III
Il est vingt heures. Paul est déjà arrivé. Il l’appelle d’un geste de la main :
- Je me suis installé près de la fenêtre, ça te va ?
Il s’installe toujours près de la fenêtre et curieusement, depuis les années, il continue à demander à Pierre si « ça lui va ».
Pierre est content de le retrouver. Ils ne se sont plus vus depuis son séjour à Berlin. Il semble en très bonne forme. Il est ravi de son nouveau poste et pense pouvoir mettre en application un certain nombre d’idées personnelles auxquelles il croit. Il est comme ça, Paul, toujours plein de projets, d’énergie. Son optimisme ravit tout le monde et est, d’ailleurs, assez communicatif. Pierre se sent bien, en effet.
Ils commandent un whisky. Paul choisit la marque : il s’y connaît et ne boit pas n’importe quoi.
- Tu sais, Claire est enceinte.
Pierre est surpris : Paul et Claire semblaient avoir renoncé. Et puis voilà que Paul lui annonce cette nouvelle, tout impatient de pouvoir partager avec lui ce bonheur. Pierre le félicite et lui pose les questions d’usage. Il n’arrive pas encore à l’imaginer dans la peau d’un père. Qu’est-ce qui le met mal à l’aise ? Peut-être le fait de voir son ami s’éloigner toujours un peu plus de lui-même.
Le repas est délicieux. Paul s’est finalement chargé de tout et, en fin gastronome, a su choisir le meilleur. Peu à peu Pierre se détend et commence à se voir en parrain complice et attentif. Paul le regarde en souriant.
Pierre sait ce que pense Paul : il est trop seul et reporter toujours à plus tard les choix décisifs n’avance à rien. Paul aime bien Marine mais il n’est pas sûr qu’elle puisse rendre son ami heureux. Il lui pose quelques questions, lui demande où ils en sont, s’ils ont des projets. Mais Pierre s’enferme dans un silence que Paul connaît bien. Il sait qu’il vaut mieux se taire pour le moment.
Claire vient de les rejoindre. Elle est resplendissante. Ils choisissent un film et vont au cinéma.
*
Elle ne regarde rien. Elle est plongée en elle. Même les yeux ouverts, elle ne voit rien, ou si peu de choses. L’infirmière lui dit bonjour, la lave, l'habille, la nourrit. Elle ne refuse rien. C’est juste qu’elle ne veut rien faire.
-J’attends le docteur. Je l'ai appelé. Je l’attends, dit-elle
C'est pour lui qu'elle veut bien vivre encore. Elle ne fera rien pour survivre mais elle veut bien qu'on l'empêche de mourir : si c'est lui qui le veut, si c'est pour le revoir bientôt.
Les jours passent, paraît-il. Elle ne sait pas. C'est l'hiver, l'été ? Ça n'a pas d'importance: elle le veut et il ne vient pas. Elle se révolte :
- Non je ne mangerai pas. Je veux mourir, il m’a abandonnée. Je veux mourir.
Elle ne crie pas : elle est faible. Non, elle murmure, simplement :
- Il ne m'aime pas, il ne m'aime pas…
Elle le répète, le chantonne presque, elle pleure. Puis elle murmure à nouveau :
- Où est-il ?
Et la nuit continue, dans l'inquiétude, le malaise.
- Où est-il ? Pourquoi m'a-t-il abandonnée ? Partez, ne perdez pas votre temps. Je ne vous vois pas. Je ne vois que lui. Je ne vois que lui.
Et puis elle semble apercevoir Pierre, se redresse, balaie ses longs cheveux de son geste habituel, sec, nerveux et crie :
- Même dans mes rêves vous ne venez pas.
Elle perd presque l’équilibre et rive ses mains au mur. Elle a cessé de le regarder. Elle poursuit, à mi-voix maintenant :
- Juste une question : pourquoi ne m'aimez-vous pas ? En quoi ai-je mérité ça ? Répondez, parlez. C’est moi, oui c'est moi. C'est moi, je suis là, vous ne pouvez penser qu'à moi, ne vivre que pour moi.
Elle ne le regarde pas.
- Je sais que vous ne venez jamais. Pourquoi ? crie-t-elle.
Elle reste prostrée quelques instants puis reprend doucement :
- Vous voyez bien, je suis là, les yeux ouverts. Mais seulement pour vous , le reste je n’en veux pas.
Elle s’affale sur le sol et ferme les yeux
.
*
Cette séance a épuisé Pierre. Parfois elle arrive à lui faire perdre pied. Pourtant dans les rares moments où elle a bien voulu admettre son identité et sa présence il a senti qu’il pouvait quelque chose pour elle. Alors il reste calme.
*
Marine est enfin arrivée. Elle l’attendait devant l’hôpital. Ils sont rentrés ensemble et c’était la première fois qu’ils faisaient ce trajet tous les deux. Ils se sont souri. Elle semblait reposée, détendue. Elle lui dit qu’au contraire, lui avait l’air fatigué et qu’il fallait qu’il se repose. Il aime bien l’observer quand elle lui parle comme ça : elle prend un air grave, son front se plisse légèrement mais ses yeux continuent de sourire. Elle finit par rire et lui reproche de ne pas prendre ses conseils au sérieux.
- Tout ce que tu dis, je le prends au sérieux.
Mais elle ne le croit pas vraiment, il le sait. Elle ne veut pas le croire. Il sait aussi qu’elle ne pourra pas vivre avec lui tant qu’elle n’aura pas accepté qu’il la considère comme une femme.
- J’ai hâte de voir l’appartement, lui dit-elle.
Au téléphone il est resté très vague. Aussi n’a-t-elle aucune idée des travaux entrepris.
Il cherche ses clés, les laisse tomber, les ramasse et, enfin, inquiet, ouvre la porte. Elle observe tout, rien ne lui échappe. Elle sourit. Puis elle l’embrasse sur la joue. Pierre lui prend la main et l’emmène vers son bureau.
Elle se serre contre lui et pense qu’elle ne mérite pas l’intérêt qu’il lui porte. Elle n’utilise jamais le mot amour, elle ne peut imaginer. Elle observe le portrait et, pour la première fois, elle en veut au personnage de se refuser, de ne pas accepter qu’on le désire. Elle sent qu’elle va pleurer et ne sait trop pourquoi. Pierre a ressenti son malaise alors il l’emmène hors du bureau. Très vite elle va mieux. Elle est contente d’être là. Elle voudrait rester. Alors pourquoi s’en va-t-elle toujours ? Elle n’arrive pas à comprendre. Bien sûr il y a Eve, mais tout de même.
Pierre lui parle de Paul et Claire. Elle l’écoute et pourtant il a l’impression qu’elle est ailleurs, qu’elle lui échappe, déjà.
Et en effet, elle reste distante pendant toute la soirée. Elle cherche à le rassurer en lui disant qu’elle est fatiguée. Mais il sent bien qu’il y a autre chose et qu’elle ne veut pas parler ce soir.
Il accepte. Il l’accepte telle qu’elle est. Il l’aime telle qu’elle est. Il voudrait qu’elle admette ça.
*
Les chattes sont rentrées. Marine avait regretté de ne pas les avoir retrouvées hier soir.
Ce matin elles rentrent alors que Marine prépare du café. Elle sentent bon l’herbe et l’air frais. Elles frottent leur truffe froide sur la joue de Marine. Marine est contente de leur préparer à manger comme elle l’a fait pendant plusieurs mois. Elle observe Julie. Elle est presque adulte maintenant. Elle se souvient, au printemps dernier, le ventre de Charlotte était devenu rond et dur, de plus en plus rond et dur. Et puis elle avait mis bas. Il avait fallu que Marine la regarde. Si elle se remettait à son travail , Charlotte miaulait jusqu’à ce qu’elle tourne les yeux vers elle, exclusivement.
Pierre les rejoint. Il serre Marine dans ses bras. Marine se sent bien. Et elle le lui dit.
Elle monte dans la chambre et revient avec un vieil album de famille.
- Voici ma mère !
Pierre observe la photographie : une très jeune femme entourant de ses bras les jumelles, la tête légèrement tournée vers Marine qui, blottie contre sa mère, paraît parfaitement épanouie. Eve, très légèrement en retrait, sourit, elle aussi.
- C’était peu avant l’accident, dit Marine. On fêtait son anniversaire. J’allais lui offrir cette petite bague dont je t’ai parlé, tu sais.
Pierre confirme qu’il s’en souvient. Marine se détend : elle a toujours peur qu’il n’oublie ce qu’elle lui raconte.
Pierre observe attentivement une photo : Marine et un chaton. Marine caresse le chat. On voit une petite main osseuse et presque sans vie. C’est ce qui attire d’abord le regard. Et puis le visage : un visage aminci, une bouche qui essaie de sourire mais les yeux laissent passer la tristesse. Le chat ne parvient pas à distraire la petite fille de son chagrin.
Pourtant peu à peu elle revient à la vie. On la voit souvent avec Eve, en train de faire de la balançoire, dans une piscine ou sur un vélo. Des photos de vacances aussi. Et puis les copines.
Marine sourit :
- Tout de même, cette mode…
Pierre sourit aussi parce qu’il est content de voir que Marine s’est remise et qu’elle a été une adolescente comme les autres. Il se dit que ce « comme les autres » n’a pas beaucoup de sens mais il se sent tellement rassuré…
- Et Hadrien? demande Pierre.
- Hadrien? Je t’ai parlé d'Hadrien?
Pierre lui rappelle qu’elle a fait un jour allusion à « Hadrien». Marine sourit.
- Hadrien est notre cousin. Avant la mort de Maman, il passait
souvent quelques jours chez nous. On s’entendait bien. Il avait trois ans de plus que nous. Eve et moi, on était un peu amoureuses de lui. Surtout moi. Et j’aimais bien parler de lui à maman. Elle m’écoutait gentiment.
Marine se tait. Pierre la regarde.
- Je t’aime, lui dit-il.
Elle sourit mais ses yeux restent lointains.
*
Marine est restée plus longtemps que prévu. Maintenant Pierre la retrouve à nouveau le soir quand il rentre. Il ne lui pose pas de questions. Il ne lui a pas dit qu’elle pouvait rester tant qu’elle le voulait : elle le sait. Et apparemment c’est ce qu’elle veut pour le moment. Il profite du moment, on verra plus tard. Tout de même comme il aime qu’elle soit là ! Elle aussi semble contente. Elle lui annonce régulièrement que son travail avance, qu’elle a retrouvé toute son énergie, un soir elle a même ajouté :
- près de toi.
Mais très vite elle a changé de conversation. Et Pierre n’a pas insisté. Plus tard il lui dirait comme il avait été heureux à ce moment-là.
*
La jeune anorexique vient d’entrer dans son cabinet. Elle est furieuse. Elle lui explique qu’on l’a encore forcée à avaler du beurre au petit déjeuner, ce qui l’a fait vomir. Et en plus l’infirmière insinue qu’elle s’est fait vomir exprès !
- C’est faux, dit-elle révoltée.
Elle poursuit :
- Enfin, faites quelque chose, vous le savez, vous, que le beurre, c’est bien trop indigeste pour moi.
Pierre sait surtout que la jeune fille n’est pas très docile et qu’elle accepte mal le régime auquel on la soumet. On lui propose une demi-portion de beurre, quantité que son organisme peut tout à fait admettre. D’ailleurs cette toute petite portion de beurre est le résultat d’une longue discussion : elle aurait dû accepter le double. La diététicienne avait jugé bon d’accepter ce compromis mais il était entendu qu’on ne reviendrait pas sur cette décision. Or c’était justement ce que la jeune fille essayait de faire. Elle pensait qu’elle arriverait à influencer Pierre. Mais Pierre ne s’occupait pas directement de cela et il lui expliqua qu’il valait mieux tenter de comprendre pourquoi elle refusait cet aliment.
La jeune fille pleura pendant une bonne partie de la séance. Elle se plaignit d’être grosse : elle avait pris deux kilos. Ce qui, en fait, était dérisoire. Ses os continuaient de saillir et dans son visage, seuls ses yeux apparaissaient, immenses et éteints à la fois. Elle était effrayante.
Comme elle était pleine de bonne volonté, elle admit tout de même qu’il fallait voir dans sa prise de poids un progrès, qu’elle était là pour ça, que ça avait été sa décision. Et elle se calma.
Elle parla à nouveau de la réaction de ses parents quand, petite fille, elle s’était mise à grossir. Elle se souvenait du regard de sa mère quand elle était entrée dans la maison, la valise à la main. Et cette remarque :
- Mais que t’est-il arrivé ?
Elle ne comprenait pas, elle regardait sa mère, attendait qu’elle la prenne dans ses bras. Mais non, sa mère continuait à s’exclamer :
- Mais regarde-la, que lui est-il arrivé ?
Son père ne disait rien. Elle avait passé un mois chez une de ses tantes. Elle en revenait ravie de retrouver ses parents, elle voulait qu’ils l’embrassent. Finalement c’est elle qui embrassa ses parents, qui ne se remettaient pas du choc :
- Vous comprenez, Docteur, ils avaient toujours été très fiers de moi. Tout le monde disait que j’étais une jolie petite fille. Je m’en voulais de les décevoir, je n’avais pas remarqué que mon corps avait changé pendant ces vacances.
Et c’était comme ça qu’elle s’était mise à suivre un régime. Ses parents l’avaient aidée en lui donnant des informations sur ce qu’elle pouvait manger et ce qu’elle devait éviter. Sa mère avait un peu modifié sa façon de cuisiner. Et tout était rentré dans l’ordre : elle avait perdu du poids et était redevenue mince. Pourtant elle avait perdu son éclat et on parlait moins souvent de sa beauté. Elle ne s’était rendu compte de rien à ce moment-là. C’est en y pensant plus tard qu’elle avait reconstitué cette période de sa vie. Elle se souvient qu’elle ne souffrait pas de ça. C’était les études qui lui posaient problème. Elle voulait toujours tout réussir parfaitement. Elle ne se reconnaissait le droit à aucune faiblesse. Ses parents tentaient de l’apaiser et lui conseillait de se distraire davantage. Rien n’y faisait : elle n’avait pas le temps de se distraire. Et puis, elle détestait ce mot !
Pierre se lève. C’est la fin de l’entretien. Mais la jeune fille, comme souvent, tente de gagner encore quelques minutes : elle rassemble lentement ses affaires. Un sac, un foulard, un livre, quelques feuilles, un stylo. Elle laisse tomber le stylo, sans doute involontairement. Puis elle regarde Pierre, lui dit qu’elle a oublié de lui dire quelque chose, elle ne sait plus quoi. Puis brusquement elle fond en larmes et lui reproche de toujours chercher à se débarrasser d’elle.
- Je ne me débarrasse pas de vous, lui dit Pierre, en souriant. Et il ajoute :
- A jeudi.
Mais elle continue à pleurer en s’en allant. Pierre ferme la porte. Il comprend sa souffrance mais la seule attitude qui puisse l’aider est celle qu’il adopte. Du moins l’espère-t-il.
Les infirmiers lui amènent un autre patient. Le jeune homme ne le regarde pas. Il s’assied sans un mot. Il reste immobile plus d’un quart d’heure. Il fixe un point au plafond. Pierre tente d’établir le contact sans trop y croire. Le jeune homme ne réagit pas. Au bout d’un autre quart d’heure de silence, il marmonne :
- Elles veulent que je me taise.
Pierre lui demande si ce sont les voix qui lui disent ça. Il répète seulement :
- Elles veulent que je me taise.
Il détache son regard du plafond. Mais il ne tourne toujours pas les yeux vers Pierre. Il se met à monologuer ou plutôt à dialoguer seul. Il est plusieurs personnes à la fois et d’ailleurs change régulièrement de voix. Il s’anime de plus en plus. Pierre se sent exclu de la vie de son malade. Il n’a aucune importance, il n’existe pas. ll supporte mal d’être ainsi nié.
Il ne peut s’empêcher de tenter vainement d’intervenir. Le jeune homme le toise quelques secondes puis se lance à nouveau dans une conversation apparemment très animée dont le contenu échappe totalement à Pierre.
C’est lorsque le téléphone sonne que Pierre se rend compte que le jeune homme est en réalité en train de lui faire payer ces moments où ils sont interrompus et où Pierre le laisse provisoirement pour parler avec d’autres de choses dont il se sent complètement exclu. D’ailleurs, en s’en allant il dit :
- Je suis coupé.
Pierre croit bien ressentir quelque chose de similaire.
*
Des rires dans le couloir le tirent de son abattement.
-Docteur, elle n’a pas cessé de nous faire rire de tout son séjour à la maison !
Il l’aperçoit de dos : elle s’est enfuie dans sa chambre dès qu’elle l’a vu sortir de son cabinet. Il continue à être frappé par le contraste entre son corps presque masculin et ses longs cheveux bouclés.
Pierre salue sa mère et sa sœur avant qu’elles ne la rejoignent dans sa chambre.
Il cherche ses clés, se dirige vers le parking et monte dans sa voiture. Il avale un pain au chocolat tout en mettant le contact. Il se dirige vers son cabinet privé.
La sonnerie du téléphone retentit :
- Oui, bien sûr. A tout à l’heure.
La patiente qui vient de l’appeler a rendez-vous avec lui une demi-heure plus tard.
Arrivé à son cabinet, il trouve dans la boîte aux lettres une carte postale : un ancien patient qui lui envoie régulièrement de ses nouvelles, comme pour le rassurer. Et, effectivement, ça le rassure.
*
Ce samedi-là ils vont chez Paul et Claire qui ont invité une vingtaine de personnes.
- On a envie de faire la fête, a expliqué Paul au téléphone.
Marine est contente. Elle espère danser, dit-elle à Pierre, pour le taquiner.
Pierre est assez mal à l’aise quand il s’agit de danser. Sa mère le lui a souvent reproché :
- Mais invite-les à danser. Quel balourd ! Tu ne sais pas t’amuser, mon chéri.
Et elle l’entraînait pour tenter de lui apprendre quelques pas. Il se sentait gauche et ridicule.
Marine et Pierre sont un peu en retard.
- les embouteillages…
- Mais ne vous inquiétez pas. Venez plutôt choisir un apéritif.
Et Paul les entraîne vers le salon.
Claire vient au-devant d’eux, elle les embrasse chaleureusement, leur dit qu’elle est très contente de les revoir, depuis le temps…
Marine regarde son ventre en souriant. Claire lui saisit la main et la pose sur son ventre :
-Tu sens ? Il bouge. Parfois c’est terrible : un vrai petit Alien.
Marine rougit, de surprise et de plaisir. Elle ne s’attendait pas à ce geste d’amitié.
La soirée se passe bien. Paul est en pleine forme, il s’assure du bien-être de chacun, s’affaire et s’amuse à la fois. Il s’occupe de la musique, incite les uns et les autres à se lever pour danser. Et ça marche : peu à peu tout le monde se lève. Pierre invite Marine. Ils dansent silencieusement jusqu’à ce que Marine lui dise qu’elle est heureuse avec lui. Timidement, comme si elle avait peur que les mots détruisent tout.
*
Elle est par terre, les jambes repliées sur le ventre, elle ne veut pas avoir froid. En boule au chaud, pour mieux penser. Ou ne plus penser. C'est pareil, au fond. S'efforcer de ne plus penser à lui, c'est penser à lui.
Mais pourquoi ne vient-il pas ? Cette fois elle s'écorche : plus de doigts, plus de lèvres. Elle veut se faire mal. Elle se retient. A quoi bon ? Puis elle se cogne la tête contre le radiateur : je veux mourir, je ne mérite pas de vivre. Puisqu'il ne m'achève pas, je le fais. Tu seras débarrassé de moi. Je ne sens pas la douleur. Je ne sens pas que ça tourne. Je ne souffre plus.
Quelqu'un est entré. Elle ne voit rien, elle n'arrête pas de frapper. Il dit son nom.
-Je ne le crois pas. Je me suis fait avoir bien des fois, maintenant c'est fini.
Elle sait que c'est lui, c'est quelqu'un qui s'appelle Pierre, qui est psychiatre et qui la soigne. Mais elle sait aussi qu'il existe un autre Pierre, le sien, celui qui n'a pas peur de l'aimer, celui qui l'accompagne dans son rêve, celui avec qui elle ne fait qu'un. Ce n'est pas souvent lui. Aujourd'hui, ce n'est pas lui. C'est quelqu'un qui la refuse, qui la soigne mais qui la refuse. Vous êtes ma patiente, je vous soigne. Vous êtes mon amour, je vous aime. Il est parti. Il ne peut pas rester. Il ne veut pas que je sois son amour.
Elle n’a rien dit aujourd’hui. Pierre l’a observée. Elle a fixé le sol pendant toute la séance. Elle n’a pas bougé, pas cillé.
IV
Marine n’a pas fouillé. C’est par hasard qu’elle est tombée sur cette étoile. Mais elle ne pouvait pas la ranger et ne rien dire. Alors elle a demandé à Pierre de lui raconter. Il avait plus de vingt ans quand sa mère lui avait dit la vérité. Il n’avait pas connu ses grands-parents maternels. On lui avait dit qu’ils avaient été gravement malades et qu’ils étaient morts à quelques mois d’intervalle. Pierre avait vu une photo jaunie sur laquelle on distinguait mal un couple assez jeune, enlacé, lui vêtu d’un pantalon très ample , elle chaussée de grosses sandales et de socquettes, les cheveux ramenés sur le haut de la tête en un chignon de petites boucles serrées. Ils avaient l’air sereins. C’était pourtant la dernière fois qu’on les avait photographiés tous les deux.
Ils avaient été arrêtés ensemble et emmenés très vite à Auschwitz. Elle avait hurlé et lui aussi mais ils avaient été séparés quand même. Ils avaient dû lutter, chacun de son côté. Et ils voulaient lutter : la mère de Pierre venait de naître. Dans la précipitation ils l’avaient confiée à une cousine. Mais le bébé survivrait-il ?
Il n’avait plus jamais eu de nouvelles de sa femme. Il avait essayé de savoir, avait fait passer des messages mais rien. Il était revenu seul. Elle était morte la première année , probablement de diphtérie, comme ils l’apprirent plus tard. Le grand-père de Pierre ne s’était pas remis de la mort de sa femme, ni d’ailleurs du camp de concentration. Au début il n’avait pas pu vivre avec sa fille. Il faut dire qu’il avait fait un long séjour à l’hôpital et qu’il n’était guère en état de s’occuper d’une petite fille de trois ans.
Elle avait cinq ans quand il lui avait fièrement montré sa chambre : il s’était acheté une petite maison à la campagne, pas loin de Paris et espérait y retrouver sinon la sérénité du moins un peu d’équilibre. Il travaillait à nouveau depuis peu et tout allait aller mieux. Pourtant il lui arrivait souvent, la nuit, de pousser des hurlements terrifiants. Et, si la petite fille voulait le rejoindre dans sa chambre pour le tirer de ses cauchemars , elle ne le pouvait pas parce qu’il avait pris l’habitude de se barricader, terrorisé qu’il était par les réveils nocturnes et brutaux qui avaient marqué son sommeil au camp.
Pierre n’avait pas admis que sa mère ne lui révèle ce drame que si tardivement. Mais elle lui avait expliqué qu’elle avait respecté le vœu de son père : il pensait que ce serait la seule façon d’oublier, si cela était possible.
Lui n’avait pas oublié. Jamais. Il était mort avec sa douleur. Il n’était pas arrivé à s’intéresser vraiment à sa fille qui avait très vite appris à se débrouiller comme elle pouvait. Elle était intelligente, elle aimait savoir. Il avait eu le mérite de ne pas chercher à l’enchaîner et elle avait beaucoup appris. Elle venait de terminer les Beaux-arts quand il était mort. Elle s’était mariée peu après et puis Pierre était né. A cette époque elle peignait beaucoup.
- Je n’aimais pas voir ma mère peindre. Parfois je l’en empêchais, je lui arrachais ses pinceaux, ses tubes de peintures jusqu’à ce qu’elle renonce et s’occupe de moi. Il lui arrivait de se fâcher. Mais le plus souvent elle comprenait et m’emmenait hors de l’atelier. J’avais gagné !
- Elle m’avait offert un petit chevalet avec pinceaux et peintures, continua Pierre. Elle m’avait expliqué que nous irions « planter notre chevalet » dans les champs ou dans la forêt, que ce serait amusant. Mais je n’arrivais pas à grand-chose et barbouiller des toiles ne me procurait aucun plaisir. Alors, très vite, je tentais de la distraire jusqu’à ce qu’elle range ses affaires et me raconte une histoire ou m’aide à cueillir des fleurs.
Marine se taisait. Elle était contente : Pierre lui parlait de lui.
- Pourtant je la trouvais tellement belle quand je la voyais concentrée sur un paysage ou une nature morte. Son visage était calme, apaisant. Ses longs doigts fins et réguliers se mouvaient en des gestes doux et précis. Elle semblait caresser plus que peindre. Je me souviens qu’un jour je lui ai demandé, dans un moment d’adoration, de peindre sur moi. Elle a souri et m’a embrassé. Elle a rangé ses affaires et nous sommes rentrés. Puis elle a disparu pendant plusieurs jours. Mon père me consolait comme il pouvait de ses absences. Il me préparait des gâteaux, voulait m’aider à faire mes devoirs. Mais je le repoussais un peu. Je crois que je lui en voulais d’être, comme moi, incapable de retenir Maman à la maison.
Pierre pensa que maintenant c’était la même chose avec Marine. Elle n’arrêtait pas de s’en aller et il ne savait pas comment la retenir. Cette réflexion le laissa pensif et inquiet. Marine sembla comprendre. Elle lui dit qu’il serait temps qu’ils s’installent un peu. Elle avait envie d’une salle à manger :
-Tu n’en as pas assez, Pierre, de manger sur un coin de table à la cuisine ? dit-elle en lui passant les bras autour du cou.
Depuis peu, en effet, il préféraient l’intimité de l’appartement à la brasserie bruyante et enfumée qu’ils avaient fréquentée pendant un moment. Ce n’était encore que des repas simples et faciles à préparer mais, tout de même, la vie à deux s’organisait.
Ils passèrent l’après-midi à visiter les magasins d’ameublement. Ils rirent souvent devant l‘insistance de certains vendeurs qui tentaient de les convaincre en parlant de prestige ou de mode. Marine et Pierre voulaient quelque chose de simple, d’accueillant, pour eux deux, avant tout. Ils finirent par trouver, bien sûr.
*
Elle s’est déplacée, elle a accepté de se rendre dans son cabinet. Elle reste debout, prend sa position habituelle, les mains appuyées contre le mur. C’est bien déjà qu’elle ait accepté de le voir. Ces derniers temps elle restait dans sa chambre, se taisait, lui cachait résolument le visage.
Elle ne le regarde pas non plus pour le moment mais elle n’a pas détourné la tête, seuls les yeux sont baissés et fixent le sol.
- Vous ne pouvez rien pour moi.
Au moins reconnaît-elle sa présence et son identité. Elle lui parle même.
Pierre lui demande pourquoi elle pense ça.
Elle répond que personne n’a jamais rien pu pour elle et que maintenant elle n’espère plus. Elle sait qu’elle doit se défendre seule. Il n’y a rien d’autre à espérer. D’ailleurs elle a cessé de parler aux autres. Sa mère, sa sœur, elles ne comprennent rien. Pour elles, elle n’est qu’un clown, une sorte de folle heureuse qui vit dans son monde, un monde de grimaces et de plaisanteries.
- Elles n’ont jamais rien compris, ajoute-t-elle.
- Qu’auraient-elles dû comprendre ? demande Pierre.
Elle se tait. Elle semble se forcer à se taire. Ou alors elle cherche et n’arrive pas à expliquer. Pierre ne sait pas. Il attend un peu et puis insiste :
- Qu’auraient-elles dû comprendre. ?
- Que je ne pouvais pas vivre comme ça longtemps.
C’était vraiment la première fois que la patiente dialoguait avec Pierre. Bien sûr, il fallait du temps. De longs silences lui faisaient presque perdre patience. Mais il se raisonnait : jamais elle n’avait parlé de la sorte.
Il hésite à poser encore des questions : il craint qu’elle ne refuse et se mure à nouveau dans le silence. Au bout d’un long moment, elle articule exagérément :
-Vous savez, Docteur, c’est d’amour dont j’ai besoin.
Elle lui jette un regard furtif puis se remet à fixer le sol. Pierre lui demande qui ne l’a pas aimée. Mais déjà le silence est revenu. Il ne trouve plus sa place. Elle l’ignore, elle l’a rejeté. Il faut qu’il accepte ça mais ce n’est pas très facile.
*
Marine attend Pierre. Elle est anxieuse. Elle ne peut pas s’empêcher de penser qu’il la quittera. Elle vit avec cette idée. Et ça l’empêche d’être heureuse. Elle ne le lui dit pas parce qu’il pourrait être blessé, se demander pourquoi elle n’a pas confiance en lui. Et elle ne saurait quoi lui répondre. Ce n’est pas ça. Elle sait qu’il ne ment pas. Mais elle pense qu’il partira parce qu’elle n’aura pas su le garder. Enfin des choses pas claires. Alors comment en parler ? Et cette angoisse qui apparaît quand il n’est pas là. Elle le voudrait toujours présent, avec elle, pour la protéger et la rassurer. C’est drôle, Eve n’est pas du tout comme elle. On dirait qu’elle n’a plus besoin de personne maintenant. Marine se demande si elle est vraiment libérée ou si elle fait semblant.
Et en même temps elle ne veut pas le savoir, elle craint la réponse. Son père dit qu’Eve n’aime plus personne, qu’elle est devenue sèche. Mais a-t-il jamais compris quoi que ce soit à ses filles ? Marine se souvient qu’un jour, quand elle était enfant, il lui avait fait ce reproche à elle aussi. Elle n’avait rien dit, elle avait seulement pensé qu’il se trompait et elle n’aimait pas que son père se trompe. Puis plus tard d’autres hommes lui avaient dit la même chose. Elle n’avait pas davantage protesté. Mais elle avait ressenti le même sentiment d’abandon. Pierre ne lui a jamais donné l’impression de penser ça. Pierre est avec elle. Peut-être.
*
Elle s’est à nouveau plongée dans son album. Encore une fois elle commence par le portrait de sa mère. Elle a les traits réguliers : des yeux marron foncé, presque noirs. Sur la photo on ne distingue pas la prunelle de l’iris, c’est troublant : elle a un regard doux mais mystérieux aussi et presque inquiétant, pense Marine. Son teint était pâle ce qui faisait ressortir sa bouche, une bouche bien dessinée aux lèvres charnues, pas trop, juste ce qui fallait.
-Exactement la même bouche que toi, Marine, disait son père.
Et Marine regardait sa bouche, non, elle ne reconnaissait pas celle de sa mère. Aujourd’hui encore elle va vers le miroir mais c’est comme toujours, elle ne reconnaît rien de sa mère en elle. Et elle le regrette.
Elle se souvient du jour où, plongée dans l’observation de son propre visage, elle n’avait pas vu arriver sa mère. Celle-ci lui avait souri, avait passé ses bras autour de son cou et posé son menton sur la tête de Marine. Elle avait souri au reflet de sa fille dans le miroir. Marine lui avait dit qu’elle était belle. Sa mère n’avait rien répondu. Elle s’était éloignée et Marine n’avait pas osé la suivre. Aujourd’hui encore elle se demande qui était sa mère. Marine voudrait parler d’elle avec son père mais il se dérobe et elle ne sait pas pourquoi.
*
Le téléphone sonne. Eve veut emmener Marine au cinéma :
-Tu te souviens, on avait beaucoup ri. Mais on avait peur que Maman et Papa ne rentrent plus tôt que prévu.
Elle se rappelle. Ils allaient chez des amis. Ils leur confiaient la maison, avaient-ils dit. Elles devaient se coucher tôt. Marine avait assisté aux préparatifs de sa mère. Elle était assise dans la cuisine. Devant elle un petit miroir ovale. Elle sortait deux, trois pinceaux, quelques pots, les ombres à paupière. Et elle commençait. Le teint d’abord. C’était l’époque des teints très hâlés. Et puis les yeux, un peu de brun sur la paupière et un trait d’eye liner. Les sourcils dont elle complétait le dessin d’un coup de crayon. Et puis les lèvres, roses, nacrées. Marine adorait le spectacle de sa mère en train de se maquiller. Très tôt elle avait réclamé du maquillage, ce qui faisait sourire sa mère.
Quand leurs parents avaient été partis, elles s’étaient senties tristes et avaient décidé de regarder ce film. Eve voulait le revoir aujourd’hui avec sa sœur.
Marine accepta et sa sœur passa la prendre en début d’après-midi.
*
Pierre venait de recevoir la jeune anorexique. Il se sentait épuisé. Elle n’avait pas cessé de le malmener. Elle reportait sur lui sa souffrance. C’était lui qui la torturait alors qu’elle avait tant de travail. Elle avait de moins en moins de temps à perdre à manger, disait-elle. Dernièrement elle avait refusé de se rendre au réfectoire. Elle voulait manger seule, tranquillement. Evidemment les infirmières retrouvaient divers aliments plus ou moins soigneusement dissimulés sous le lit ou au fond d’une armoire. Donc très vite il avait fallu exiger qu’elle mange à nouveau avec les autres malades. Et ça ne lui plaisait pas du tout. Elle se sentait persécutée, et pour elle, celui qui ne cessait de vouloir lui nuire, c’était Pierre.
Il ne pouvait pas s’expliquer. Il devait continuer à l’écouter et rester suffisamment calme pour analyser les propos et les réactions de sa patiente. Mais c’était dur de ne rien dire. Par moments il aurait eu envie, lui aussi, d’être écouté et compris. Alors il avait téléphoné à Marine. Il lui avait proposé un week-end dans la maison de ses grands-parents paternels.
*
Comme c’est l’hiver, il ne fera pas chaud mais Pierre se réjouit de se promener au bord de la mer. Les plages seront désertes et personne ne troublera leur intimité.
Pendant le trajet il constate que Marine s’est endormie et ça le comble de bonheur. Il veut tellement la rendre heureuse.
Il y a longtemps qu’il n’a pas séjourné dans la maison de ses grands-parents. Pourtant tout de suite il retrouve ses émotions d’enfant. Il arrivait toujours au début des vacances. L’été il y passait au moins un mois, parfois deux sauf quand sa mère l’emmenait avec elle en Italie ou en Espagne. Dès qu’il ouvrait la barrière, sa grand-mère apparaissait, radieuse. Il courait vers elle et elle le serrait dans ses bras. Il se souvient de l’odeur de rose qu’elle dégageait, il se souvient aussi du plaisir qu’il éprouvait à se blottir contre elle. Et puis il embrassait son grand-père qui était un peu plus distant mais qu’il avait tout de même surpris quelquefois les larmes aux yeux en regardant son petit-fils se réjouir de la nouvelle couleur de la porte ou de l’agencement du jardin. Pierre ne manquait jamais de passer voir son arbre avant de rentrer dans la maison. Son grand-père l’avait planté lors de sa naissance alors c’était son arbre.
Et puis il y avait l’odeur du chocolat. Pour sa grand-mère, un chocolat devait être préparé amoureusement. Il fallait faire fondre la tablette de chocolat en ne la quittant pas des yeux sinon des grumeaux se formaient. Ensuite le lait devait être ajouté précautionneusement, peu à peu. Enfin il fallait surveiller la cuisson, prendre le temps. Elle lui servait une boisson mousseuse, onctueuse qu’il n’avait jamais retrouvée plus tard.
Pierre ouvre les volets et la cuisine apparaît à Marine. Elle voit d’abord la table rectangulaire et ses deux bancs. Sur un napperon tout en broderie, un broc en Delft et quelques roses séchées. Elle observe ensuite le poêle, un gros poêle à charbon au-dessus duquel pendent divers ustensiles de cuisine. Et puis un vaisselier en bois foncé où dominent le blanc et le bleu. Seul un réfrigérateur rappelle que le temps passe. Marine pose son sac et enlace Pierre.
Ils passent ensuite dans la salle à manger. Marine est frappée par le nombre de photos de Pierre. Les murs en sont recouverts. Pierre suit son regard, un peu gêné. Elle le rassure d’un sourire. Elle ne veut pas s’attarder pour ne pas le mettre mal à l’aise mais elle se réjouit à l’idée d’examiner les photos plus tard, quand il ne sera pas là.
La chambre correspond bien à la description que lui en a faite Pierre : le papier peint à fleurs, les tableaux baroques et les tables de nuit avec leur tablette de marbre veiné. Elle aperçoit aussi le miroir et la brosse en argent. Elle se met à ranger ses vêtements dans l’armoire. Elle se sent heureuse. Comme jamais. Elle commence à comprendre que ça vaut la peine de vivre.
Le téléphone sonne.
-Oui, Eve, je te la passe.
Eve joue les mères poules mais Marine sait que sa sœur a besoin d’elle et qu’elle craint toujours de la perdre. Marine comprend bien ça mais elle a décidé, cette fois, de s’occuper d’elle-même. Et elle ne veut pas perdre Pierre. Aussi est-elle réconfortante mais brève.
Plus tard ils se promènent dans la petite ville normande. Marine ne connaît pas cet endroit alors Pierre lui explique. Il lui raconte, là le boulanger, là un petit cinéma où il allait voir de vieux films, là l’épicerie que tenaient ses grands-parents. Il aimait les y rejoindre dès qu’il était levé. Il avalait un croissant, se préparait en hâte et courait vers le magasin. Il faisait la fierté de ses grands-parents parce qu’il savait calculer et servir aimablement la clientèle. Les vieilles dames ne tarissaient pas d’éloge, elles le trouvaient mignon, « à croquer ». Elles voulaient lui offrir des bonbons mais sa grand-mère intervenait et disait qu’il ne fallait pas trop le gâter. En fait elle préférait se garder le plaisir de lui offrir des friandises, avait-il pensé plus tard.
Mais ce qu’il aimait surtout c’était livrer les marchandises. Il grimpait sur le siège de la moto, prenait bien soin du paquet qu’on lui avait confié, s’accrochait d’une main à son grand-père et la moto démarrait. Bien sûr son grand-père roulait prudemment comme le lui recommandait toujours sa grand-mère qui les regardait partir, inquiète et ravie à la fois. Au bout de quelques minutes, ils s’arrêtait à une porte puis repartaient. Après avoir apporté leur commande à quelques personnes, ils s’arrêtaient dans un bistrot. Là Pierre mangeait une glace ou un gâteau. Il recevait également une pièce pour faire fonctionner le juke-box.
Et puis ils retournaient au magasin. Sa grand-mère les accueillait toujours d’un air faussement fâché :
-Henri, tu n’es pas raisonnable. Je croyais qu’il était arrivé quelque chose. Puis elle les serrait dans ses bras.
Parfois Pierre accompagnait le livreur de pommes de terre dans sa tournée. Il s’installait à côté de lui dans le camion et la journée commençait. Il aidait à porter les sacs de pommes de terre et ne rechignait pas devant l’effort. A midi ils mangeaient tous les deux un casse-croûte. Le livreur voulait lui faire boire du vin mais il refusait : il se doutait que ça ne plairait pas à ses grands-parents et puis le vin, ça avait une drôle d’odeur, assez écœurante, peu engageante. Un jour il en avait goûté en cachette et avait été très déçu. Il se demandait pourquoi les adultes éprouvaient du plaisir à avaler cette boisson âcre et piquante.
Dès que le magasin était fermé, il fallait faire le ménage. Tout devait être impeccable. On rangeait les rayons, on lavait le sol. Puis ils s’en allaient tous les trois, à pied. La maison n’était pas loin. Pendant que sa grand-mère préparait le dîner, son grand-père et lui s’installaient sur la terrasse. Ils apercevaient la mer et profitaient du calme. Le soir ils iraient se promener tous les deux sur la plage et ne rentreraient que pour se coucher.
Pierre se souvient de la main rugueuse qui serrait un peu la sienne. Dans ses moments-là il ne craignait plus rien.
Il raconte à Marine comme il aurait voulu retrouver cette impression le jour où il était allé voir son grand-père à l’hôpital. Il n’était déjà presque plus là mais tout de même Pierre lui parlait en lui tenant la main. Son grand-père avait légèrement pressé sa main. Le lendemain la pression était plus faible encore. Ce sentiment d’impuissance… Sa grand-mère pleurait et il n’avait pas su trouver les mots.
Pierre s’excuse : il ne veut pas ennuyer Marine. Il veut lui montrer combien il a été heureux ici. Et il l’emmène vers la plage. Marine lui sourit. Ils attendent la nuit. En silence. Et puis ils rentrent, apaisés.
Elissandre
I
- Que disent les voix ?
Un silence d’abord et puis sans même soulever une paupière :
- Surtout ne parle pas à cet abruti ! Elles disent : « Surtout ne parle pas à cet abruti. »
Il est rare que le malade réponde aux questions de Pierre. D’ailleurs tout de suite il s’enferme à nouveau dans le silence.
Ce jeune homme lui a été adressé il y a peu de temps. Sa famille supportait depuis plusieurs semaines ses excentricités . Il avait commencé par se dire fatigué et se levait tard. Son père s’inquiétait pour ses études mais il lui répondait, soudain en proie à une fureur extrême, totalement inexplicable, que, d’une part, il s’agissait de sa vie et que, d’autre part, les cours en fac, c’était secondaire. Et il en avait assez entendu, il laissait ça aux imbéciles qui n’étaient pas capables d’ouvrir un livre et de lire seuls. Pourtant des livres, il n’en ouvrait plus guère. Il donnait l’impression d’être ailleurs, étrangement sûr de lui, cependant.
Plus de douche non plus et c’était toute une histoire pour laver le jean et le pull qu’il portait en permanence.
Et puis il y avait eu le ténia, enfin lui ne l’appelait pas comme ça. Un jour il avait surgit complètement affolé dans la cuisine et avait hurlé :
- Qu’est-ce que tu m’as fait bouffer hier. Je le sens, il n’arrête pas de grandir.
Le médecin de famille avait fait procéder aux examens nécessaires : pas de ténia.
Lui restait persuadé que ces « enfoirés de médecins » n’y connaissaient rien et que ça le rongeait. En fait il soupçonnait sa mère de lui avoir délibérément fait manger un aliment pourri. Il ne voulait plus qu’elle l’approche et surtout il refusait toute nourriture préparée par elle. D’ailleurs il ne mangeait plus guère et avait décrété que la seule façon de se débarrasser de « ce » qui l’habitait était de jeûner.
Voyant qu’on ne le prenait pas au sérieux , il s’enferma peu à peu dans un silence méfiant. Puis ses parents le surprirent les mains jointes, le regard extatique : il semblait prier avec ferveur, lui qui quelques jours plus tôt rejetait « leur » dieu « et ceux des autres aussi, toutes ces conneries ». Quand il s’était vu observer, il avait d’abord souri puis, comme revenant à la réalité, s’était levé, les avait bousculés en s’enfuyant leur avait hurlé de se mêler de leurs affaires, et de lui « foutre la paix, bordel ». Ce langage aussi c’était nouveau. Ensuite il avait sangloté, avait serré sa mère dans ses bras, jusqu’à lui faire mal et lui jurait qu’il l’aimait, qu’il ne la quitterait jamais, qu’il ne voulait pas la peiner. Mais très vite il l’avait repoussée brutalement. C’était à n’y rien comprendre, selon ses parents. Lui qui était si courageux, toujours en train de travailler. Et la douceur même, jamais un éclat de voix, toujours posé.
Et puis les choses avaient tourné plus mal encore. Plusieurs soirs de suite il avait fallu aller le chercher dans un bar, complètement ivre et répétant qu’il était Jésus, qu’il venait sauver le monde. La police avait même dû intervenir le jour où il s’était complètement déshabillé dans le rue pour montrer ses stigmates aux passants ahuris. Ça ne pouvait plus durer.
Le malade vient d’ouvrir les yeux. Il est maintenant occupé à discourir avec les voix. Il accompagne ses propos, complètement sibyllins , de gestes secs et nerveux. Il s’agite de plus en plus. Pierre tente de lui parler mais il hurle :
- Mais fermez-la, vous voyez bien que je suis occupé !
Il n’insiste pas. Il attend que son patient se calme. Alors il le fait raccompagner dans sa chambre.
Pierre passe un coup de fil à son père.
- Comment va-t-elle ?
- Elle est au lit. Elle dit qu’elle est fatiguée. Pourtant elle s’est levée à onze heures. Elle a pris un petit déjeuner copieux. Elle a parlé, parlé. Personne ne l’aime. Enfin le refrain habituel. Elle s’emporte contre le locataire. Tu sais qu’il n’a pas encore payé le loyer ce mois-ci. Elle veut vendre. Je n’arrive pas à la raisonner. Il faudrait que tu passes. Toi , elle t’écoute. C’est ce qu’elle m’a dit : « Il faut appeler Pierre. Il pourra arranger quelque chose. Je ne sais pas moi, il n’a qu’à voir un avocat ». Je lui ai répondu que tu travaillais, que tu rentrais tard. Elle a poussé un soupir d’exaspération, m’a lancé son regard méprisant et est allée se coucher. Elle m’a dit que je l’ennuyais, que je la fatiguais. Tu te rends compte ?
Les consultations se suivent. La journée s’écoule lentement. La chaleur semble amollir tous les patients. Ils sont un peu moins anxieux, accablés par cette atmosphère lourde qui contraint au calme. Ils paraissent terrassés et comme résignés à l’être. Ils se révoltent moins, s’en prennent moins à lui. Un apaisement, provisoire, ils le savent eux aussi.
Pierre se sent fatigué. Au moins le fait de rentrer tard lui évite les désagréments des heures de pointe. L’ennui c’est que les boulangeries sont fermées aussi. Rien à manger. Marine aura peut-être prévu. Plus vraisemblablement elle va s’étonner de le voir rentrer. Il est déjà si tard ! Le temps n’a jamais été sa préoccupation. Elle vit au rythme des pages qu’elle noircit. Elle se fond dans la temporalité de ses romans. Et puis elle en sort un peu groggy. Alors le pain...
Ils feront comme souvent, ils mangeront à la brasserie du coin. Et puis ils rentreront. Elle écrira à nouveau. Lui se couchera. Paul doit passer demain. Il paraît qu’il a une nouvelle à annoncer :
-Tu seras surpris, Pierre, tu verras.
Il dort bien en ce moment. Un sommeil réparateur comme on dit. Il a tellement besoin d’énergie. Il n’entend pas Marine monter les escaliers et se diriger vers sa chambre.
*
Paul les réveille. Ça doit être important. Oui en effet : il s’en va. On lui propose un poste très intéressant à Berlin.
- C’est la chance de ma vie. Je ne peux pas louper ça.
- Qu’en pense Claire ?
- Elle n’est pas ravie. Elle me rejoindra là-bas le plus souvent possible. Moi je rentrerai le week-end. Après on verra. Il me sera peut-être possible de revenir à Paris.
- Elle ne veut pas s’installer en Allemagne ?
- Elle préférerait pas. Je ne veux pas l’obliger à quitter un travail qu’elle aime. Je me suis suffisamment bagarré pour qu’elle accorde de l’importance à sa propre vie.
Paul avait passé la matinée avec eux. Ils avaient bu du café. Paul parlait de ses nouvelles activités. Il avait l’enthousiasme des débutants, lui qui venait de fêter ses quarante ans. Il racontait qu’il avait rencontré le collègue avec lequel il allait travailler.
- Pierre, il t’intéresserait. Il est bourré de tics. Son visage est constamment en mouvement, les sourcils, la bouche, tout.
Pierre se rappela un patient dont le visage n’était jamais au repos. C’était fascinant. Par moment il se laissait totalement absorber par ce grand front qui s’activait sans répit, les yeux qui se fermaient devant il ne savait quelles horreurs et la bouche qui se crispait en une grimace de frayeur et de dégoût mêlés. Un jour le malade l’avait agressé verbalement :
-Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ? lui avait-il hurlé.
Pour une fois il le voyait et lui parlait, à lui, pas à une succession de personnages à donner le vertige.
Paul s’en alla. Ils se reverraient avant le départ, ils allaient s’organiser. Marine et lui leur rendraient visite à Berlin, c’était promis.
*
Le week-end fut serein. Sa mère l’appela une seule fois. Il put la rassurer, il avait pris contact avec un ami qui allait s’occuper de toute cette histoire de locataire. Il avait tout de suite vu ce qu’il y avait à faire. La routine, assurait-il. Après tout…il avait sans doute raison.
*
Il sait que ce matin il faut qu’il soit en forme. En effet les infirmières l’attendent avec impatience : le malade entré vendredi matin a hurlé toute la nuit. Rien n’y a fait. Maintenant il est hébété et épuisé. On lui annonce aussi que l’étudiante anorexique est revenue.
- Elle est encore plus maigre, vous savez. 30 kilos ! Et elle réclame des yaourts à 0%, qu’elle vomit, de toute façon. Il a fallu l’emmener chez le dentiste.
Pierre pense qu’un dentiste ne peut pas faire grand-chose : ses dents sont détruites par l’acide de ses vomissures. Il demande à la voir.
Elle est timide, frêle, faible. Elle esquisse un sourire :
- Bonjour, Docteur.
Il lui sourit et l’invite d’un geste de la main à s’installer. Elle s’assied inconfortablement, sur le bord du fauteuil, toute tendue. Elle toussote, attend un peu, observe Pierre du coin de l’œil. Tout d’un coup elle se met à fixer le mur, derrière lui, et d’une voix atone elle annonce :
-J’ai pris du poids depuis que je suis arrivée ici, j’ai manqué de volonté, mes cuisses sont énormes, je n’ose pas m’asseoir, c’est dégoûtant.
Pierre se souvient que la dernière fois qu’elle avait été hospitalisée, elle lui avait tenu les même propos. Elle disait qu’elle ne comprenait pas pourquoi il fallait absolument qu’elle grossisse ? Il était évident qu’elle devait perdre encore parce qu’il lui restait du ventre et, ça, elle ne supportait pas.
Cette fois non plus elle n’était pas venue de son plein gré. Ses parents constataient qu’elle dépérissait. Ils essayaient alors de la raisonner. En vain… Quand ils n’en pouvaient plus de la voir se traîner vers la balance, noter son poids, le comparer aux jours précédents et puis passer et repasser devant le miroir et soupirer désespérément, ils l’amenaient. Mais elle pleurait, disaient qu’il fallait qu’elle maigrisse, que tout allait bien, sinon. Elle assurait que sa fatigue résultait du travail qu’elle devait fournir pour préparer sa maîtrise d’histoire. Mais eux ne supportaient plus d’assister, impuissants, à son autodestruction. Sa mère lui avait raconté qu’un jour ils avaient fondu en larmes en voyant les mains de leur fille déformées par l’habitude qu’elle avait de se faire vomir, de véritables callosités à certains endroits.
- Elle était tellement jolie, avant, Docteur, avaient-ils expliqué à Pierre.
Il leur avait demandé quel genre d’enfant elle avait été. Ils assuraient qu’elle était gaie, drôle et tellement douce. Ils se souvenaient qu’elle faisait l’admiration de tous. Et puis, vers l’âge de dix ans, elle avait un peu grossi. Ils le lui avaient fait remarqué et l’avaient aidée à contrôler son alimentation. Ils s’étaient d’ailleurs étonnés de voir à quel point elle prenait au sérieux les conseils qu’ils lui donnaient. Mais ils étaient soulagés : elle resterait leur belle petite fille.
Quelques années plus tard, elle avait alors seize ans, elle avait commencé à maigrir un peu trop à leur goût. Ils lui en avaient parlé. Mais elle leur avait répondu qu’elle suivait la mode. Elle avait bien précisé qu’ils ne l’influenceraient pas et, était montée dans sa chambre en claquant les portes. Ils s’étaient regardés, un peu étonnés, sans plus.
Et puis ça avait été les études. Elle était persuadée qu’elle n’avait aucune chance de réussir. Elle criait, balançait ses livres aux quatre coins de sa chambre, pleurait. Pour finir elle se remettait au travail, un peu réconfortée par la présence de sa mère qui venait lire ou tricoter auprès d’elle pour lui tenir compagnie. Ses parents la trouvaient volontaire et courageuse. Mais ils étaient inquiets. Elle était malheureuse, devenait agressive. Depuis peu elle avait entrepris son mémoire de maîtrise et plus rien n’allait. Les crises de nerfs et de désespoir augmentaient et s’intensifiaient. Elle s’évanouissait souvent. Elle ne mangeait pratiquement plus.
Pierre lui demande si son travail avance. Elle s’agite, toussote et se plaint de manquer de concentration. Elle se reproche de ne pas arriver à dompter son imagination, ce qui lui fait perdre un temps précieux. Résultat, elle est en retard sur ses prévisions, n’a pas commencé à écrire et doit lire encore des tas et des tas d’ouvrages.
- C’est dire si j’ai le temps de rester à l’hôpital, conclut-elle.
Il sait bien qu’elle va s’en aller. Dès qu’elle aura retrouvé un peu d’énergie, elle rentrera chez elle et refusera probablement même de venir à ses consultations.
*
Marine l’attend. Elle est élégante. Le bleu ciel lui va bien. Son chignon lui donne l’air un peu sévère mais ses yeux clairs sont doux. Elle a chaussé les escarpins à talons qu’elle a achetés récemment. Elle avait l’air d’une petite fille quand elle les lui a montrés l’autre jour : elle feignait de défiler, à la fois timide et provocante. Ça l’avait fait sourire.
Les deux chattes ne sont pas loin d’elle, comme d’habitude. Elle les embrasse et annonce à Pierre qu’elle est prête. Elle se saisit de son sac à main, un dernier regard dans le miroir et elle sort.
Le chemin n’est pas long mais plus ils approchent et plus elle se renfrogne. Elle est tendue et paraît hostile. Il sait bien qu’il est inutile de tenter de l’apaiser. Dans ces moments-là il ne lui apporte rien, il faut qu’il accepte ça aussi. C’est comme si elle était seule, comme aux pires moments de l’angoisse.
Ils se sont à peine engagés dans l’allée qu’ Eve apparaît sur le seuil, radieuse, en apparence. Elle aussi porte des vêtements bleu clair et, bien sûr, ça lui va bien. Petite, elles étaient toujours habillées de la même façon. Mais un jour son père l’avait appelée Eve et depuis lors Marine avait décidé de se distinguer le plus possible de sa sœur jumelle. Eve avait été blessée même si elle avait tenté de dissimuler sa peine. Au fond, elle lui en avait toujours voulu. C’est par provocation qu’Eve a décidé de porter cet ensemble bleu ciel. Marine le sait. Mais elle vient d’arriver et peut jouer la comédie. L’une et l’autre savent que la soirée ne doit pas être trop longue.
Marine ne se remet pas facilement de ses visites à sa sœur. Elle ne dit rien mais elle est mal, c’est évident. Un jour elle a raconté à Pierre que depuis qu’elle avait choisi de ne plus vivre avec Eve, elle se sentait libérée mais coupable. D’ailleurs Eve ne manquait pas de le lui faire comprendre. Elle évoquait « sa » dépression laissant entendre qu’elle seule souffrait. Elle prétendait toujours que, contrairement à Marine, elle n’arrivait pas à se construire une vie qui vaille la peine. Et Marine avait l’impression qu’elle volait sa vie à sa sœur.
*
Pierre savait écouter Marine. Elle avait d’abord pensé qu’il compatissait. Pourtant peu à peu elle avait compris que lui aussi avait besoin d’elle. Alors elle avait pris peur. Elle craignait de le décevoir.
Il l’avait invitée à s’installer chez lui. Elle s’était installée. Il lui avait réservé une partie de son grand appartement. Il avait eu suffisamment de tact pour lui laisser penser qu’elle lui rendait service : elle garderait l’appartement pendant ses nombreux déplacements à l’étranger, avait-il voulu préciser.
Pierre n’avait pas vraiment réfléchi. Quand il l’avait rencontrée chez Paul, il avait tout de suite été attiré par elle. Il avait aimé sa voix. Et puis elle l’intriguait parce qu’elle paraissait confiante et méfiante à la fois, ou plutôt elle semblait regretter tout de suite de s’être laissé aller à la confiance tout en souffrant de ne pas réussir à se donner plus d’un instant. Déjà il avait craint de la perdre et, au risque de l’importuner, il avait demandé à la revoir le lendemain. Elle avait accepté tout en restant sur ses gardes, mi - amusée, mi – inquiète, incrédule, se demandant peut-être ce qui lui prenait. Elle supposait qu’il avait décelé sa folie et ferait d’elle un objet d’étude. Elle n’était pas sûre que cela lui plaise.
Au début ils s’étaient peu vus. Il avait passé la plupart de ses week-ends ailleurs. Elle ne savait pas où. Un jour il lui avait un peu parlé de Luna, une Romaine. Elle n’avait pas osé lui poser de questions. Elle avait cru comprendre. Et de toute façon, il était clair que ça ne la regardait pas. Pourtant les week-ends à l’extérieur s’étaient espacés. De plus en plus Pierre restait dans l’appartement. Elle l’entendait un peu, pas souvent parce qu’il était discret.
*
Elle profitait des samedis et dimanches pour écrire longuement. En effet peu après son installation chez Pierre, elle s’était remise à écrire. D’abord sans trop y croire. Puis elle avait pris confiance ou plutôt l’immense plaisir que lui procurait l’écriture l’aidait à supporter le doute. Toute à cette passion elle se réjouissait de pouvoir disposer de son temps : son travail ne l’accaparait pas vraiment. Elle avait cette chance.
Bien sûr elle était parfaitement consciente de ce qu’elle s’était retirée, en quelque sorte. Elle parlait de son désert, se moquait d’elle-même. Il faudrait qu’un jour elle puisse à nouveau affronter le monde extérieur. Mais elle avait tellement besoin de cette accalmie. Enfin elle ne se sentait plus prisonnière du regard des autres. Et peu à peu elle avait perdu l’habitude de détruire tout ce qu’elle entreprenait. L’hésitation et l’angoisse revenaient pourtant la torturer quelquefois.
Un soir, trois ou quatre mois après avoir rencontré Pierre, elle avait senti revenir l’angoisse. Comme toujours dans ces moments-là, elle avait trouvé insupportable l’absence d’Eve. Elle lui avait téléphoné. Eve était toujours là quand Marine l’appelait au secours parce qu’elle avait le sentiment d’être la seule à pouvoir protéger sa sœur et qu’elle avait terriblement besoin que Marine le lui rappelle.
Pourtant ce soir-là Marine ne fut pas réconfortée par Eve. Elle tenta d’écrire puis de lire mais la peur seule occupait son esprit. Elle savait qu’elle ne dormirait pas ou si peu, ses rares moments de sommeil seraient peuplés d’obsessions, elle tremblerait, elle aurait froid. Non, elle ne voulait pas que ça recommence. Elle sortit de sa chambre.
Pierre était installé dans un fauteuil. Habillé d’un jean et d’un tee-shirt, il paraissait très jeune. Ses cheveux noirs poussaient. Il ne tarderait pas à les faire couper. Dommage, elle aimait bien ses beaux cheveux lisses et brillants. Elle pensa qu’elle devrait le lui dire mais se reprit tout de suite : de quel droit ? Et puis … elle fut étonnée de constater que l’angoisse laissait place à ce type de considérations. C’était plutôt bon signe !
Pierre s’était levé, avait installé un fauteuil près du sien.
- Assieds-toi, avait-il dit, simplement.
Cette fois elle n’avait pas pu se taire. Pourtant déjà elle regrettait. Elle ne voulait pas parler, elle
voulait juste se détendre, ne plus avoir peur, dormir. Pierre ne posa pas de questions, il ne dit rien. Il lui prit la main.
Pour la première fois, cette nuit-là, elle accepta de s’interroger sur ce qui l’unissait à Pierre. Si elle n’avait pas vraiment compris pourquoi il s’intéressait à elle, elle l’avait admis. Tout paraissait simple et naturel auprès de lui. Et pour une fois les choses seraient simples et naturelles pour elle. Il ne lui demandait rien, ça la rassurait : elle n’avait rien à donner pour le moment. Il semblait avoir besoin qu’elle vive, sans plus. Alors elle survivait et c’était un miracle. Elle vivait parce qu’il le souhaitait.
Pourtant il fallait bien qu’elle admette que, ces derniers temps, elle s’était mise à l’attendre le soir. Elle s’impatientait si la porte d’entrée tardait à s’ouvrir. Et même, elle devait le reconnaître, elle avait peur qu’il ne rentre pas, qu’il parte pour Rome ou ailleurs. Elle cherchait à se persuader que la solitude lui faisait peur parce qu’elle en avait perdu l’habitude. Il était son ami, un ami cher sur lequel elle comptait. Son grand frère peut-être. Mais alors pourquoi se sentait-elle inquiète? Elle ne l’aimait pas pourtant. C’était étrange.
Elle ne l’aimait pas. Aimer c’était détruire, empêcher de vivre, c’était haïr même. Elle ne voulait plus aimer. Elle voulait qu’il soit heureux. Il devait se marier, avoir des enfants. Elle ne pourrait pas rester chez lui éternellement, elle n’y avait pas sa place, c’était évident. Il fallait qu’elle lui parle, il le fallait absolument. Mais comme elle redoutait d’être seule à nouveau !
II
Marine n'est pas là. C'est étonnant. Il s'inquiète. Il essaie de lire. Il tourne en rond. Il est onze heures au moins quand le téléphone retentit enfin :
- Il valait mieux que je parte.
Il lui demande où elle est, pourquoi. Elle ne veut pas répondre. Elle dit que c'est mieux comme ça, qu'elle ne peut rien lui apporter.
Il voudrait qu'elle lui explique ce qui ne va pas. Il dit qu'il croyait, il espérait. Elle l'interrompt, non, elle n'a pas changé au fond. C'est vrai, elle s'est sentie mieux depuis qu'elle le connaît. Mais elle voit bien qu'elle ne peut pas l'aimer vraiment. Et dans ce cas pourquoi vivre ensemble ? Il perd son temps, elle sait qu'elle ne pourra rien lui donner. Elle se trouve malhonnête, il faut qu'elle le quitte.
Il lui dit qu'il ne lui demande rien, qu'il n'attend rien de plus. Il est heureux de la voir, c'est tout :
- Il faut attendre, il est trop tôt pour décider, ajoute-t-il.
Elle dit que non, qu'elle y a beaucoup réfléchi. Elle ne veut pas lui gâcher la vie, à lui aussi.
- Tu trouveras quelques pages dans ma chambre. Lis-les, je les ai écrites pour que tu comprennes, je n'ai pas pu te parler. Pardon.
Pierre est fatigué. Perdu aussi. Il ne pensait pas qu'elle partirait maintenant. Il savait que ça arriverait, enfin il s'en persuadait mais au fond, non, au fond il pensait qu'elle serait toujours là. Il le voulait. Mais il ne l'avait pas voulu assez fort, sans doute. En tout cas il ne le lui a pas dit. Quelle bêtise, pourquoi ne le lui a-t-il pas dit ?
Pierre est las. Il va falloir recommencer. Sans Marine. Et puis il se révolte. Il ne veut pas supporter, pas cette fois. Il ne lira pas la lettre, il faudra qu’elle lui parle, qu’elle lui explique.
Elle est chez Eve, forcément. Quand il arrive, il la trouve assise dans un fauteuil. Elle est pâle, elle semble sans force, anéantie. Elle le fixe mais il ne sait pas ce qu’exprime son regard. Qui condamne-t-elle ?
Il l’entraîne dans le jardin. Il fait doux. Mais ils ne voient pas les étoiles dans le ciel, ni lui, ni elle. Ce n’est pas un de ces soirs de plénitude ou allongé sur l’herbe encore tiède, on regarde le ciel et c’est tout, ça rend heureux. Ils ne sont pas heureux. Pierre tend sa lettre à Marine. Elle comprend qu’il ne l’a pas lue. Elle pleure doucement. Il la serre contre lui.
*
Elle est partie depuis deux mois. En août Pierre a passé quelques jours à Berlin, chez Paul et Claire. La ville était en chantier, partout des échafaudages, des grues, le bruit des marteaux-piqueurs. Drôles de vacances… Mais Pierre était avec ses amis et c’était ce qu’il voulait pour le moment. Il n’avait pas pu s’empêcher de poser des questions, de demander à Claire comment elle avait rencontré Marine.
- A la piscine, tout simplement. J’avais oublié mon shampooing et je lui ai demandé de me dépanner. Et puis je lui ai offert un coca au bar. Et voilà.
- Moi je l’ai tout de suite trouvée étrange, intervint Paul. Charmante mais étrange.
Elle n’avait jamais l’air complètement présente et pourtant on finissait toujours par se rendre compte qu’elle avait retenu le moindre de vos propos.
- Oui, c’est un peu déroutant au début , convint Claire. Où est-elle pour le moment ?
Pierre avait d’abord reçu une carte postale envoyée de Toscane. Un beau paysage toscan et quelques mots au dos. Un jour il lui avait parlé de son attachement à la Toscane. Il aurait voulu la redécouvrir avec elle. Mais ça non plus, il ne le lui avait pas dit. Il le regrettait.
Et puis elle l’avait appelé de Sienne. Elle logeait dans un petit hôtel à l’entrée de la vieille ville. Souvent le soir vers six heures, elle s’installait sur la place. Il y régnait, disait-elle, une ambiance particulière, sépia, paisible. En tout cas ça lui plaisait. Elle passait alors la soirée à lire et à écrire, à lire surtout. Pour l’écriture c’était plus difficile.
Il avait envie de lui demander de revenir. Il avait failli se lancer et puis, par peur de l’importuner, il s’était tu. Il avait cependant été un peu étonné de la difficulté qu’elle semblait éprouver à raccrocher. Qu’attendait-elle ?
Depuis, plus rien. Mais il était parti. Il avait hâte de rentrer chez lui. Il se demandait même ce qu’il était venu faire à Berlin. Certes voir ses amis. Mais n’aurait-il pas dû rester à l’appartement et attendre qu’elle l’appelle ?
*
Une fois rentré, il avait décidé de transformer l’appartement. Il le voulait lumineux et accueillant. Il en avait assez de ces murs ternes, de ces pièces mornes et poussiéreuses. Il imaginait la surprise de Marine, son plaisir à découvrir les pièces les unes après les autres. Il hésita pourtant pour le bureau et la chambre de Marine. Il se demandait dans quel état d’esprit elle serait à son retour, si elle espérerait retrouver les choses telles qu’elle les avait laissées. Finalement il décida de ne rien y entreprendre. Il verrait.
Ses parents avaient tenu à venir l’aider, sa mère surtout. Son père avait suivi, un peu gêné, devinant que Pierre n’acceptait que pour faire plaisir à sa mère. Et puis il savait que ce ne serait pas simple , avec sa femme rien n’était simple. Comme toujours Pierre s’était montré remarquablement calme. Sa mère paraissait heureuse, elle se réjouissait des transformations, donnait avis, conseils, impressions, parlait sans cesse et riait beaucoup.
Et puis le téléphone… Elle avait décroché. C’était Marine. Pierre était accouru, radieux. Le visage de sa mère s’était assombri, Pierre avait croisé son regard. Un regard étonné, inquiet, soupçonneux. Il savait que sa mère allait repartir. Et en effet, le lendemain elle se disait souffrante. Elle voulait rentrer chez elle.
*
Marine était toujours à Sienne. Elle était indécise : on lui offrait un poste. Si elle acceptait, elle devait s’installer à Florence. Elle hésitait. Elle trouvait que c’était un peu comme si le sort décidait à leur place. Pierre comprenait ce qu'elle voulait dire. Et, justement, il n’aimait pas que le sort décide à leur place. Il le dit à Marine qui se tut un moment. Il rompit le silence pour lui dire qu’il avait très envie de la voir. Elle accepta qu’il la rejoigne à Sienne. Et il y arrivait le lendemain.
Marine était belle. Elle semblait contente, détendue, confiante. Pourtant Pierre comprit tout de suite qu’elle éviterait les discussions décisives. Dans ses yeux il lisait : « Profite du soleil, de la beauté de la ville, profite des quelques jours que nous passons ensemble. Ne pense à rien d’autre » Il fallait bien qu’il se persuade qu’elle avait raison. Pourtant il lui était difficile de vivre dans l’instant. C’était la première fois que ça lui arrivait : il aurait voulu pouvoir se construire un avenir. Avec Marine. Il n’était pas sûr qu’elle accepterait un jour. Et ça l’empêchait de se sentir vraiment bien. Au moins elle ne le rejetait pas de son présent. C’était bien déjà.
*
Lorsqu’il avait repris son travail à l’hôpital, un de ses confrères lui avait confié une patiente avec laquelle il n’arrivait à rien, disait-il. C’était une jeune femme d’une trentaine d’années. Elle avait presque défoncé la porte de son cabinet et pourtant deux infirmiers la maintenaient. La colère semblait décupler sa force. Et il se sentit menacé. Mais il renvoya les infirmiers, jugeant que l’entretien devait avoir lieu sans eux. Tout de suite il sut que ce serait difficile. Elle était grande et musclée. Ses longs cheveux châtains, frisés, formaient une espèce de crinière en désordre qui l’apparentait à un fauve. Elle était comme ramassée, prête à bondir. Il lui proposa de s’asseoir. Elle ne broncha pas. Il lui dit qu’elle pouvait rester debout si elle préférait. Elle émit un grognement et s’adossa au mur, les mains appuyées, comme enfoncées dans le ciment. On aurait dit qu’elle se retenait de l’attaquer. Depuis son arrivée, elle ne l’avait pas quitté des yeux, des yeux gris, froids, redoutables.
- je n’ai rien à vous dire. Vous perdez votre temps. Elle avait articulé ces deux phrases d’un ton apparemment calme. Mais il était évident qu’elle se contrôlait. Et il savait que le moindre faux pas de sa part conduirait à une crise. Aussi resta-t-il silencieux pendant quelques minutes. Finalement il lui dit qu’il n’avait pas l’intention de s’imposer à elle et qu’il ne comptait pas lui imposer quoi que ce soit. Elle demanda alors à retourner dans sa chambre. Il appela les deux infirmiers qui la lui avaient amenée. Elle ne répondit évidemment pas à son « au revoir ».
*
Pierre rentre chez lui. Il n’a pas faim. Il ne va plus manger à la brasserie. Il lit. Un psychiatre qu’il ne connaissait pas. Il l’a découvert par hasard. Il est intéressant, passionnant sans doute. Mais Pierre ne se passionne pas. Il attend Marine. Hier il a téléphoné à Eve. Comme ça, sans raison. Elle l’a bien compris d’ailleurs et l’a encouragé. Elle lui a dit que Marine l’aimait. Il a coupé court, il ne voulait pas, tout compte fait, des convictions d’Eve et puis ces mots-là, c’est de Marine qu’il voulait les recevoir. Donc aujourd’hui il n’appelle personne. Ça ne sert à rien. Et puis c’est lui le psychiatre, celui qui est fort. Personne n’imagine. Alors…
*
Elle feint de fouiller dans son sac pour éviter d’avoir à lui serrer la main. Bon. Ça allait mieux pourtant. Elle avait même pu se passer de ses gants. Elle les porte aujourd’hui.
Elle lui raconte qu’elle a rendu visite à sa mère, la veille :
- Dès mon arrivée, elle m’a reproché mon retard. Dix minutes, elle n’a pas accepté dix minutes ! Et puis ça n’a plus cessé. Toujours la même chose, comme mon père, je suis comme mon père, toujours en retard, lui aussi. Personne pour la respecter, elle ne compte pas, n’a jamais compté. Enfin, sous savez, comme d’habitude. Je me suis lavé les mains sans cesse, en cachette, aux toilettes, comme je pouvais. J’ai bien vu qu’elle m’observait. Elle s’étonnait de mon silence, je crois. J’ai tenu bon jusqu’à cinq heures mais j’ai refusé de dîner avec elle. Elle a paru à la fois déçue et soulagée. Quand je suis rentrée, je me suis douchée, douchée encore. Ça m’a pris toute la soirée. Et puis je n’ai pas réussi à dormir. Je suis fatiguée aujourd’hui. Je n’ai pas pu aller travailler. Et…
Le téléphone sonne. Pierre se lève, décroche. Quelques mots qu’elle n’écoute pas. Elle est en train de se dire qu’elle a envie d’une douche. Elle va rentrer vite et prendre une douche.
Le médecin se réinstalle :
- Je vous prie de m’excuser.
Elle voulait lui dire qu’aujourd’hui elle avait eu du mal à se décider à venir. Elle se sent vulnérable. Elle est sûre qu’elle va tomber malade. Tous ces microbes partout. Elle sait bien que c’est idiot pourtant elle ne peut pas chasser ces pensées ridicules. Et elle en souffre. Si elle pouvait. Parfois elle pense qu’elle préférerait mourir. Elle ne va pas le lui dire parce que la séance va bientôt finir et elle ne veut pas constater qu’il l’abandonne à ses envies de suicide. Il se lève, remplit la fiche de soin, la ramène à la porte.
- Au revoir.
-Au revoir.
*
Il ira à Sienne. Ce samedi. Dans deux jours. Il y a plus d’un mois qu’ils se sont vus. Il téléphone, bien qu’il soit tard.
- D’accord, répond Marine.
Ils parlent peu. Ils se diront bientôt des choses importantes. Elle l’attendra à son hôtel.
*
Le lendemain Pierre achète un cadeau pour Marine. Il a repéré un écritoire chez un antiquaire. Il est en chêne et comporte de nombreux tiroirs. Quelques-uns sont secrets. Pas de fioritures, le bois et les tiroirs, tout simplement. Et puis un tout petit format, à peine plus de trente centimètres de long. Pierre sait que cet objet plaira à Marine.
La journée passe vite. Quelques heures de sommeil et puis c’est le départ. Il pensait lire et dormir un peu. En fait le bercement du train ne l’endort pas complètement. Il somnole. Il se souvient de la maison de ses grands-parents, au bord de la mer. Elle lui paraissait immense. Tous les étés il recommençait à l’explorer. La chambre de ses grands-parents l’attirait. Il y régnait une odeur de propre. Elle était parfaitement en ordre. Jamais un grain de poussière. Et puis de drôles de tableaux au mur : des angelots dans du rose et du bleu clair, des rubans, des fleurs, des nuages et des arcs. Des peintures d’un autre temps, comme ses grands-parents. Une coiffeuse sur laquelle étaient disposés, toujours exactement de la même façon, une brosse et un peigne en argent et le miroir assorti de l’autre côté du meuble. Et puis au centre un broc en porcelaine blanche décorée de fleurettes roses. Il aimait toucher le contour de ces objets. Il n’osait pas les saisir de peur de les abîmer ou de déranger leur disposition. Une fois il s’était coiffé avec la brosse. L’argent avait laissé une odeur un peu écœurante sur ses doigts.
Et puis surtout il y avait le grenier. Un vrai grenier avec des valises, des boites, de vieilles armoires. Il y passait des heures. C’est là qu’il avait un jour découvert un écritoire semblable à celui qu’il venait d’acheter pour Marine. Il y avait trouvé des crayons, des plumes de toutes sortes, de vieilles gommes. Et quelques bouts de papier qu’il avait lu tout excité à l’idée de percer un secret. Rien cependant, il avait fallu qu’il se résigne. Il aurait voulu posséder cet écritoire, le ramener chez ses parents. Mais il n’avait pas osé le demander à ses grands-parents. On lui avait appris qu’il ne fallait pas demander… Alors quand il avait vu l’écritoire dans la vitrine, l’autre jour, en allant à son cabinet, il avait eu envie de l’acheter pour Marine. Tout de suite. Il s’était tout de même demandé si elle n’y verrait pas une allusion à son silence. Peut-être croirait –elle à un reproche ? Il avait un peu hésité. Et puis il s’était décidé comme il s’était décidé à partir pour Sienne. Après tout, oui, il lui reprochait son silence. Il voulait comprendre. Il voulait parler de lui aussi, au moins un peu.
Ils ont pris le petit déjeuner dans le jardin de l’hôtel. Marine lui a raconté qu’elle aimait passer un moment le matin dans ce jardin. Il y sentait bon le citronnier et depuis que septembre était là, le calme régnait, un calme bienfaisant. Il faisait un peu frais maintenant. Et bientôt il faudrait fermer les portes et les fenêtres, attendre le printemps.
Il aimerait savoir comment se déroulent ses journées. Elle lui dit que c’est sans importance. Il insiste. Alors elle feint d‘être fâchée. Puis elle lui sourit, lui prend la main et l’entraîne dans la rue.
*
- Ma mère est morte quand j’avais huit ans.
Ils ont décidé de monter les escaliers de l’hôtel de ville. Ils sont arrivés au sommet et regardent la ville au moment où Marine murmure ces mots.
Pierre n’ose pas la regarder : il a peur qu’elle se taise s’il tourne la tête.
- Elle est morte dans un accident de voiture. Je lui avais offert une petite bague en métal blanc. La bague était entrée dans sa chair, m’a dit mon père, beaucoup plus tard…
Marine reste silencieuse un court instant puis reprend :
- Mon père était très fier d’elle. Moi aussi. J’aimais beaucoup les après-midi où elle venait nous chercher à l’école en sortant du lycée. Je me souviens que j’étais ravie de l’admiration qu’elle suscitait auprès de mes copines. Elles voulaient toutes lui parler, attirer son attention, lui donner la main. Mais je les repoussais. J’acceptais seulement Eve qui était plus réservée que moi, presque distante même parfois.
Je lui racontais toutes sortes de choses, la classe, le livre que j’étais en train de lire, mes copines. Je lui parlais d’Hadrien aussi mais seulement quand nous étions seules : je ne voulais pas qu’Eve sache.
Pierre regarde toujours droit devant lui. Et Marine aussi. On dirait qu’elle parle seule. Finalement elle se tourne vers lui :
- Je t’ennuie.
- Non, répond Pierre.
Alors elle continue. Elle raconte la dépression. Plusieurs jours sans manger, sans se lever et son père tout à son chagrin. Heureusement Eve est là. Elle la soutient. Et peu à peu elle revient à la vie mais pas complètement. Elle n’est jamais revenue complètement à la vie. Elle est un peu restée avec sa mère. Et puis ce jour où son père l’appelle Eve.
Et ils se retrouvent sur la place, là où tout est beau, même la vie. L’après-midi passe vite, légère. Marine semble heureuse. Pierre l’est.
Le soir Marine veut bien dormir dans le même lit que Pierre.
*
Et puis il a fallu partir. Pierre n’a pas posé de questions. Marine non plus. Ils se sont dit au revoir à l’hôtel : les gares, c’est trop dur.
Paris lui a semblé terne, triste. Il pleuvait, le taxi n’arrêtait pas de vitupérer, partout des embouteillages. Rien n’allait.
*
Le lendemain Pierre fut inquiet de retrouver la jeune anorexique à l’hôpital.
-J’ai eu un petit malaise, Docteur. Mes parents se sont affolés, vous savez comment ils sont.
Elle feint la bonne humeur mais elle ne peut tout contrôler et pendant qu’elle sourit, les larmes coulent sur son visage. Elle ne semble pas s’en apercevoir. Elle continue à sourire et a affirmer que tout va bien. Pourtant elle éclate en sanglots . Elle essaie de se reprendre mais n’y arrive pas. C’est dur de voir son corps si maigre se comprimer, chercher à disparaître.
Après un long moment elle se calme. Pierre n’a pas bougé, il ne pouvait qu’attendre.
- Il faut que je me soigne, murmure-t-elle.
C’est la première fois . Jamais encore elle n’avait reconnu qu’elle était malade.
-Il faut me soigner, Docteur, ajoute-t-elle. Je vais appeler mes parents : ils m’apporteront mes notes pour que je puisse continuer à rédiger mon mémoire ici. C’est possible, non ?
Pierre lui dit qu’en effet ça lui paraît une bonne solution. Et déjà elle revient à la vie. Mais l’un et l’autre savent que le combat sera dur.
*
Pierre se souvient que quand il était petit, on disait de lui qu’il n’avait pas beaucoup d’appétit. C’était vrai, il était vite rassasié et manger ne l’intéressait pas vraiment. Il aurait voulu que sa mère lui prépare des repas et prenne le temps de manger avec lui quand il rentrait de l’école le midi. Mais elle n’était pas souvent là. Alors il croquait quelques gâteaux secs ou un morceau de chocolat en lisant l’Ile au trésor ou Les trois mousquetaires, deux livres qu’il avait toujours à portée de la main et dont il connaissait par cœur plusieurs passages. Ensuite il retournait à l’école, rentrait le soir, faisait ses devoirs. Sa mère était fière de lui. Elle disait toujours :
- Mon trésor est un vrai grand garçon qui se débrouille seul.
Elle ne se rendait pas compte qu’il perdait son enfance. Elle ne pouvait pas comprendre ça. Son père le savait, lui, mais il n’était pas capable d’aider Pierre. D’ailleurs s’il avait parlé avec son fils, celui-ci lui aurait sans doute dit que tout allait bien. C’est vrai, sa mère lui manquait souvent, il en était conscient. Mais pour le reste… il était bon élève, s’intéressait à ses études. Il avait quelques copains avec lesquels il jouait pendant la récréation. Ils se retiraient dans un coin de la cour et se racontaient des histoires. Tous lisaient les aventures du clan des sept et ils rêvaient d’énigmes, d’enquêtes. Ils avaient aménagé une remise chez Pierre et s’y retrouvaient le mercredi et parfois le samedi. Ils mangeaient des bonbons et buvaient du chocolat. Ils s’inventaient des mystères à éclaircir, des ennemis dont il fallait se protéger. Ils avaient décidé de tenir le journal de leurs aventures et comme les aventures réelles manquaient, ils avaient fini par en inventer.
Pierre ne racontait rien de tout cela à sa mère. Mais un jour elle avait surgi dans la remise et les avait surpris en pleine rédaction de leur journal. Elle s’était enthousiasmée, avait parlé fort, beaucoup ri et embrassé tout le monde. Pierre l’avait détestée.
Il était honteux : elle ne ressemblait pas à une mère, elle ne se comportait pas en mère. Il fallait toujours qu’elle se fasse remarquer et, lui, aimait la discrétion. Quand elle venait le chercher à la sortie de l’école, elle distribuait bises et pains au chocolat à tous les enfants, elle tournoyait de l’un à l’autre, serrait la main d’une voisine ou de l’instituteur. Et enfin elle prenait Pierre par l’épaule et l’emmenait. Il aurait préféré qu’elle vienne plus souvent, sans pains au chocolat. Mais il ne voulait pas lui faire de peine et quand elle lui disait en le prenant dans ses bras :
- tu l’aimes, ta maman, hein ?
il n’osait pas lui dire que, dans ses moments-là, non, il ne l’aimait pas. Il souriait. Une fois rentré, il se réfugiait dans sa chambre et lisait. Il passait beaucoup de temps à rêver aussi. Il se disait que s’il avait eu un frère ou une sœur, il aurait été moins seul. Mais il n’avait pas l’habitude de se laisser gagner par la tristesse.
Il aimait se promener dans la forêt qui était proche de leur maison. Tout petit il y avait construit une cabane avec son père. Et souvent il alla y lire tranquillement. Il était au calme, en sécurité.
*
Il est à peine rentré que le téléphone sonne. Marine est joyeuse. Elle voudrait passer quelques jours près de lui. Il est d’accord, bien sûr. D’ailleurs il lui avait écrit qu’il prenait des congés bientôt.
- je t’attends, lui dit-il.
Et elle rit.
*
Il branche son téléphone portable. La sonnerie retentit aussitôt. Elle ne se présente pas. Tout de suite :
- Pourquoi m’avez-vous dit que vous ne receviez plus après 20 heures le vendredi?
Elle venait d'avoir à subir le rejet une fois de plus, une fois de trop. Elle n'avait plus envie de surmonter. Une suite de rejets qu'elle devait accepter parce que c'était comme ça, toujours de bonnes raisons… Cette fois elle se révolte. Il lui semble qu'elle se donne beaucoup de mal et ça ne suffit pas. Alors elle arrête, elle dort, tant pis. Et puis un sursaut, une révolte : pourquoi se permet-il de donner l'estocade : "je ne reçois plus le vendredi après vingt heures" ? Mais elle s'en fiche, il est maintenant évident qu’il ne la soignera pas : il la blesse, elle le blessera. C'est tout. Elle mourra. Et il verra.
Elle raccroche, elle n'attend pas la réponse. Tant mieux. Il n'a pas envie de parler. Elle ne comprend pas et il en a assez. Ce sont les risques du métier. Il y est habitué. Ce n'est pas nouveau et ça arrivera encore. Il y des jours...
*
Finalement, il vient de se décider : il va transformer le bureau de Marine. Il choisit un papier peint blanc avec un motif gris clair, très fin, comme en filigrane. Il décide de ne plus suspendre le tableau qu’il avait choisi il y a quelques années. Pour lui ce port de pêche ne correspond plus à rien. Il le remplace par le portrait d’un homme nu. C’est Marine qui lui a un jour montré ce portrait. Elle disait que le personnage était émouvant. C’est un corps anguleux, tordu, déformé mais beau tout de même, énigmatique. Le visage du personnage n’est pas moins mystérieux : la tête penchée, sur l’épaule droite, il regarde on ne sait qui. Son regard a quelque chose d’arrogant et de pathétique à la fois. L’homme attire mais on dirait qu’il veut repousser. Il se livre dans une nudité totale et pourtant on n’oserait pas l’approcher vraiment : plus on l’observe et moins on pense qu’il se donne. Au contraire, il tient à distance, il se refuse.
Il lui faut une autre table. Il se souvient qu’elle aime les meubles simples mais solides, rassurants. Il achète un grand bureau, brun foncé, avec plusieurs vastes tiroirs, un fauteuil confortable et une bibliothèque. Il entreprend de ranger tous ses livres par ordre alphabétique. Il les dépose sur le tapis bordeaux dont il vient de recouvrir une partie du sol. Il en ouvre un. Le titre, déjà, est souligné, commenté. Le livre est couvert de remarques. Elles concernent surtout la forme. Il imagine Marine lisant et relisant, préparant avec soin un examen, pestant quand même contre tel ou tel critique… Il aurait voulu l’avoir toujours connue.
Il continue à ranger et y prend plaisir. C’est une façon de ramener Marine à lui. Elle est là, près de lui. Il la voit, l’entend : elle s’anime en lui racontant quel plaisir elle a pris à lire cet auteur. On lui avait conseillé la lecture de son premier livre. Et elle l’avait lu, méfiante, elle n’était pas sûre que ça lui plairait : c’était un de ces auteurs contemporains, sans grand intérêt probablement. En littérature, elle craignait les imposteurs et des imposteurs actuellement, elle trouvait qu’il y en avait trop. Elle ne supportait pas qu’on déshonore la littérature, disait-elle. Et puis elle riait en s’excusant de sombrer dans la grandiloquence et l’arrogance.
Elle avait donc entrepris sans enthousiasme la lecture de ce roman. Très vite pourtant elle avait été conquise. Cet écrivain ne trichait pas. Alors elle avait lu toute son œuvre et, en effet, il ne trichait jamais. Pour lui, écrire avait exactement le sens qu’elle-même lui donnait : écrire était indispensable, vital. Elle avait cité Céline : « J’ai mis ma peau sur la table » Comme Céline, elle détestait le « gratuit ». L’auteur qu’elle venait de découvrir mettait lui aussi « sa peau sur la table ».
Pierre avait hésité à le lire, ça lui semblait presque indiscret. D’ailleurs Marine ne l’y invitait pas vraiment. Elle savait qu’elle accepterait difficilement les réticences, les « oui mais ».
*
Elle entre dans le cabinet. A nouveau elle reste debout, les mains contre le mur. Elle est immobile. Pierre attend un peu, il faut qu’elle s’apaise. Mais elle ne s’apaise pas, au contraire, elle se met à hurler :
- Que faites-vous là ? Où est-il ? C’est à lui que je veux parler !
Pierre attend.
D’un mouvement de la tête elle libère son visage de ses longs cheveux bouclés, ouvre grand les yeux comme pour se concentrer plus aisément et explique tout à coup, radoucie :
-Vous comprenez, il me connaît, mais je ne sais pas pourquoi, il m’évite. Je crois qu’il ne veut plus me soigner. C’est pour ça qu’il m’envoie d’autres médecins. Il pense que je ne le remarquerai pas. J’en ai vu plusieurs. Ils sont venus dans ma chambre mais je me suis cachée. Sous le lit. J’ai attendu qu’ils partent. Moi c’est lui que je veux. Je l’ai dit aux infirmières. Elles prétendent qu’il vient toujours, que lui seul vient. Je ne les crois pas. Leurs sourires, leur douceur, je connais. On ne me la fait pas. Je veux le voir. Il doit me dire pourquoi il ne veut plus de moi.
Pierre croise les jambes. Elle le regarde.
- Inutile d’essayer de lui ressembler. Je ne suis pas complètement idiote, vous savez... Je vais m’en aller. Vous ne pouvez rien pour moi.
Et comme si l’idée que quelqu’un puisse quelque chose pour elle la terrifiait, elle se laisse soudain glisser le long du mur, cache sa tête entre ses genoux et pleure doucement.
Elissandre