossible de savoir au juste. Elle craint maintenant d’avoir froid, là dans le noir, la pluie, la boue. Il va lui falloir du courage, une sorte de courage, enfin toujours difficile de se faire une opinion précise sur ça.
Elle voit la maison, celle qu’on distingue à peine derrière les arbres quand on est sur la route. Elle s’en rapproche. Le mieux serait peut-être de s’y arrêter. Inventer quelque chose, justifier le fait d’avoir frappé à la porte. Mais quoi justement ? Je me suis perdue … j’habite à quelques rues d’ici mais je me suis perdue… Grotesque. Elle n’oserait pas. Non il faut continuer, pas d’autre solution, c’est sûr.
Et le téléphone qui ne sonne plus. Elle ne pense qu’à ça, elle ne veut que ça : rappelle, rappelle, rappelle !
Elle va hurler.
Non elle ne peut pas, pas encore, elle n’y est pas encore. Alors elle hurle en elle, elle hurle contre elle. Personne ne sait. Bichette.
Oui elle avait voulu se sentir écrasée par un corps puissant. C’était une façon de prendre le risque de se perdre, en tout cas de se mettre en danger. Elle sentait peut-être déjà qu’elle allait l’aimer. Peut-être. Au fond elle l’avait tout de suite aimé.
Elle dit même parfois que c’est là qu’elle a senti que sa vie allait basculer. Et puis elle rit et s’excuse de cette expression pompeuse. Pourtant, oui c’est tout à fait ça.
Le calme d’un tigre. La chanson disait qu’il ne fallait pas l’aimer, qu’il fallait passer son chemin. Ne pas le regarder, ne pas l’écouter. Un tigre.
Elle avait dû se sentir sa proie assez vite.
Plus que quelques mètres. Elle arrive, haletante, beaucoup moins sereine qu’elle ne l’avait imaginé. Elle n’a pas à attendre, le train arrive. Elle hurle.
Elissandre