Houle
Sept ans qu’ils ne se sont pas vus.
Ni même parlé.
Ils avaient pourtant été amis.
Très proches, très intimes.
Peu à peu pourtant...
Flash back :
Ils ont cinq ans.
L’âge de la maternelle.
Personne ne doit savoir que je sais lire.
Pierre pense ça aussi.
Ils se reconnaissent dans la même imposture.
Peu importe comment. Ils se reconnaissent.
Même jeu au CP. C’est amusant. Ânonner bêtement.
Se retrouver à la récré et rire ensemble.
Quel bon tour !
Comme ça on est tranquille.
On ne veut pas se faire remarquer.
Etre tranquilles !
Ils sont à part. Pas très attirants pour les autres.
Pas très attirés par les autres.
Pas sympathiques !
Mais eux se plaisent.
C’est tout.
Le temps passe.
Agréablement :
La prairie, quelle aventure !
On rêve, on parcourt la savane des blés,
On construit, on apprivoise les salamandres,
Enfin on essaie.
Pierre et Paul
Paul et Pierre.
Personne n’essaie plus de s’interposer.
Les familles ? On n’en parle pas.
Ce n’est pas essentiel.
Les écoles, les diplômes…
Ça se passe bien. Tout va.
On a le choix.
Pierre a le choix.
Paul a le choix.
Pierre veut partir plus loin.
Paul ne comprend pas.
Fêlure…
Il va admettre. Il le faut.
Et Pierre est son ami !
Le départ. Départ dans la vie
La suite aussi : mariage, enfants.
Chacun de son côté.
Mais il y a les lettres
Le téléphone.
Une visite de temps en temps
En métropole
Ou alors dans les îles,
C’est dépaysant.
Charmant mais seulement charmant :
Il faut s’occuper du reste,
Plus de soi.
Et ça manque !
Le reste, ça accapare.
De plus en plus.
Insatisfaction en métropole
Insatisfaction outre-mer.
On se voit, on se revoit
C’est bien dans ces moments-là
Sauf qu’on n’ose pas
On n’ose pas se dire
Que ça ne va pas
Ce n’était pas ça,
Pas ça qu’on voulait
Et le temps passe
Passe.
Sept ans.
De nouvelles retrouvailles.
Cette fois, tous les deux
Tous les deux seulement !
Ils vont partir en mer.
Ce sera tellement bien.
Tout est prêt, ça y est.
Tout est bien, on est heureux.
Largués femmes, enfants et bagages.
Ils rient : pour un moment, pour un moment seulement.
Bien sûr ils reviendront.
Bien sûr.
Ils ne savent pas.
Il fait beau quand ils partent.
C’est une houle.
Haute de onze mètres, il paraît.
Ils ne reviennent pas.
Avril 2008
L’image même de la modération, de l’équilibre.
Personne ne sait.
Alors il attend le moment, le moment de manger. Il ne parle pas du repas du midi, pris en hâte avec les copains, l’air de ne pas s’en soucier, il faut manger pour vivre et non … Un sandwich, une pizza quand ils ont un peu de temps. Pas de dessert, c’est vite fait. Comme ses copains…
Manger c’est son truc, son secret, sa vie. Oui sa vie est réduite à ça, rien d’autre ne le soulage.
Alors il se dépêche de partir. Il passe par la grande surface la plus proche, ça dépend des cours, parfois plutôt au centre, parfois à l’est. Donc d’abord acheter. Il ne pourrait pas prendre le métro, comme ça, sans la nourriture, là dans les sacs. Même si c’est lourd. Et encombrant, aux heures de pointe.
Il ne réfléchit pas, ne choisit pas. Il n’aime rien en particulier, il veut juste des choses à absorber facilement, des aliments qu’il ne faut pas mâcher, croquer, des aliments mous et gras, idéalement. Il survole les rayons, ses gestes sont précis presque aériens, pas d’hésitations, il sait ce qu’il veut. Toujours cette apparente indifférence… Pourtant son cœur palpite : si on le perçait à jour, si quelqu’un savait… Regard qui balaie, l’air de rien. Regard terrifié si on est attentif. Mais qui l’est ?
Le trajet en métro est long, très long. Il voudrait commencer à manger, à se goinfrer pour tout dire. Mais impossible : il faut être seul. Trop de honte sinon. Alors il attend.
Alors quand il arrive, il faut faire vite, très vite. Pas le temps d’y mettre les formes, pas le temps de préparer, de réchauffer, de sortir une assiette. D’abord un ouvre-boîte et les raviolis, froids, fades, mous. De la mayonnaise, pour qu’ils glissent mieux, beaucoup de mayonnaise. Une boîte, deux boîtes. Puis viennent les sardines. A l’huile. A croire qu’il veut se punir. Dégoûtant, il est dégoûtant. Il bouffe dégoûtant. Le tarama c’est bien aussi. A la cuiller, évidemment. L’hoummous, oui mais un inconvénient : la constipation.
A ce stade-là, il faut vomir, il n’y a plus place : il est plein. Alors il vomit. Le doigt est devenu inutile. Fini les temps où il fallait forcer. Juste la position, devant la cuvette, juste un haut le cœur. Ça sort.
Il reprend son souffle, pas longtemps. Il s’est vidé. Il va pouvoir recommencer. Maintenant il peut prendre un peu de temps, il se sent mieux déjà. Il s’assied pendant que le hamburger chauffe : hamburger super giant… avec tomates. Mais il ne savoure rien, avec tomates, sans tomates, quelle importance ? Se remplir et c’est tout, s’écœurer. Se vomir !
Puis la glace, un litre. Il faut qu’elle ait fondu, qu’elle coule, qu’il bave, qu’il vomisse en même temps. Oui ça aussi ça arrive.
Le téléphone peut sonner, il n’est pas là. Impossible dans ces moments. Il pleure. Il mange et il pleure, mais il ne s’en rend pas forcément compte, ou pas tout de suite : les larmes coulent, les aliments entrent et ressortent de sa bouche. Il veut se remplir, se vider, il ne sait plus. Il veut crier mais il ne peut pas. Impossible d’appeler au secours, on ne parle pas la bouche pleine. On finit son assiette, on ne quitte pas la table avant d’avoir terminé. Oui il a bien retenu tout ça. Et il entend encore sa mère :
-Mange, mon chéri, Une cuiller pour papa, une cuiller pour maman, et une autre pour le grand sorcier glouton. Mange, mon chéri. Tout doit disparaître, disparaître.